(AFP / Christof Stache)

Aucune base scientifique pour dire que les vaccins à ARN messager causent des maladies neurodégénératives

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Des publications sur internet en français et en anglais - très partagées - affirment que les vaccins anti-Covid à ARN messager peuvent provoquer des maladies neurodégénératives comme Alzheimer. Mais "l'étude" citée à l'appui de cette hypothèse a été rédigée par un militant anti-vaccin notoire et n'est pas fondée scientifiquement, comme l'expliquent plusieurs experts.

On trouve cette affirmation sur Twitter par exemple ici, avec le partage d'un lien vers cet article en anglais publié sur un site américain, portant ce titre : "Pfizer vaccine confirmed to cause neurodegenerative diseases - Study", ("Il est confirmé que le vaccin Pfizer provoque des maladies neurodégénératives - étude"). Ce texte a été partagé au moins 7.448 fois sur Facebook depuis le 22 avril, selon le logiciel Crowdtangle.

En français, on trouve sur le site Business Bourse le tweet reproduit, et encore ici sur un blog appelé Le Grand Changement.

Capture d'écran Twitter faite le 6 mai 2021

On retrouve cette théorie infondée  sur le site Children's Health Defense, l'organisation de Robert Kennedy Jr, une figure majeure de la galaxie anti-vaccin américaine et important relais de désinformation sur le sujet. Cet article a été partagé au moins 6.285 fois sur Facebook depuis le 9 février.

Robert Kennedy Jr a partagé le texte de son organisation depuis son compte Twitter : 2.200 retweets et 3.000 likes depuis le 10 février.

Sur quelle étude se fondent ces affirmations ? 

Tous ces textes citent une "étude" publiée dans une revue appelée "Microbiology & Infectious Diseases", signée par "J. Bart Classen, MD" ("medical doctor"), consacrée au vaccin à ARN messager. Elle est datée du 18 janvier 2021. 

Actuellement, deux vaccins anti-Covid sont à ARN messager: celui de Pfizer/BioNTech et celui de Moderna.

Cette technique consiste à injecter dans l'organisme une molécule d'ARN messager qui contient le code génétique d'une protéine du Sars-CoV-2, le virus à l'origine du Covid. La cellule du patient va lire ce code et produire elle-même la protéine S du virus, déclenchant du même coup une réponse immunitaire dans l'organisme.

Ainsi "entraîné", le corps saura se défendre contre une vraie infection de Sars-CoV-2 si la personne venait à le contracter.

Avant même les résultats des essais cliniques, les vaccins à ARN messager avaient suscité de nombreuses fausses allégations, auxquelles l'AFP Factuel a consacré plusieurs articles dans plusieurs langues (Non, les vaccins à ARN ne modifient pas les gènes des patients ni ne cause d'infertilité. Des experts expliquent également là qu'ils ne déclenchent pas des maladies auto-immunes).

Examinons maintenant dans sa forme "l'article de recherche" "Vaccins Covid 19 à ARN et risque de maladie à prions" de Bart Classen.

Capture d'écran de l'étude de Bart Classen, faite le 7 mai 2021

Premier réflexe, regarder où a été publié le texte : dans quelle revue ? Publié par quel éditeur ?

La revue est éditée par SciVision Publishers, qui n'est pas référencé sur PubMed.gov, base de données américaine qui dépend des National Institutes of Health (NIH), l'agence de la recherche médicale.

Sans que le référencement sur PubMed soit une garantie absolue de qualité, l'absence de référencement n'est pas un bon signal en la matière, comme l'explique David Gorski, chirurgien américain très actif dans la démystification des fausses informations en médecine. Il enseigne la chirurgie oncologique à l'Université américaine de Wayne. 

Il a consacré le 22 février 2021 sur le blog ScienceBasedMedecine.org un long billet à l'article de Bart Classen.

La revue elle-même, "Microbiology & Infectious Diseases", n'est pas non plus référencée sur la base de données DOAJ, qui liste les revues scientifiques en accès libre ("open-access") considérées comme de bonne qualité.

Il existe en effet des milliers de revues peu regardantes sur le contenu des articles qu'elles publient et qui prospèrent grâce aux frais payés par les auteurs. On retrouve d'ailleurs SciVision dans cette liste de revues soupçonnées d'en faire partie. 

En outre, quand on observe rapidement le texte de Bart Classen, on note certains détails inhabituels, comme le fait qu'il ne soit signé que d'un seul auteur ou que l'article ne comporte aucun visuel (schémas, graphiques, tableaux).

Intéressons-nous maintenant à l'auteur Bart Classen

Il s'agit d'un militant anti-vaccin notoire, comme indiqué par exemple ici par le site américain de vérification PolitiFact et comme longuement détaillé par David Gorski. 

Si l'on se rend sur le site de Classen Immunotherapies ("vaccines.net) mentionné à la suite du nom de l'auteur sur l'en-tête de l'étude, on peut lire ce texte aux accents clairement complotistes: "nous sommes inquiets du fait que l'épidémie actuelle de Covid-19 soit une attaque biologique qui pourrait être liée aux attentats à l'anthrax aux Etats-Unis en 2001, orchestrés depuis la basse militaires américaine de Fort Detrick".

Capture d'écran du site de Classen Immunotherapies faite le 7 mai 2021

On retrouve d'ailleurs quasiment mot pour mot la même théorie dans le paragraphe de conclusion de l'article sur les vaccins à ARN que nous examinons: "Beaucoup ont averti que l'épidémie de Covid est en effet le résultat d'attaques à l'arme biologique fomentées en partie par des individus au sein du gouvernement américain [10,11]". 

