Covid-19 : que peut-on dire des projections sur le nombre de morts ?

  • Cet article date de plus d'un an
  • Publié le 18 mars 2020 à 17:15
  • Lecture : 5 min
  • Par : Paul RICARD
Vous êtes très nombreux à nous interroger sur l'authenticité d'un mail, attribué à un chercheur de la Sorbonne. Il y explique notamment "qu'en l'absence de confinement 30 millions de personnes seront atteintes en France" du Covid-19. Ce mail est authentique et voici ce que nous pouvons expliquer sur ces projections.

Nous avons contacté l'auteur qui confirme qu'il s'agit d'"un mail interne destiné (aux) équipes spécialisées en épidémiologie" et "qui n'avait aucune vocation à être transmis sur les réseaux sociaux". Sa projection du nombre d'infectés potentiels est cohérente avec celle du comité scientifique qui conseille les autorités françaises, mais il est important d'avoir à l'esprit qu'elles doivent envisager le pire cas possible pour guider l'action publique. Explications :

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Capture d'écran du mail circulant, prise le 16/03/2020

Combien le coronavirus peut-il faire de morts? Personne n'est encore capable de répondre à cette question. Dans le pire scénario, cela pourrait se chiffrer en millions à travers le monde, selon les projections les plus pessimistes. Mais ces dernières partent de l'hypothèse où les pays ne prennent aucune mesure pour contrer l'épidémie. Les experts insistent donc sur l'importance des mesures comme le confinement.

"Il faut être réaliste et honnête: oui, c'est possible, et notre travail, notre défi, est de faire en sorte que ça n'arrive pas", a martelé dimanche sur CNN Anthony Fauci, expert mondialement respecté, à qui l'on demandait s'il était possible que des centaines de milliers d'Américains meurent du Covid-19.

Ces hypothèses sont basées sur des simulations mathématiques bâties selon ce qu'on sait de la maladie Covid-19 (contagiosité, mortalité supposée, etc.).

Il faut bien comprendre que ces projections ne sont pas des boules de cristal, mais des outils pour guider les politiques publiques. Pour cela, elles envisagent donc le pire.

La plus importante a été rendue publique lundi par l'Imperial College de Londres (ICL), qui l'a "communiquée aux décideurs politiques du Royaume-Uni et d'autres pays ces dernières semaines".

Premier constat: "Si aucune action n'était entreprise contre l'épidémie, on pourrait s'attendre à environ 510.000 morts en Grande-Bretagne [sur une population de 66 millions de personnes, environ autant que l'Italie ou la France] et 2,2 millions aux Etats-Unis" [sur 330 millions]. Et cela sans même tenir compte des morts supplémentaires entraînés par la saturation des hôpitaux.

Pour parvenir à ce genre d'estimations, les chercheurs partent d'une donnée aujourd'hui communément admise: en l'absence de mesures pour combattre l'épidémie, chaque malade du Covid-19 contamine deux à trois personnes. Dans ce cas de figure, "81% de la population britannique et américaine" seraient infectés à terme. 

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Durée de vie du nouveau coronavirus, d'après une étude publiée par le New England Journal of Medicine

Puis on applique le taux de mortalité estimé de la maladie, autour de 1% des personnes qui déclarent des symptômes, sachant qu'une grosse proportion des gens infectés n'en déclare pas, ou très peu.

Toutefois, ces nombres de morts impressionnants ne sont que théoriques, puisqu'ils sont calculés dans l'hypothèse où les pays ne prennent aucune mesure, ce qui n'est pas le cas. 

Reste à savoir quelle est l'efficacité de chacune d'entre elles. C'est ce que les chercheurs de l'ICL ont tenté d'évaluer. 

Atténuer ou endiguer?

Conclusion: des mesures d'"atténuation" de l'épidémie (quarantaine des cas identifiés et de leur famille, isolement des sujets à risques comme les personnes âgées ou atteintes d'autres pathologies) ne suffiraient pas à réduire drastiquement le nombre de morts.

"Les pays qui en sont capables" doivent plutôt opter pour une seconde stratégie, "l'endiguement", qui vise carrément à éteindre l'épidémie.

Mais elle suppose des mesures beaucoup plus strictes, comme l'isolement ("distanciation sociale") de l'ensemble de la population ou la fermeture des écoles, comme l'ont désormais décidé une partie des pays européens. 

Ces mesures ont "un important coût économique et social", reconnaissent les chercheurs. Selon eux, elles pourraient donc être ponctuellement allégées, mais devraient être remises en place aussitôt que le nombre de cas recommence à augmenter.

Et, au total, elles devraient être "maintenues pendant le temps nécessaire à l'élaboration d'un vaccin", ce qui pourrait prendre... "18 mois voire plus".

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La publication de ce rapport a coïncidé avec l'adoption de ce genre de mesures drastiques par la France et avec un changement de stratégie au Royaume-Uni.

Lundi 16 mars, ce pays a considérablement renforcé ses mesures, en demandant notamment d'éviter tout contact et tout déplacement "non essentiel".

Jusqu'à présent, le gouvernement de Boris Johnson avait pris des actions minimalistes, en misant sur le fait qu'une circulation du virus dans la population finirait par créer une "immunité de groupe" (la maladie s'éteint d'elle-même faute de nouvelles personnes à contaminer).

Problème: une telle stratégie entraînerait "250.000 morts en Grande-Bretagne et 1,1 million aux Etats-Unis", a averti l'ICL.

Tests

De son côté, le comité scientifique qui conseille les autorités françaises a estimé dans un rapport que "si on laisse le virus se propager (...), on s'attend à ce qu'au moins 50% de la population soit infectée", avec "des centaines de milliers de morts en France".

Outre les aspects sanitaires, le choix d'une stratégie doit prendre en compte des considérations sociales et économiques, pour parvenir à un équilibre acceptable par la population.

"Le confinement extrême fonctionne, mais la question, c'est 'Est-il nécessaire d'en arriver-là, avec des gens qui arrêtent de travailler et des fermetures généralisées?'", déclare à l'AFP Sharon Lewin, du Peter Doherty Institute for  Infection and Immunity de Melbourne (Australie).

Par ailleurs, de nombreuses inconnues subsistent sur le virus, qui empêchent encore d'y voir clair sur sa mortalité.

La principale est le nombre réel de personnes infectées, sous-estimé dans de nombreux pays faute de tests généralisés. 

D'où l'importance des tests de sérologie que la communauté scientifique essaie actuellement de mettre au point.

Contrairement aux tests actuels, qui permettent de dire qu'un malade est infecté à l'instant T, les tests de sérologie détectent les anticorps pour déterminer après coup si un individu a été en contact avec le virus.

"Une fois qu'on aura cela, nous disposerons d'une très bonne connaissance de la sévérité de la maladie, âge par âge", explique à l'AFP Cécile Viboud, épidémiologiste au NIH (Instituts américains de la santé).

Mais le temps presse: selon l'ICL, "la menace que fait peser le Covid-19 sur la santé publique" est comparable à celle de "la grippe espagnole de 1918".

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