Ces photos montrent un Français arrêté avec un important stock d’armes en Centrafrique, non en RDC

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Des photos partagées plus de 500 fois sur Facebook montrent, selon les internautes qui les font circuler, un "sujet français victime de l'État de siège" dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), où le président Félix Tshisekedi a transféré le 6 mai le pouvoir aux autorités militaires, pour une période de 30 jours. Or ces images n’ont pas été prises en RDC mais en Centrafrique. L'homme visible sur les photos a été arrêté en possession d’une "énorme quantité d’armes et de munitions" et placé en détention, selon les autorités centrafricaines.

Un homme se tient debout, les mains derrière le dos, le visage fermé. Il s'agit d'un "sujet français victime de l'Etat de siège" en République démocratique du Congo (RDC), assurent les internautes qui partagent sa photo sur Facebook. L'air décontracté que lui donnent sa chemise hawaïenne et son pantalon kaki tranchent avec l'impressionnant stock d'armes et d'équipement militaire exposé au sol devant lui, "des effets de guerre" selon les publications qui circulent sur les réseaux sociaux. Plusieurs hommes l'encadrent, dont deux en uniforme. 

Ces images cumulent plus de 500 partages sur Facebook (1, 2, 3, 4…) depuis le 10 mai en RDC, suscitant de nombreux commentaires de la part des internautes, dans un contexte de tensions sur la politique sécuritaire du gouvernement.

L'état de siège a été décrété par le président de la RDC Félix Tshisekedi le 6 mai dans les provinces de l'Ituri et du Nord-Kivu, dans l'est du pays, pour 30 jours. Des officiers de l'armée et de la police y ont été nommés et ont remplacé les autorités civiles pour lutter contre les nombreuses milices et groupes armés actifs dans la région. 

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 17 mai 2021

Ressortissant français arrêté à Bangui

Pourtant, ces photos ne montrent pas un ressortissant français en RDC, mais à Bangui, la capitale de la République centrafricaine. 

Une recherche d'images inversée sur le moteur de recherche Google permet de retrouver plusieurs articles de médias locaux qui évoquent un "mercenaire français" interpellé à Bangui (1, 2), reprenant une dépêche de l'agence de presse turque Anadolu. Elle explique que l'homme "a été interpellé" le 10 mai dans la capitale de la Centrafrique et détenait "au moment de son interpellation (...) d'importants effets militaires".

Capture d'écran du site d'Anadolu, réalisée le 17 mai 2021

Des journalistes de l'AFP sur place ont pu confirmer que les photos partagées sur les réseaux sociaux montraient un ressortissant français arrêté à Bangui. Ce dernier avait précédemment travaillé dans plusieurs organisations en Centrafrique comme garde du corps, selon des sources humanitaires. 

Le gouvernement centrafricain et le Russe Valéry Zakharov, conseiller du président centrafricain Faustin Archange Touadéra, ont affirmé de leur côté que ce Français avait été arrêté en possession d'une "énorme quantité d'armes et de munitions".

De son côté, Paris a déploré par la voix de la porte-parole du ministère français des Affaires étrangères "l'instrumentalisation manifeste de cette arrestation" et relevé que "les informations personnelles de cette personne ont été immédiatement rendues publiques par le biais de réseaux de désinformation liés à la promotion d'intérêts bien identifiés qui sont habitués à viser la présence et l'action de la France en République centrafricaine", sans plus de précisions.

Depuis 2018, la France voit son influence contestée dans son ancienne colonie par une offensive diplomatique de la Russie, et est régulièrement la cible de campagnes hostiles relayées par des médias locaux.

En décembre 2020, Facebook avait étayé le scénario d'une guerre de désinformation entre Paris et Moscou en Centrafrique, en supprimant publiquement trois réseaux de "trolls" gérés à partir de la Russie et de la France, dont un ayant des connexions avec l'armée française, tous accusés de mener des opérations d'ingérence en Afrique.

Le ressortissant français qui figure dans ces images virales, arrêté à son domicile, bénéficie de la protection consulaire de l'ambassade de France, a indiqué le Quai d'Orsay. "Elle exerce sa protection consulaire envers lui comme elle le ferait à l'égard de tout ressortissant français, dans le plein respect de la Convention de Vienne sur les relations consulaires", a relevé la porte-parole.

Tensions dans l'est de la RDC

La région de l'est de la RDC est en proie à des tensions sécuritaires extrêmes depuis plusieurs années. C'est cette situation qui a poussé le président Félix Tshisekedi à décréter l’état de siège dans les provinces du Nord-Kivu et de l'Ituri. 

En annonçant cette mesure, le président Tshisekedi avait affirmé dans une adresse à la télévision publique congolaise RTNC avoir entendu "le cri de détresse" de la population congolaise "dans ces provinces ravagées par la barbarie".

Selon le porte-parole du gouvernement, Tharsice Kasongo Mwema, cet état de siège devrait durer 30 jours à dater du 6 mai. Durant cette période, "l'action des juridictions civiles"  dans ces deux provinces "sera substituée par celle des juridictions militaires".

Des militaires escortent le général Constant Ndima après qu'il aie été investi comme gouverneur militaire dans la province du Nord-Kivu, dans le nord-est de la République démocratique du Congo, le 10 mai 2021 (AFP / Alexis Huguet)

Cette mesure, destinée à lutter contre les massacres de civils par des groupes armés, a suscité espoirs et inquiétudes dans un pays où une partie de l'armée régulière est accusée d'affairisme et de violations des droits humains.

Les provinces du Nord et du Sud-Kivu (est), situées à la frontière de l'Ouganda, du Rwanda et du Burundi, sont riches en minerais. Elles ont basculé dans la violence lors des deux guerres du Congo (1996-97, 1998-2003), sans retrouver depuis une vraie stabilité. Plus au nord, la province de l'Ituri a de nouveau basculé dans la violence fin 2017 après une accalmie d'une quinzaine d'années.

Marion Lefèvre