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Mélenchon veut se faire "élire Premier ministre" ? Un raccourci qui vise à la mobilisation pour les législatives

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Quelques jours après son élimination au premier tour de la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon a demandé aux Français de l'"élire Premier ministre" à l'occasion de ce "troisième tour" que constitueraient les élections législatives prévues les 12 et 19 juin. Si, en réalité, le Premier ministre n'est pas élu, mais nommé par le président, il doit également bénéficier de la confiance de la majorité de l'Assemblée. Le leader des Insoumis appelle donc, par cette déclaration, les électeurs à imposer une "cohabitation" au prochain président.

Après leur président, les Français devront-ils élire leur Premier ministre ? C'est ce que peut laisser supposer la sortie de Jean-Luc Mélenchon, le 19 avril sur BFMTV.

Une semaine après son éviction au premier tour de la présidentielle -- il a récolté 21,95% des suffrages exprimés derrière Emmanuel Macron (27,85%) et Marine Le Pen (23,15%) -- le leader de La France insoumise est reparti "au combat", avec en ligne de mire les élections législatives prévues les 12 et 19 juin, huit semaines après le second tour de la présidentielle.

"Je suis venu vous dire une chose: je demande aux Français de m'élire Premier ministre", a lancé M. Mélenchon le 19 avril sur BFMTV.

"Je leur demande, pour m'élire Premier ministre, d'élire une majorité de députés Insoumis. Insoumis et Union populaire. Et j'appelle tous ceux qui veulent rejoindre l'Union Populaire, c'est-à-dire l'essentiel de son programme, à se joindre à nous pour cette bataille. Il y a donc un troisième tour. Il n'y a pas seulement un deuxième tour", a-t-il développé.

Cette déclaration a suscité un flot de commentaires sur les réseaux sociaux, certains internautes s'interrogeant sur la manière dont est désigné le Premier ministre en France, d'autres ayant vu dans cette déclaration de Mélenchon une sorte de ralliement au futur président de la République élu le 24 avril.

Selon Google, les recherches ayant trait à la désignation du chef du gouvernement ont considérablement augmenté à la suite de la déclaration du leader de LFI. Google a fourni à l'AFP les chiffres suivants à propos des "termes en plus forte hausse de recherches sur le Premier ministre" sur les 7 derniers jours en France.

  1. Qui élit le premier ministre ? (>5,000%)
  2. Election premier ministre (+2,850%)
  3. Jean luc Mélenchon premier ministre (+2,350%)
  4. Comment élire le premier ministre ? (+1,200%)
  5. Comment est nommé le premier ministre en France ? (+1,200%)
  6. Julien Denormandie premier ministre (+1,200%)
  7. Qui peut être premier ministre ? (+1,000%)
  8. Qui nomme le premier ministre en France ? (+900%)
  9. Qui élit le premier ministre ? (+900%)
  10. Choix du premier ministre (+850%)

En France, élit-on le chef du gouvernement ? "Non. Le Premier ministre est nommé par le président de la République. Et cette nomination, ce n'est pas inscrit expressément, mais ça coule de source, doit tenir compte de la composition et notamment de la majorité à l'Assemblée nationale", explique pour l'AFP Jean-Philippe Derosier, constitutionnaliste et professeur de droit public à l'Université de Lille.

"Cela coule de source parce que le gouvernement est responsable politiquement devant l'Assemblée nationale. Ce qui veut dire que si l'Assemblée nationale n'est pas d'accord avec le gouvernement, elle peut le contraindre à la démission. En terme technique: le censurer. C'est la motion de censure", poursuit M. Derosier.

L'ancien Premier ministre de M. Macron, Edouard Philippe, le résume bien dans son livre "Impressions et lignes claires" (JC Lattès) co-écrit avec Gilles Boyer et paru en 2021: "Politiquement, le président de la République, investi de la confiance des Français, dispose d'une très grande autorité. Juridiquement, c'est l'Assemblée qui vote ou le Premier ministre qui signe. Sans majorité à l'Assemblée, le président, aussi puissant soit-il, ne peut pas appliquer son projet".

