Emmanuel Macron le 27 août 2014 à Paris, lors de son entrée en fonctions à la tête du ministère de l'Economie. (AFP / Eric Piermont)

Une "affaire" Macron portant sur 3 millions d'euros ? Attention à cette publication trompeuse

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Une publication virale sur Facebook accuse la justice d'inertie face à "une affaire" qui impliquerait Emmanuel Macron et porterait sur plus de 3 millions d'euros. Cette somme correspond en réalité aux revenus brut gagnés par l'ancien gérant de la banque Rothschild entre 2010 et 2013 et qu'il avait déclarés à son entrée au gouvernement en 2014. Ces émoluments avaient ensuite été au coeur d'une controverse avant la présidentielle de 2017 mais la Haute autorité pour la transparence de la vie publique comme le parquet de Paris n'avaient alors identifié aucun élément de nature à justifier une enquête judiciaire, selon les documents consultés par l'AFP. Le candidat En Marche! avait dénoncé des attaques mensongères mais avait toutefois dû faire acte de transparence sur son train de vie passé et la revalorisation par le fisc de la valeur de la maison de son épouse.

La somme est colossale et la personne ciblée réside au palais de l'Elysée: une publication Facebook très virale assure que le président de la République Emmanuel Macron serait impliqué dans "une affaire" portant très exactement sur "3.010.996" euros mais dont les détails ne sont pas clairement exposés.

Capture d'écran Facebook

En guise d'élément à charge sont simplement reproduits deux paragraphes d'un article non daté et non sourcé sur de supposées zones d'ombres entourant les déclarations de patrimoine transmises par Emmanuel Macron fin 2014, peu après sa nomination à la tête du ministère de l'Economie. 

L'article relève notamment le décalage entre les quelque "2 millions d'euros" gagnés entre 2011 et 2013 lorsqu'il travaillait pour la banque d'affaires Rothschild, et la valeur de son patrimoine net déclaré en 2014 --"environ 230.000 euros". "Où est passé l'argent?", s'interroge l'article, qui utilise la typographie caractéristique du Canard enchaîné.

La référence aux 3,010 millions d'euros n'y est jamais explicitée mais le post Facebook, partagé près de 2.000 fois depuis le 11 mai, le clame: "Si le parquet national financier ne bouge pas, c'est qu'il y a du pourri au sommet de l'Etat". Sous le message des internautes s'en prennent d'ailleurs à la probité du président.

Capture d'écran Facebook

Après recherches, l'AFP a pu établir que cette publication recyclait des accusations portées contre M. Macron quelques mois avant la présidentielle de 2017 et que la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) comme le parquet de Paris n'avaient alors pas jugé suffisamment solides pour lancer des investigations judiciaires.

L'association Anticor, qui avait alors demandé de nouvelles vérifications sur les déclarations patrimoniales du candidat d'En Marche!, explique aujourd'hui à l'AFP qu'elle avait toutefois renoncé à porter plainte après le réexamen entrepris par la HATVP et faute "d'éléments concrets"

Si elle n'avait donc connu aucune suite judiciaire, cette controverse avait toutefois contraint le candidat Macron à une opération transparence sur son train de vie passé - 700.000 euros de dépenses courantes entre 2009 et 2014 - et sur la revalorisation par le fisc de la maison de son épouse, qui a rendu le couple redevable de l'impôt de solidarité sur la fortune (ISF). 

Les deux paragraphes proviennent, eux, d'un article beaucoup plus long du Canard enchaîné publié le 1er juin 2016.

D'où viennent les 3 millions d'euros ?

Contrairement à ce que suggère la publication, ces "3.010.996" euros ne constituent pas en eux-mêmes une "affaire", terme qui suggère l'existence de malversations ou une origine frauduleuse. Certaines publications plus anciennes accusent d'ailleurs M. Macron d'avoir tout simplement dissimulé ces fonds au fisc. 

Cette somme correspond en réalité à la totalité des revenus, avant impôts, gagnés par Emmanuel Macron entre 2010 et 2013, d'abord en qualité de gérant puis d'associé-gérant à la banque Rothschild & Cie  (environ 2,7 millions d'euros) et, à partir de 2012, en qualité de secrétaire général adjoint à la présidence de la République de François Hollande (environ 263.000 euros).

