Cette bousculade pour des bouteilles d'huile n'a aucun lien avec le conflit russo-ukrainien, elle date de 2015

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Alors que les prix des denrées alimentaires mondiales explosent ces dernières semaines, en raison du conflit russo-ukrainien, une vidéo relayée sur Facebook depuis un mois, prétend montrer des gens se battre pour des bouteilles d'huile en France dans un supermarché. Attention, cette vidéo date de 2015, année où les clients d'un magasin Lidl se sont rués sur des bouteilles d'huile en promotion, comme l'a confirmé l'enseigne à l'AFP.

Sur la vidéo, une vingtaine de personnes entassées les unes contre les autres se bousculent dans un magasin alimentaire, pour attraper des bouteilles d'huile. "France, la bataille de l'huile végétale dans un supermarché", peut-on lire en légende d'une publication Facebook mise en ligne le 24 mars. Une vidéo partagée également en espagnol, en allemand, en anglais et en bulgare.

"Ils n'ont pas encore acheté de carburant pour des roubles", "Oui, Macron menace [la Russie] de sanctions", ajoute l'auteur de la publication, laissant entendre que ce mouvement de foule s'expliquerait par les conséquences du conflit russo-ukrainien.

Ce dernier a en effet entraîné, ces dernières semaines, des pénuries de produits alimentaires et la hausse généralisée des prix des matières premières agricoles. Ainsi en France, les rayons d'huiles, de farines ou de pâtes sont régulièrement sous tension, en raison notamment des achats de précaution des consommateurs.

Une photo prise le 5 avril 2022 montre des étagères vides où l'on trouve habituellement de l'huile de tournesol dans un supermarché à Paris. ( AFP / THOMAS COEX)

Mais contrairement à ce que prétendent ces publications, la vidéo a été tournée en 2015, année où plusieurs clients d'un magasin Lidl s'étaient disputés des bouteilles d'huile en promotion. Contacté par l'AFP, l'établissement en question -- situé dans l'Ain -- a confirmé qu'il s'agit bien d'images datées, sans aucun lien avec l'inflation actuelle.

Une vidéo datant de 2015

Une recherche par mot-clé sur Google permet de retrouver la vidéo d'origine sur plusieurs sites internet et plateformes, notamment sur Dailymotion, où elle a été mise en ligne il y a sept ans.

"Les gérants du magasin Lidl d'Oyonnax dans l'Ain ne s'attendaient pas à voir débarquer autant de monde lors de la promotion sur les bouteilles d'huile, mise en vente à -50%", est-il indiqué dans la légende qui l'accompagne.

Pour connaître la date précise de cet événement, l'AFP a contacté le service communication de Lidl France, qui a affirmé que cette vidéo datait bien de plusieurs années : "En effet, nous avons connaissance de cette vidéo, enregistrée le 10 janvier 2015 au supermarché d'Oyonnax (Ain)". "A l'époque, Lidl avait fait une remise 50% sur les bouteilles d'huile, ce qui a provoqué la ruée des clients. Nous n'avons jamais répété une telle opération", assure l'enseigne.

Des propos confirmés par un article, publié le 7 juin 2015 par le journal régional Le Progrès, qui évoque lui aussi le "buzz" de la vidéo de la "ruée vers l'huile". "Le magasin Lidl d'Oyonnax a proposé en janvier dernier une promotion sur les bouteilles d'huile qui a tourné à la foire d’empoigne entre les clients se disputant les bouteilles à moitié prix. La scène, filmée par des témoins sous plusieurs angles, fait depuis quelques jours le tour du web sur les sites d'hébergement vidéos", précise le Progrès.

Une capture d'écran retrouvée sur Google permet d'attester que les images publiées par le quotidien à l'époque (à gauche) sont identiques à celles actuellement relayées sur les réseaux sociaux (à droite).

Capture d'écran de la photo d'illustration d'un article du Progrès prise sur Google images le 12 avril 2022 ( AFP / )
Capture d'écran de la vidéo relayée sur les réseaux sociaux prise sur Facebook le 12 avril 2022 ( AFP / )

 

 

L'huile de tournesol affectée par la guerre

Cette vidéo est à nouveau diffusée sur les réseaux sociaux à l'heure où les pénuries de carburant et la fermeture de grands ports commerciaux ont affecté la production et l'exportation d'huile de tournesol d'Ukraine, plus gros producteur mondial.

Siegfried Falk, rédacteur en chef du site Oil World qui suit et analyse le marché des oléagineux, a ainsi déclaré à l'AFP le 29 mars 2022 que la transformation des graines en Ukraine "a été perturbée par la guerre" et que "les exportations d'huile de tournesol par bateau sont toujours impossibles".

"L'acheminement de l'huile de tournesol russe vers l'Europe semble difficile pour le moment, soit à cause des sanctions sur les transactions financières, soit parce que les entreprises européennes évitent d'acheter des produits d'origine russe", a aussi expliqué Siegfried Falk.

De ce fait, le conflit a conduit à des niveaux de prix records des exportations de gros. Par exemple, dans le port de Saint-Nazaire, une tonne de graines de tournesol est passée de 630 euros la veille de l'invasion russe, le 23 février 2022, à plus de 1 000 euros le 22 mars.

Début mars, l'association de l'industrie de l'huile de tournesol FEDIOL a même averti que les perspectives d'approvisionnement de l'Union européenne en huile de tournesol étaient "critiques" et a estimé que les stocks de l'UE seraient écoulés d'ici "quatre à six semaines".

Une hausse généralisée des prix alimentaires mondiaux

Tout cela a des conséquences directes sur le pouvoir d'achat des consommateurs.

Car au-delà de l'huile de tournesol, les prix mondiaux des denrées alimentaires ont atteint en mars leurs "plus hauts niveaux jamais enregistrés", la guerre en Ukraine bouleversant les marchés avec un risque de crise mondiale, a annoncé l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO).

Les prix des matières premières agricoles (blé, maïs, huile de tournesol) se sont ainsi envolées de 12,6% sur un mois, sur fond d'enlisement du conflit doublé d'une menace sur les prochaines récoltes.

A noter, la Russie et l'Ukraine sont respectivement premier et cinquième exportateurs mondiaux de blé, représentant à eux seuls 30% de l'approvisionnement mondial.

Indice des prix FAO et indice des prix par denrées, jusqu'en mars 2022 ( AFP / )

Cette augmentation soudaine des prix fragilise particulièrement des zones géographiques déjà soumises à des problèmes d'approvisionnement comme le Yémen, pays le plus pauvre de la péninsule arabique et largement dépendant des importations de blé, qui redoute une grave famine.

Le 29 mars 2022, au Sud du Yémen, une famille charge des rations d'huile, de farine et de sucre délivrées par l'aide alimentaire. ( AFP / SALEH AL-OBEIDI)

Au Sahel et en Afrique de l'Ouest, la famine pourrait également encore s'aggraver et toucher jusqu'à 38,3 millions de personnes d'ici juin faute de mesures appropriées, indique la FAO.

Traduction et adaptation :
Conflit ukrainien