( Ludovic MARIN)

Projet Macron de retraite à 65 ans: à gauche, vérités et approximations des opposants

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Les candidats de gauche à l'élection présidentielle sont unanimement opposés au projet d'Emmanuel Macron de repousser l'âge de la retraite à 65 ans, qu'ils considèrent comme une régression sociale. Si certains de leurs arguments sont exacts, d'autres sont imprécis, voire erronés, et certains sont difficilement vérifiables.

La gauche s'avance en ordre dispersé au premier tour de l'élection présidentielle. Le sort à réserver au régime des retraites n'échappe pas aux désaccords: Jean-Luc Mélenchon et Fabien Roussel prônent le retour à la retraite à 60 ans, Anne Hidalgo et Yannick Jadot se sont prononcés pour un maintien de l'âge de départ à 62 ans.

Tous ces candidats, en revanche, sont d'accord sur un point: leur opposition à la proposition d'Emmanuel Macron de repousser l'âge de départ à 65 ans. Et tous rivalisent d'arguments pour tenter de démontrer la nocivité de cette mesure.

Premier argument employé: la situation déjà très précaire des seniors sur le marché du travail.

Jadot et les seniors

"Vous savez qu'un Français sur deux qui fait valoir ses droits à la retraite ne travaille déjà plus. Parce que dans notre pays, on maltraite les seniors au travail. C'est la maladie, le chômage, les minima sociaux. Reporter l'âge de la retraite, c'est créer plus de souffrance dans notre pays", a notamment déclaré Yannick Jadot lundi 14 mars sur TF1.

Un Français sur deux "ne travaille déjà plus" à l'heure de partir en retraite ? Difficile de l'établir avec une totale précision. Interrogée, l'équipe de campagne du candidat écologiste renvoie aux rapports du Conseil d'orientation des retraites (COR).

Quelques données du dernier rapport du COR, publié en juin 2021, corroborent cet ordre de grandeur. Notamment le fait qu'en 2018, parmi les assurés ayant validé des trimestres l'année même ou l'année précédant leur départ à la retraite, 11,4% l'ont fait au titre du chômage, 6,6% au titre de l'invalidité, 0,7% de la maladie, et 25,1% des assurés n'ont validé aucun trimestre. Soit un agrégat de 43,8% des assurés, contre 56,1% ayant validé un trimestre au titre d'un emploi.

Hidalgo et les plus précaires

Autre argument régulièrement affiché: les inégalités d'espérance de vie en fonction du niveau de revenu. "Il y a un problème qui est vraiment une hypocrisie fondamentale dans notre pays: on nous explique qu'il va falloir allonger l'âge de la retraite --je vous signale qu'il y a un quart des Français qui sont déjà morts à 62 ans-- et on nous explique que c'est ça qui va financer les retraites alors que le taux d'emploi des seniors est un des plus faibles d'Europe. Et qu'on transfère finalement la charge du financement de la retraite sur l'assurance-chômage", a par exemple déclaré Anne Hidalgo le 10 mars sur France Inter.

La France a bel et bien l'un des taux d'emploi des seniors les plus faibles d'Europe. Selon ce document du COR (page 9), qui s'appuie notamment sur l'OCDE, le taux d'emploi des personnes âgées de 60 à 64 ans en France est de 32,7%, alors que la moyenne des pays de l'OCDE est de 52,4%. La France se situe notamment derrière la Suède, l'Allemagne, les Pays-Bas, l'Italie, l'Espagne et la Belgique.

Mais y a-t-il vraiment "un quart des Français qui sont déjà morts à 62 ans" ? L'affirmation est inexacte. Sollicité par l'AFP, l'entourage de la candidate socialiste renvoie à une étude de l'Insee sur l'espérance de vie par niveau de revenus. Selon les "tables de mortalité par sexe, âge et niveau de vie" de l'Institut parues en février 2018, c'est en réalité non pas sur l'ensemble de la population, mais chez les hommes, et chez les 5% ayant le niveau de vie le plus modeste, que l'affirmation est exacte: à l'âge de 62 ans, seul trois-quarts de cet échantillon est encore en vie.

Jadot, Mélenchon et l'espérance de vie

Les disparités entre les catégories sociales n'en sont pas moins réelles. "Dans les dix dernières années, vous avez une espérance de vie, une durée de retraite qui s'est réduite d'un an. Et ça touche particulièrement les classes populaires", a soutenu Yannick Jadot le 10 mars sur Europe 1.

Un an de retraite en moins lors de la décennie écoulée ? C'est vrai selon Michaël Zemmour, maître de conférences en économie à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. "L'espérance de durée de retraite recule. En gros, les gens qui partent à la retraite aujourd'hui ont déjà un an de retraite espérée en moins que les gens qui sont partis il y a dix ans" car "les gains d'espérance de vie ont été moins vite que les réformes des retraites", a-t-il précisé à l'AFP.