Ces revenus ont donc une origine légale que personne n'a contestée et que M. Macron a d'ailleurs fait figurer dans sa déclaration d'intérêts transmise à la HATVP fin 2014 peu après son entrée au gouvernement en tant que ministre de l'Economie.

Capture d'écran de la déclaration d'intérêts d'Emmanuel Macron datée du 24 octobre 2014.

Depuis le scandale des comptes bancaires cachés du ministre du Budget Jérôme Cahuzac fin 2012, la loi a chargé cette autorité administrative indépendante de vérifier notamment la sincérité des déclarations de patrimoine et d'intérêts des ministres et de saisir, en ultime recours, la justice en cas de soupçons d'un manquement volontaire.

"La Haute Autorité procède à un contrôle approfondi des déclarations de patrimoine et d’intérêts remises par les membres du gouvernement. Le collège de la Haute Autorité se prononce alors sur le caractère exact, exhaustif et sincère des déclarations et sur l'existence possible de risques de conflits d'intérêts", explique l'instance dans un mail adressé à l'AFP le 12 mai.

En cas "de détection d'une omission substantielle, la Haute Autorité procède à une transmission au procureur de la République", ajoute cette instance créée fin 2013. Selon son rapport d'activité pour 2019, elle a transmis 23 dossiers à la justice sur les quelque 4.000 déclarations d'intérêts et de patrimoine de personnalités publiques examinées cette année-là.

Quand M. Macron paraphe sa déclaration d'intérêts le 24 octobre 2014, elle ne fait guère de vagues. Mais un an et demi plus tard, le ministre de l'Economie se prépare à se porter candidat à la présidentielle et attire beaucoup plus l'attention. 

D'où vient la controverse?

L'affaire se noue en deux temps. Autour de la fin mai 2016, Mediapart (accès payant) et le Canard enchaîné révèlent, coup sur coup, que les vérifications entreprises sur la base des déclarations de M. Macron en 2014 ont conduit l'administration fiscale à réévaluer un bien immobilier appartenant à son épouse.

Après des discussions avec le fisc, la maison que Brigitte Macron possède au Touquet a ainsi été réévaluée de 1,2 à 1,425 million d'euros, soumettant ainsi le couple Macron à l'ISF -- qu'Emmanuel Macron supprimera en 2018 après son accession à l'Elysée, pour le remplacer par un impôt sur le seul patrimoine immobilier. 

Ces tractations avec le fisc sont au coeur de l'article du Canard enchaîné reproduit très partiellement dans le post Facebook que nous examinons.

Deux semaines plus tard, le 16 juin, dans un post Facebook intitulé "Rétablir la vérité", M. Macron confirme cette revalorisation qui l'a conduit à régulariser sa situation en septembre 2015 en procédant "au règlement d'un ISF, pour les années 2013 et 2014, respectivement de 4.174 euros et 2.264 euros".

Dans ce texte, celui qui n'est pas encore candidat à l'Elysée nie toutefois avoir fait l'objet d'une procédure de redressement fiscal. "C’est une régularisation que j’ai moi-même effectuée", argue-t-il. 

Fin du premier acte où les 3 millions d'euros de revenus --au coeur de la publication Facebook-- ont été éclipsés par ce litige fiscal.

En février 2017, deux mois avant la présidentielle, trois élus locaux de l'est de la France, dont l'un au moins est proche de l'extrême-droite, allument toutefois une nouvelle mèche dans un courrier à la HATVP où ils s'interrogent sur la "sincérité" des déclarations patrimoniales passées de M. Macron.

En même temps que sa déclaration d'intérêts, l'ancien ministre a en effet transmis fin 2014 à la HATVP une déclaration de situation patrimoniale qui fait apparaître, selon les calculs de l'AFP, un patrimoine net d'une valeur d'environ 156.000 euros, alimenté notamment par un appartement à Paris valorisé à 935.000 euros et environ 270.000 euros d'épargne mais grevé par un endettement de plus d'1,1 million d'euros. 

"Comment peut-il se faire que, avec des revenus supérieurs à 3.000.000 € en 2010-2013, la fortune déclarée par M. Macron en 2014 n’ait été que de 156.160,43 € ?", s'interrogent les trois élus locaux dans leur courrier à la HATVP, consultable sur le site de l'association de contribuables de l'un d'eux.  

