Image d'illustration (AFP / Charly Triballeau)

"Ceux qui ne boivent pas d'alcool meurent plus jeunes que les autres" : faux, selon des experts

Des publications partagées plusieurs milliers de fois sur Facebook depuis début décembre affirment que ceux qui ne boivent pas d'alcool "mourraient plus jeunes que les autres". C'est faux, selon des experts interrogés par l'AFP. Explications.

 "Des chercheurs américains de l’Université du Texas ont montré que les gens qui ne buvaient pas du tout d’alcool mourraient plus jeunes que ceux qui en boivent avec modération", écrit le 11 décembre 2019 le site de clickbait (destiné à générer du trafic, NDLR) OhMyMag, dans un article partagé des centaines de fois.

GQ France et Glamour Paris titrent de manière identique en décembre 2019, en s'appuyant sur la même étude, publiée par des chercheurs de l'université du Texas en août 2010 et dont le résumé est disponible ici.

"Sur une période de 20 ans, (cette étude) a observé 1824 personnes non alcooliques ainsi que des personnes qui consomment de l'alcool", écrit GQ France.

"Au cours de cette période, 69% de ceux qui ne consommaient pas d’alcool sont morts plus jeunes que les autres. Ils n’étaient que 41% chez les buveurs occasionnels", note Glamour Paris.

Deux de ces sites se contredisent au sein même de leurs articles. "Pour autant, faut-il en conclure qu’il faut de l’alcool pour vivre plus longtemps ? Eh bien non", écrit par exemple OhMyMag.

Pourquoi ces sites font marche arrière ? 

.Ce que dit l'étude

L'étude en question, consultée dans son intégralité par l'AFP, a en réalité analysé le taux de mortalité (c'est-à-dire le rapport entre le nombre des décès et le chiffre de la population) au sein de son échantillon (1.824 personnes classés en 4 catégories de consommateurs, âgés initialement de 55 à 65 ans) sur 20 ans.

Au bout de 20 ans, "le taux de mortalité le plus élevé se trouvait parmi les abstinents (239 sur 345 soit 69%) et les gros buveurs (195 sur 324 soit 60%) et le plus bas se trouvait parmi les buveurs légers (271 sur 595 soit 46%) et les buveurs modérés (232 sur 560 soit 41%)".

L'étude ne s'intéresse à aucun moment l'âge à laquelle les personnes sont décédées, mais seulement au taux de mortalité.

Alcool et longévité 

Doit-on en revanche en conclure, comme le fait l'étude, que les personnes ne buvant pas d'alcool ont un taux de mortalité plus élevé que les buveurs modérés ?

Plusieurs experts interrogés par l'AFP estiment que ce n'est pas le cas.

"C'est un biais bien connu des épidémiologistes", a expliqué jeudi 8 janvier le docteur Bernard Basset président de l'Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (ANPAA) et médecin spécialisé en santé publique.

"Dans ceux qui ne boivent pas d'alcool, il y a deux catégories de personnes : il y a des abstinents et il y a des anciens buveurs qui ont arrêté et qui ont d'importants problèmes de santé liées à leur consommation passée", souligne-t-il.

 

Un paramètre que relèvent par ailleurs les chercheurs texans : "La catégorie des abstinents dans l'échantillon de suivi incluait de nombreux anciens alcooliques, des invidivus avec davantage de problèmes de santé". Ils maintiennent par contre que "même en prenant en compte ces paramètres" dans leurs calculs, le taux de mortalité chez les consommateurs modérés reste plus faible que chez les abstinents.

 

"On mélange des populations qui n'ont rien à voir", regrette M. Basset pour qui les risques pour la santé augmentent "dès le premier verre d'alcool".  

"Si on boit peu, les risques augmentent un peu et si on boit beaucoup les risques augmentent beaucoup", selon lui.

Un constat partagé par Catherine Hill, épidémiologiste à l'Institut Gustave Roussy de Villejuif (Val-de-Marne), interrogée par l'AFP le 8 janvier 2020 qui assure qu'il "n'y a aucun bienfait pour la santé" à la consommation d'alcool.

Les deux spécialistes s'appuient notamment sur une étude parue en août 2018 dans la revue médicale The Lancet qui a évalué les niveaux de consommation d'alcool et leurs effets sur la santé dans 195 pays entre 1990 et 2016.

"C'est la synthèse de trente années de recherche sur les conséquences de l'alcool sur l'organisme et les conclusions sont sans appel", a estimé Mme Hill. 

Selon l'étude -dont l'AFP avait livré les conclusions dans une dépêche- , en 2018, la consommation d'alcool était le septième facteur de risque de décès prématuré et d'invalidité dans le monde et la principale cause de décès chez les personnes âgées de 15 à 49 ans.

Boire un verre par jour pendant un an augmente parmi les personnes âgées de 15 à 95 ans de 0,5 % le risque de développer l'un des 23 problèmes de santé liés à l'alcool (cancers, maladies cardiovasculaires, AVC, cirrhose, accidents, violences, etc.) par comparaison avec les non-buveurs, estimaient les auteurs.

Pour le professeur en physiologie Mickaël Naassila, président de la Société française d'alcoologie et chercheur à l'Inserm, il n'y a pas non plus "d'effet bénéfiques connus et démontrés" sur l'espérance de vie de la consommation d'alcool.

En France, elle est à l'origine de nombreuses maladies (cancers, maladies vasculaires, etc.) et tenue responsable de 41.000 morts par an, ce qui en fait la deuxième cause de mortalité évitable après le tabac (75.000), selon Santé publique France.

À l'occasion du "défi de janvier" lancée par une trentaine d'association de santé en France, AFP Factuel vous propose quatre vérifications d'affirmations virales sur la consommation d'alcool. Retrouvez les trois autres articles ci-dessous :

-Non, "un verre de rouge n'est pas l'équivalent d'une heure de sport intensive", selon cette étude

-Non, une étude ne prouve pas que boire du vin facilite la perte de poids

-Non, boire un verre de vin par jour n'est pas recommandé pour la santé, selon des experts

François D'Astier