Peut-on, pour autant, affirmer que l'espérance de vie a reculé en France ? Un argument également repris peu ou prou par Jean-Luc Mélenchon. "Depuis qu'on fait travailler les gens plus longtemps, l'espérance de vie recule, et l'espérance de vie en bonne santé recule. Ca, c'est des faits objectifs", a affirmé le 10 mars sur RMC le candidat de La France insoumise.

L'espérance de vie n'a pas reculé en France ces dix dernières années. Elle a cependant quasiment stagné pour les femmes, de 85 ans en 2011 à 85,4 ans en 2021. Et elle a augmenté pour les hommes, de 78,4 ans pour les hommes en 2011 à 79,3 ans en 2021.

Elle a cependant pu baisser certaines années: en 2003 avec la canicule, en 2015 avec un fort épisode grippal, et en 2020 en raison du Covid. "L’espérance de vie à la naissance a fortement baissé en 2020 par rapport à 2019, du fait de la pandémie de Covid-19. Les hommes ont perdu 0,6 an d’espérance de vie à la naissance et les femmes 0,5 an. Cette baisse est très marquée, alors que l’espérance de vie a tendance à augmenter chaque année", peut-on lire dans cette note de blog de l'Insee.

C'est le même constat pour l'espérance de vie en bonne santé, nom souvent attribué à l'espérance de vie sans incapacité qui est un indicateur de la Drees (Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques), "établie à partir de données exhaustives de mortalité complétées d'une question posée à un échantillon de 14.000 ménages".

"Depuis 2008, l'espérance de vie sans incapacité à 65 ans a augmenté de 1 an et 6 mois pour les femmes et de 1 an et 8 mois pour les hommes". Et "L'espérance de vie sans incapacité à la naissance, qui tient compte de la survenue éventuelle d'incapacités tout au long de la vie, a, elle, stagné entre 2008 et 2019 pour les femmes; elle s'établit à 64,6 ans. Pour les hommes, elle a augmenté de 1 an sur la même période pour s'établir à 63,7 ans", selon la Dress.

"Soutenabilité"

Les critiques des opposants aux projets de M. Macron portent également sur l'efficacité économique d'un report de l'âge légal. "Il n'y a pas de problème de soutenabilité du financement de notre régime des retraites", a notamment affirmé Anne Hidalgo.

Sur ce point, la candidate socialiste "a parfaitement raison. Globalement, le système de retraites est soutenable, on n'est plus dans la situation des années 1990 et du début des années 2000 lorsque la part de dépenses pour les retraites montait à toute vitesse, en gros de 10 à 14% du PIB. Maintenant, elle se stabilise, et sur la longueur elle est plutôt orientée soit vers une stabilisation, soit vers une décroissance", explique à l'AFP Frédéric Sève, secrétaire national de la CFDT.

Opposant résolu à la retraite à 65 ans, Jean-Luc Mélenchon attaque lui aussi la pertinence économique d'une telle mesure. "Leur système, que vient de proposer M. Macron, ça veut dire 4,5 milliards de plus que ça coûtera à la caisse d'assurance-chômage", a lancé le candidat de la France insoumise le 14 mars sur TF1.

Comment parvenir à de tels chiffres ? Sollicité par l'AFP, l'entourage de M. Mélenchon n'a pas donné suite. "Ce qui est certain, c'est qu'il y a un effet négatif d'un recul de l'âge d'ouverture des droits (à la retraite) sur le compte de l'assurance-chômage, l'invalidité" mais "l'effet est difficile à mesurer", estime Frédéric Sève.

Le COR a planché en janvier 2022 sur les possibles effets dans l'hypothèse d'un report de l'âge légal de 62 à 64 ans. D'après la contribution de la Dares, "les dépenses supplémentaires s'élèveraient ainsi sur un an à près de 1,3 milliard d'euros sur le champ de l'ARE/AREF" (Allocation de retour à l'emploi et allocation de retour à l'emploi-formation). La Dress a par ailleurs chiffré à 3,6 milliards d'euros "une augmentation des dépenses prestations sociales hors retraite et assurance chômage".

M. Mélenchon avait abordé le sujet lors de sa conférence de presse de chiffrage de son projet, le 12 mars. "Je ne sais pas chiffrer ce que nous coûte l'allongement continu ces dernières années de l'âge de départ et du nombre d'années de cotisation pour avoir le taux plein", a-t-il notamment déclaré.

Emmanuel Macron doit détailler son programme jeudi 17 mars lors d'une conférence de presse. "On va avoir dans cette élection présidentielle un choix de société: est-ce qu'on veut encore pouvoir financer une protection pour les Français et investir pour les Français ? Nous on dit oui. Est-ce qu'on pense qu'il faut le faire en augmentant les impôts ? Nous on dit non. Et donc il faut travailler plus", a d'ores et déjà expliqué le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal.

"C'est une dramatisation outrancière. La protection sociale n'est pas en faillite, c'est totalement faux", estime Frédéric Sève dont le syndicat, la CFDT, est opposé à cette réforme.

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