Après des articles notamment du Monde, l'association anti-corruption Anticor s'empare à son tour du dossier en mars en demandant à la HATVP de vérifier à nouveau la véracité des déclarations passées de M. Macron, en pointant dans un communiqué un "manque de cohérence entre les revenus et le patrimoine déclarés".

"On réagissait à nous-mêmes à des observations qui étaient faites dans les grands médias et les réseaux sociaux à l’époque où on disait: +manifestement, il y a un décalage suspect entre les dépenses d'Emmanuel Macron et ce qu'il déclare comme patrimoine+",  raconte à l'AFP le vice-président d'Anticor Eric Alt, joint par l'AFP le 14 mai.

Moins de deux semaines plus tard, le président de l'époque de la HATVP, le haut magistrat Jean-Louis Nadal, répond à Anticor en indiquant que les points soulevés par l'association ont fait l'objet d'un "examen attentif" qui n'a révélé "aucun élément de nature à remettre en cause le caractère exhaustif, exact et sincère" des déclarations de M. Macron.

Anticor, qui a été à l'origine de plusieurs actions en justice visant des proches de M. Macron, décide alors de s'en tenir là, eu égard au crédit qu'elle accorde à la HATVP. "La Haute Autorité avait une crédibilité suffisante, à notre sens, pour que sa réponse, même si elle était un peu frustrante dans son caractère abrupt, nous conduise à ne pas aller plus loin", explique M. Alt à l'AFP.

"On connaît le collège (de la HATVP, ndlr), on connaît l'indépendance de son président, on connaît les affaires dont elle avait saisi le parquet, donc tout cela nous permet de lui accorder une certaine confiance", ajoute encore M. Alt.

Saisi par les élus locaux de l'Est, le parquet de Paris avait lui aussi indiqué, dans un courrier du 24 mars 2017, n'avoir relevé "aucun élément de nature à justifier l'ouverture d'une enquête", tout en donnant plus de détails sur l'examen réalisé par la HATVP. Selon les explications de François Molins, alors procureur de Paris, la situation de M. Macron avait été examinée sur la période 2008-2014 avec l'appui de la direction générale des finances publiques.

L'opération transparence d'Emmanuel Macron 

Soucieux de se démarquer de son rival à droite François Fillon, visé par une enquête sur des soupçons d'emplois parlementaires fictifs, M. Macron est alors contraint à un nouvel exercice de transparence pour expliquer l'écart entre ses émoluments passés et la valeur de son patrimoine en 2014.

Invité sur BFMTV le 17 avril 2017, soit une semaine avant le premier tour de la présidentielle, le candidat d'En Marche! explique d'abord avoir payé sur ces quelque 3 millions de revenus gagnés entre 2009 et 2014 environ 1,4 million d'euros d'impôts et détaille ce qu'il a fait des "1,9 million" restants.

"J'ai remboursé des emprunts que j'avais pour partie, 500.000 euros, j'ai fait des travaux en particulier dans la maison de ma femme qui est sa maison de famille (…) pour 300.000 euros, j'ai fait 100.000 euros de travaux à Paris et j'avais à la fin de cette période 270.000 euros d'épargne qui apparaissent dans les déclarations devant la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique", détaille M. Macron, qui ajoute que l'argent restant --soit environ "700.000 euros"-- ont été alloués à des "dépenses de vie courante" pendant ces six années.

"Bon, il a dépensé plus qu'une personne normalement salariée mais il avait la possibilité de dépenser les fonds gagnés chez Rothschild plutôt que de les investir", tranche aujourd'hui M. Alt, assurant qu'on n'avait pas à connaître le "détail des dépenses" de M. Macron.

A l'approche de la présidentielle de 2017, Emmanuel Macron avait par ailleurs transmis le 16 mars une nouvelle déclaration de patrimoine faisant notamment apparaître qu'il avait revendu son appartement parisien et réduit son endettement à environ 300.000 euros.

La transparence n'est, depuis, pas encore totale. Selon un article du Monde daté du 11 mai, l'Elysée a récemment refusé de communiquer à une chercheuse les bulletins de paie du président Macron malgré un avis favorable de la Commission d'accès aux documents administratifs.  

 
Jérémy Tordjman