Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron à l'Elysée, le 21 novembre 2017 ( AFP / Ludovic Marin)

Législatives : aucune obligation d'être parlementaire pour être nommé Premier ministre

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Candidat au poste de Premier ministre, en tant que leader de la coalition de gauche dénommée Nouvelle union populaire écologique et sociale (Nupes), Jean-Luc Mélenchon concentre les critiques des partisans d'Emmanuel Macron pour n'être pas lui-même candidat aux élections législatives des 12 et 19 juin. Mais rien n'oblige le président de la République à choisir un député pour Matignon, à l'image de plusieurs chefs du gouvernement, comme Jean Castex... ou Elisabeth Borne.

En demandant, le 19 avril sur BFMTV, aux Français de l'"élire Premier ministre", Jean-Luc Mélenchon a réussi un coup politique : remobiliser la gauche en vue des élections législatives. Et ce avant même le dénouement de l'élection présidentielle dont il n'a pas franchi le premier tour.

Comme il l'a lui-même expliqué, cette formule est en réalité un raccourci. En France, le chef du gouvernement n'est pas élu mais nommé par le président de la République. Mais ce dernier doit néanmoins tenir compte de la majorité à l'Assemblée nationale, et M. Mélenchon entend ainsi imposer une cohabitation à Emmanuel Macron (voir notre article du 22 avril 2022).

Depuis cette sortie, La France insoumise a noué un accord électoral avec les autres formations de gauche, principalement Europe Ecologie-Les Verts, le Parti communiste et le Parti socialiste. Et à deux semaines du scrutin, cette coalition se situe au coude à coude, voire en tête des intentions de vote au premier tour en fonction des instituts de sondage. Lesquels s'accordent néanmoins, mode de scrutin majoritaire aidant, pour prédire une reconduction de la majorité sortante d'Emmanuel Macron à l'issue du second tour.

Premier opposant, M. Mélenchon concentre logiquement les critiques du camp présidentiel. Sur le fond du programme de la Nupes (voir notre article du 19 mai 2022) mais aussi sur la méthode : le député sortant a annoncé qu'il ne serait pas lui-même candidat aux législatives. Il l'a confirmé lors d'un discours à Marseille, où il fut élu en 2017 dans la 4e circonscription des Bouches-du-Rhône désormais briguée par un de ses principaux lieutenants, Manuel Bompard.

Exemple : la députée LREM Aurore Bergé, qui dénonce dans une tribune publiée par Libération le 27 mai 2022"le chaos pour politique générale" du leader des Insoumis. "L'homme de la prétendue reparlementarisation en oublie l'essence. Dans les régimes parlementaires, le Premier ministre est issu des rangs des députés. Il a l'onction du suffrage universel", écrit la députée sortante et candidate dans les Yvelines.

En France, cependant, l'histoire de la Ve République fournit quelques contre-exemples à cette affirmation.

Parmi ceux-ci, Georges Pompidou, nommé à Matignon par Charles de Gaulle en 1962, Raymond Barre, nommé par Valéry Giscard d'Estaing en 1976, ou encore Dominique de Villepin, promu par Jacques Chirac en 2005, n'étaient pas députés au moment de leur nomination, et n'avaient même jamais été élus.

Plus récemment, Jean Castex, nommé Premier ministre par Emmanuel Macron en juillet 2020, n'a jamais été parlementaire. Il n'était donc, à plus forte raison, pas issu du groupe majoritaire présidentiel de La République en marche, lui qui était encore adhérent des Républicains (LR) quelques jours avant sa nomination.

Jean-Luc Mélenchon ne s'était pas privé de le souligner lors du vote de confiance sollicité par M. Castex à l'Assemblée en 2020. "Voici le sommet du cocasse d'aujourd'hui. Dans la pratique de la Ve République (...) vous êtes le nouveau chef de la majorité parlementaire. Mais cette majorité, elle ne vous connaissait pas la veille de votre nomination ! Elle a une excuse (...) car la veille vous étiez encore membre d'un parti d'opposition qui compte dans cette salle 100 députés ! Finalement, le président du groupe LREM, notre estimé collègue Gilles Le Gendre, avait bien raison: il a reconnu lui-même que sur les 315 membres que comptait son groupe, pas un n'était capable d'être Premier ministre après trois ans de présence dans cet hémicycle ! Quel genre de parti de gouvernement êtes-vous donc ?"

