Ces images ne montrent pas Osinachi Nwachukwu, une chanteuse nigériane décédée début avril

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La vidéo d’un homme frappant violemment une femme avec un fer à repasser cumule des milliers de partages sur Facebook depuis le 14 avril 2022. Elle est censée montrer l’une des scènes ayant conduit à la mort le 8 avril d’une chanteuse de gospel nigériane, Osinachi Nwachukwu. Son mari a été arrêté, soupçonné de l'avoir battue à mort. L'enquête se poursuit. La mort d'Osinachi Nwachukwu a choqué le pays, déclenchant une prise de conscience sur l'ampleur des violences conjugales. Cependant, la vidéo virale a été filmée à des milliers de kilomètres du Nigeria: elle montre une femme frappée par son compagnon en Papouasie-Nouvelle-Guinée. 

Le 8 avril 2022, décédait à Abuja une célèbre chanteuse de gospel nigériane, Osinachi Nwachukwu. Les premières informations disaient qu'elle était morte d'un cancer, après voir passé plusieurs jours à l'hôpital. Mais rapidement, une autre version a surgi. Des membres de son entourage, sa famille surtout, ont affirmé que cette femme de 42 ans était sous l'emprise de son mari violent, Peter Nwachukwu, et l'ont accusé de l'avoir tuée.

Ce dernier a été arrêté par la police. Il était toujours en détention le 21 avril. 

Alors que cette mort suscite l'indignation dans le pays et au-delà, une vidéo virale extrêmement violente est censée montrer les coups qu’aurait subis Osinachi Nwachukwu. "Vidéo du mari de la star gospel Osinachi en train de la battre avec un fer à repasser à la tête, filmé et enregistré par son fils", affirme le texte associé à la vidéo. 

Capture d’écran d’une publication Facebook, réalisée le 19 avril 2022

La publication est particulièrement virale au Cameroun et en Côte d'Ivoire, où elle a été partagée des milliers de fois. 

Devant la violence de la scène, de nombreux internautes expriment leur compassion : "Ooh Seigneur, elle a beaucoup souffert cette femme-là. Que Dieu ait son âme, pauvres orphelins", implore l’un d’eux dans les commentaires. "Eeeeh Seigneur, quel méchant homme", s’exclame une autre. 

Mais cette vidéo n’a aucun lien avec la chanteuse Osinachi Nwachukwu. Elle montre une autre femme victime de violences conjugales. 

Un tollé en Papouasie-Nouvelle-Guinée

Nous avons effectué une recherche d’image inversée (voir ici comment procéder) avec l’outil InVID pour retrouver cette vidéo sur internet. Et nous l’avons identifiée dans un article du journal britannique The Daily Mail publié le 9 juin 2020. Il est ici question d'une star de rugby de Papouasie-Nouvelle-Guinée, Debbie Kaore, victime de violences conjugales. 

La vidéo montre "l'athlète féminine, championne, horriblement battue par son compagnon, avec un fer chauffant", apprend-on dans cet article qui cite abondamment le média australien ABC News. On retrouve effectivement un reportage vidéo (attention, scènes choquantes) diffusé le 8 juin 2020 sur la chaîne Youtube de ABC News dans lequel la parole est donnée à la  victime. "Je suis traumatisée d'avoir failli perdre la vie devant mes enfants", lâche-t-elle à la 27ème seconde.

Capture d’écran d’une vidéo Youtube sur ABC news (Australia), réalisée le 20 avril 2022

Sur le même drame, le média britannique BBC explique que "la vidéo a été publiée sur TikTok et Instagram par son amie, avec sa permission". 

Citant Debbie Kaore, une dépêche de l’AFP, publiée le 9 juin 2020 souligne qu’elle "a autorisé la diffusion de la vidéo dans l'espoir +qu'il n'y aura pas d'autre victime+ après elle". On y lit aussi que l'auteur des coups, un officier de l’armée, a été arrêté. "La police a déclaré mardi 9 juin 2020 avoir arrêté et inculpé le sous-lieutenant Murray Oa, 33 ans, des Forces de défense de la PNG, du chef d'accusation de +lésions corporelles graves+ à la suite de l'attaque", a écrit l’AFP.

Dans un rapport publié en 2020, l'Organisation non gouvernementale (ONG) Human Rights Watch a qualifié le pays de "l'un des endroits les plus dangereux au monde pour une femme ou une fille", affirmant que les violences conjugales touchent plus des deux tiers des femmes en Papouasie-Nouvelle-Guinée.

La vidéo qui circule actuellement ne montre donc pas la défunte chanteuse nigériane Osinachi Nwachukwu.

Le point sur l’affaire Osinachi Nwachukwu

Peter Nwachukwu, le mari de la chanteuse nigériane, a été arrêté le 10 avril. Il était toujours en détention dix jours plus tard, alors que l'enquête se poursuivait.

Selon un communiqué relayé notamment par le journal nigérian Punch et la BBC en pidgin (une langue dérivée de l'anglais), une rencontre a eu lieu le 20 avril entre le patron de la police et la ministre de la Condition féminine sur le thème de la violence sexiste. Le décès de la chanteuse a été abordé. Selon cette note, le mari de la défunte n’avait pas été inculpé à cette date car la police attendait les résultats de l'autopsie. 

Capture d'écran d'un article sur bbc.com, réalisée le 22 avril 2022. Osinachi avec son mari, Peter Nwachukwu

Une pétition a été lancée par une ONG pour réclamer justice pour la défunte. 

Osinachi Nwachukwu était une chanteuse de musique gospel populaire au Nigeria et bien connue parmi les chrétiens dans les pays voisins. Son timbre grave, puissant et mélancolique donnait une couleur particulière à ses chansons. Plusieurs d’entre elles sont des tubes comme "Ekwueme", "God of power". 

Elle se distinguait au sein de l’église "Dunamis International Gospel Centre" dont elle était une fervente adepte et avait quatre enfants, selon plusieurs médias nigérians. 

L'annonce de son décès a provoqué une onde de choc au Nigeria: il a suscité de vives réactions de personnalités publiques du pays (1) et relancé le débat sur les violences conjugales. Oby Ezekwesili, ancienne ministre nigériane de l'Éducation, a réagi sur son compte Twitter qui compte 1,5 million d’abonnés et appelé "tout le monde, y compris les églises", à "prendre au sérieux les problèmes de violences contre les femmes". 

La presse nigériane a abondamment relayé les propos de la ministre de la Condition féminine,  Pauline Tallen, qui lors de sa visite à la famille endeuillée, a exigé que justice soit faite sur cette affaire. La ministre a qualifié le mari de la défunte chanteuse d'"animal". 

Elle a déclaré devant les médias que "toute l’histoire de cette femme-Osinachi, Ndlr- n’a rien de normal. On dirait quelque chose de maléfique. Je ne vais pas l’appeler +l’homme+, je ne vais pas l’appeler +le mari+, c’est un animal! C’est le mot approprié pour le décrire. J’ai échangé avec les enfants et ils se sont confiés à moi et m’ont dit comment il les traitait, eux et leur maman et leur mettait la pression pour qu’ils  ne disent rien à personne."  

Selon l'Enquête nationale sur la démographie et la santé (NDHS) du Nigeria de 2018, 36% des femmes mariées ont subi des violences émotionnelles, sexuelles ou physiques de la part de leur mari.