"Bien sûr, (le président) nomme le Premier ministre, mais il ne peut nommer qu'une personnalité qui obtiendra la confiance de l'Assemblée, ce qui limite son choix", souligne Edouard Philippe.

Cette déclaration de M. Mélenchon est donc "une formule", souligne M. Derosier. "Mais c'est une formule assez habile. Parce qu'effectivement, le Premier ministre n'est pas élu. Mais on peut considérer qu'il est élu indirectement. Parce que les Français élisent les députés et ce sera la majorité des députés qui soutiendront le gouvernement et le chef du gouvernement. Même si, formellement, ils ne l'élisent pas".

Cohabitation

Le leader Insoumis a précisé sa déclaration, le 21 avril lors d'une "conférence de l'Union populaire" dans laquelle, au passage, il anticipe la réélection du président sortant: "on ne demande qu'au peuple une investiture, pas à M. Macron qui sera, comme les autres présidents qui ont été mis en minorité, dans l'obligation politique et morale de choisir le parti le plus important".

"Le Premier ministre, dans la Constitution de la Ve République, il peut avoir beaucoup de pouvoirs. C'est vrai que le président de la République en a beaucoup, mais il en a d'autant plus que tous les autres le lui cèdent, que les députés se transforment en playmobils, ou que le Premier ministre devient transparent et que vous arrivez à le confondre avec le garde-champêtre", a ironisé M. Mélenchon.

Cette situation d'un président de la République se retrouvant face à une majorité de l'Assemblée nationale contraire à ses vues s'est produite à trois reprises depuis l'instauration de la Ve République en 1958 : c'est ce qu'on a alors appelé la cohabitation.

En 1986, la droite remporte la majorité à l'Assemblée, et le président socialiste François Mitterrand a donc nommé Premier ministre le leader de la droite: Jacques Chirac.

Même scénario après les législatives de 1993. A ceci près que, M. Chirac n'ayant pas souhaité retourner à Matignon, François Mitterrand a nommé un autre responsable de la droite, Edouard Balladur, mais avec l'assentiment de M. Chirac.

Rebelote en 1997. Jacques Chirac, cette fois président, perd les législatives après une dissolution de l'Assemblée nationale, et doit nommer le socialiste Lionel Jospin Premier ministre.

A noter que cette situation de "cohabitation" ne s'est plus reproduite depuis cette période 1997-2002. En 2000, les Français ont, par référendum, réduit de sept à cinq ans le mandat présidentiel, soit la même durée que le mandat des députés.

Depuis cette date, les élections présidentielle et législatives sont quasi-concomitantes: elles se suivent de quelques semaines. Et depuis cette date, tous les présidents élus ont bénéficié dans la foulée d'une majorité absolue à l'Assemblée nationale.

Mais cette situation n'est pas gravée dans le marbre. D'où l'appel à la mobilisation lancé aux électeurs de la gauche par Jean-Luc Mélenchon qui, au premier tour de la présidentielle, est arrivé en tête dans 104 des 577 circonscriptions législatives, selon les chiffres de l'Union Populaire.

Interrogé sur le sujet vendredi 22 avril sur France Inter, Emmanuel Macron a appelé à "ne pas confondre les agendas". Mais sans méconnaître le rôle déterminant des législatives dans le choix du Premier ministre à l'issue de ce scrutin.

"Je suis attaché à la vie démocratique et aux institutions. Et donc dans la lignée du discours de Bayeux (de Charles De Gaulle en 1946, NDLR), le président de la République choisit un Premier ministre en regardant le Parlement constitué, les forces politiques en présence. Donc il y a des présidentielles, moi je me bats d'abord pour avoir la confiance de nos compatriotes dimanche prochain. Et ensuite il y aura des législatives. Et à la lumière de ces législatives il y aura un Premier ministre à choisir. Ou une Première ministre", a répondu le chef de l'Etat sortant.

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