Le leader insoumis faisait référence à des notes de M. Le Gendre adressées à l'Elysée, dont le contenu avait fuité dans le journal Marianne, et dans lesquelles on pouvait lire que le groupe LREM ne comptait à ses yeux "aucun candidat crédible" pour succéder à Edouard Philippe au poste de Premier ministre.

Comme Jean Castex, Elisabeth Borne n'a jamais été élue députée avant d'être nommée Première ministre. Elle sera cependant candidate dans le Calvados les 12 et 19 juin. L'exécutif a fait savoir que les ministres candidats aux législatives qui seraient battus devront quitter le gouvernement. Mais il s'agit là d'une ligne politique, pas d'une obligation légale ou constitutionnelle.

L'argument de la non-candidature personnelle de M. Mélenchon a également été employé par l'ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin. "Jean-Luc Mélenchon, d'abord je n'apprécie pas beaucoup qu'il ne soit pas candidat aux législatives. Quand on veut être le chef de la majorité parlementaire, il vaut mieux être parlementaire. Pour un Premier ministre, c'est utile, et je trouve que Mme Borne est courageuse d'aller aux élections", a-t-il expliqué sur Europe 1, dénonçant une "fuite démocratique" du leader Insoumis.

Nommé Premier ministre par Jacques Chirac en 2002, M. Raffarin était alors bien "parlementaire"... mais au Sénat. Contrairement à Elisabeth Borne, il ne s'est pas présenté aux élections législatives dans la foulée de sa nomination à Matignon.

Même chose pour Edouard Philippe, nommé Premier ministre par Emmanuel Macron en mai 2017, mais qui ne s'est pas présenté aux législatives quelques semaines plus tard.

"Tradition"

"La Constitution de 1958 présente cette double originalité d’avoir posé le principe d’une incompatibilité entre le mandat parlementaire et les fonctions de membres du gouvernement et d’avoir prévu que le Premier ministre était choisi par le président de la République sans avoir besoin d’un vote de l’Assemblée pour l’investir. Il n’est donc pas nécessaire qu’il soit parlementaire", explique à l'AFP Anne Levade, professeur de droit public et présidente de l'Association française de droit constitutionnel.

En France, "l'élection du président confère la légitimité au Premier ministre. Mais dans la cohabitation, la légitimité du Premier ministre est propre. Il n'a pas formellement besoin d'être élu pour ça", abonde Jean-Philippe Derosier, constitutionnaliste et professeur de droit public à l'Université de Lille

Bien que le chef du gouvernement français soit responsable devant l'Assemblée nationale, qui peut donc le renverser, Emmanuel Macron avait expliqué, sur France 2 le 13 avril, que la France n'était "pas un régime parlementaire".

Qu'en est-il chez nos voisins européens ? "Dans les régimes parlementaires, la tradition veut que les Premiers ministres et les ministres soient en même temps parlementaires et continuent d'ailleurs à siéger dans les chambres", explique Anne Levade.

"La logique du régime parlementaire suppose, par tradition, par habitude, que le chef du gouvernement soit issu des rangs de la majorité parlementaire. Mais rien ne l'oblige", ajoute M. Derosier.

Une tradition, donc, mais pas de règle formellement établie. Par exemple, en Italie, autre régime parlementaire, l'actuel Président du Conseil (équivalent du Premier ministre), Mario Draghi, n'a jamais été élu député. Pas plus que son prédécesseur, Giuseppe Conte.

Reste que "Jean-Luc Mélenchon veut être +élu+ Premier ministre, mais ne se présente pas au suffrage. C'est un petit peu surprenant", pour M. Derosier.

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