Les chiffres 10 et 11 renvoient aux références listées à la fin de l'article et correspondent à des textes écrits par... Bart Classen lui-même. 

En parcourant le site et les communiqués de presse de M. Classen, on constate qu'il relaie depuis des années nombre de fausses allégations autour des vaccins (liens avec l'autisme par exemple, maintes fois rejeté par la communauté scientifique), notamment une théorie scientifiquement infondée selon laquelle ils provoqueraient du diabète. 

Regardons maintenant le contenu de l'article de Bart Classen

"L'analyse du vaccin Pfizer contre le Covid 19 a identifié deux facteurs potentiels de risque de provoquer des maladies à prions chez les humains", affirme-t-il.

Plus précisément, il dit avoir démontré que l'ARN du vaccin a la possibilité de transformer des protéines en prions pathogènes, eux-même à l'origine de maladies comme "la sclérose latérale amyothrophique, la dégénérescence lobaire frontotemporale, la maladie d'Alzheimer et autres maladies neurodégénératives".

Comme l'explique David Gorski, il s'agit là d'un recyclage de la théorie - infondée - selon laquelle les vaccins entraînent des maladies à prions, à laquelle Bart Classen a ajouté la question de l'ARN pour l'adapter aux vaccins à ARN messager. 

Le prion est une protéine présente chez de nombreux animaux et chez l'homme et qui est exprimée par de nombreuses cellules du corps. Mais comme expliqué ici par l'Inserm, cette protéine peut se replier dans une forme anormale et pathogène, qui  "constituerait le principal agent causal des maladies à prions", qui s'attaquent au système nerveux et sont le plus souvent fatales

Une des maladies à prions les plus connues est la maladie de Creutzfeldt-Jakob (MCJ).

Les prions sont aussi impliqués dans l'encéphalite spongiforme bovine, la fameuse "maladie de la vache folle", identifiée pour la première fois en 1986. David Gorski explique que c'est d'ailleurs  probablement parce que certains vaccins utilisent des "lignées cellulaires" (cellules dérivées d'une cellule d'origine, utilisées pour la fabrication de vaccins) contenant de sérum foetal bovin qu'est née cette théorie.

Car les anti-vaccins "affirment qu'il y a un risque de contamination des vaccins par des prions", explique le Dr Gorski, "bien qu'une telle contamination n'ait jamais été démontrée" et que le risque, même théorique, avait été jugé proche de zéro par les autorités sanitaires américaines. 

Capture d'écran du site de l'Inserm, faite le 7 mai 2021

"Qu'est-ce que cela (les prions) a à voir avec les vaccins Covid à ARNm? Absolument rien", tranche l'American Council on Science and Health (ACSH), organisation de promotion de la science et de lutte contre la désinformation dans un article sur le texte de Bart Classen.

Dans cet article de vérification du quotidien américain USA Today, le Dr Angela Rasmussen, virologue affiliée à l'Université de Georgetown, affirme que l'article de Bart Classen n'a "absolument aucune valeur scientifique" et qu'il est publié dans une revue qui n'est ni "réputée, ni fiable". 

David Gorksi pointe aussi plusieurs problèmes dans le texte de Bart Classen.

Outre des confusions entre ARN, protéine de liaison de l'ARN et ARN messager (seul ce dernier est contenu dans le vaccin), Classen n'explique pas comment il a analysé la possibilité que le vaccin transforme des protéines en prions dangereux : "ni tableaux montrant les séquences" génomiques qui selon lui auraient cette faculté, ni description des "algorithmes" informatiques qu'il aurait utilisés pour faire son analyse.

Un problème de méthodologie aussi pointé par l'ACSH : "c'est entièrement spéculatif. Il n'y a pas de preuves" scientifiques.

"Certains articles cités par Classen montrent que ce qu'il affirme (...) est impossible", comme celui-ci expliquant qu'une des protéines évoquées -appelée TDP-43, "est surtout présente dans le noyau de la cellule", où l'ARNm du vaccin n'entre pas, explique encore le médecin.

Au final, "ce que nous avons ici est un ramassis de beaucoup de spéculation, avec la découverte d'une obscure connection fondée sur une méthodologie qui n'est pas expliquée avec un niveau de rigueur ne serait-ce qu'élémentaire requise pour convaincre un vrai biologiste moléculaire ou un expert en bioinformatique", résume le Dr Gorski.

Et "même si cela était autre chose que de la spéculation", de toute façon, "les maladies à prions sont des maladies du système nerveux central. Ces vaccins sont injectés dans le muscle (...), pas injectés dans le système nerveux central", assène encore le professeur de chirurgie.

Le site de fact-checking The Dispatch a aussi publié un article sur le texte de Bart Classen où plusieurs experts affirment eux aussi qu'il ne respecte pas les canons de la démarche scientifique et que son contenu est purement spéculatif, sans aucune preuve.

En outre, les vaccins anti-Covid sont très surveillés via une pharmacovigilance renforcée : la plupart des pays recensent et analysent très précisément tout signal inquiétant de sécurité, sans qu'à ce jour ne soient apparu de signal sur des apparitions de maladies dégénératives.

A l'échelle mondiale, au moins 1,244 milliard de doses de vaccins anti-Covid ont été administrées dans au moins 210 pays ou territoires, selon un comptage réalisé par l'AFP à partir de sources officielles vendredi 7 mai à 14:42 GMT.

 

Julie Charpentrat
COVID-19 VACCINS