Des médicaments dans une pharmacie à Paris en 2017 (AFP / Stephane De Sakutin)

Les liens d'intérêts entre labos et médecins, le soupçon permanent

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Inévitables pour certains, à éliminer totalement pour d’autres, controversés en tout cas: les liens d'intérêts entre industrie pharmaceutique et monde médical sont revenus en lumière avec le Covid-19, au point d'être parfois violemment instrumentalisés.

Certains médecins présents dans les médias en font les frais depuis plusieurs semaines. Parce que certains ont été rémunérés ou défrayés par des laboratoires, ils sont régulièrement accusés de "conflits d'intérêts" : ces liens les rendraient forcément illégitimes, des accusations très relayées sur les réseaux sociaux.

Pourtant, un "lien d'intérêt" ne constitue pas forcément un "conflit d'intérêt", les notions sont liées mais distinctes, d'où, souvent une certaine confusion régulièrement instrumentalisée, soulignent les experts et acteurs du secteur interrogés par l'AFP. 

Lors de la crise du Covid-19, des accusations de conflits d'intérêts peuvent ainsi surtout viser à "déboulonner les personnes et les opinions qu'on n'aime pas", au risque d'oublier le fond du débat, la santé publique, regrette Paul Scheffer, président de Formindep, une association qui milite pour une santé indépendante.

"On arrive à toute l'ambiguïté entre liens et conflits d'intérêts, qui est très très mal gérée en France", estime Bernard Bégaud, professeur de pharmacologie à l'Université de Bordeaux et auteur de "La France malade du médicament" (Ed. de L'Observatoire). 

Premier constat, les liens entre industriels et monde de la santé sont étroits, en particulier dans le financement de la recherche.

"Il est normal qu’un expert scientifique travaille avec l'industrie pharmaceutique", de même qu'il "serait aberrant qu’un expert en oeonologie ne travaille jamais avec les + pinardiers+”, pense Bernard Bégaud.

De la recherche sur un médicament à sa surveillance en passant par sa mise sur le marché, "ces liens sont naturels, normaux, indispensables et ils sont assumés: la première qualité de l'expert que va rechercher un industriel, c'est sa compétence, sa connaissance du sujet”, affirme Philippe Lamoureux, directeur général du Leem, qui représente l'industrie du médicament.

"Nous ne pourrions pas progresser sans travailler avec les professionnels de santé, qui eux seuls sont au contact des patients", indique aussi une porte-parole de Gilead France.

Le siège de Gilead aux Etats-Unis en avril 2020 (AFP / Josh Edelson)

- Soupçons - 

De son côté, la médecine a besoin de l'argent des labos, faute de financements publics suffisants.

Le suisse Novartis indique à l'AFP avoir dépensé en 2019 38 millions d'euros dans la recherche et mener actuellement "plus de 100 essais cliniques" en France.

"Personne d’autre que les laboratoires ne pourrait financer (la recherche) aujourd'hui", estime Stéphane Billon, économiste de la santé et à la tête du cabinet de conseils Kamedis, notant qu'un essai clinique peut coûter "entre 500.000 et 1 million d'euros", au bas mot.

"Sinon ça veut dire que l'Etat finance tout ce qui est manifestations, formation, information, recherche, et l'Etat ne peut pas” le faire, assure aussi Karine Lacombe, cheffe du services des maladies infectieuses de l'hôpital Saint-Antoine, très attaquée sur ses liens avec des labos pendant la crise du Covid. 

Karine Lacombe le 25 juin à l'Assemblée nationale

Ses détracteurs lui reprochent d'avoir critiqué les études de Didier Raoult sur l'hydroxychloroquine et de s'être exprimée sur le remdesivir, alors qu'elle avait reçu des sommes de son fabricant, Gilead.

Même si, comme le relève Paul Scheffer, de Formindep, ce qu'a dit Karine Lacombe sur l'hydroxychloroquine, "ça correspond à la position de Prescrire", revue médicale qui se targue de n'avoir aucun lien d'intérêts avec les labos pharmaceutiques.

Gilead a en effet déclaré environ 28.000 euros pour Karine Lacombe entre 2013 et 2019, selon le site Euros for Docs, qui permet d'exploiter les données de la base Transparence-Santé, où les industriels doivent déclarer les sommes supérieures à 10 euros versées au monde de la santé.

Les liens d'intérêts sont déclinés en trois catégories "Conventions", "avantages" et "rémunérations", comme détaillé ici

"Sur 7 ans, ça fait 4.000 euros par an, on voit que c'est une somme extrêmement modeste", relève le Pr Lacombe, dit-elle aussi, rappelant notamment que tout est encadré par lois et règlements, que les frais types hôtels ou transports sont limités et que les "rémunérations" correspondent bien à des heures de travail.

En outre, "mes prises de position n’ont jamais concerné un médecin ou un médicament en tant que tels, elles ont toujours concerné la façon dont avait été évalué un médicament", ajoute l'infectiologue.

Selon les recherches et calculs effectués par l'AFP sur Euros for Docs,  près de 195.000 euros ont été déclarés par des industriels au Pr Lacombe (identifiée sur la base grâce à son identifiant RPPS de professionel de santé, pour éviter tout homonymie) entre 2012 et 2019. Seuls 5 entreprises ont déclaré plus de 10.000 euros sous son nom sur la période : MSD (Merck), AbbVie, Gilead Sciences, Johnson & Johnson, Bristol-Myers Squibb.

"En travaillant comme ça avec tous les labos, on ne peut pas penser que je puisse favoriser un medicament plutôt qu’un autre", plaide encore Karine Lacombe.

Quant au Conseil scientifique, formé en mars pour éclairer le gouvernement sur le Covid- 19, et lui aussi mis en cause, notamment par Didier Raoult, plusieurs médecins qui en sont membres ont eux aussi reçu des sommes de certains labos.

Selon les recherches et calculs effectués par l'AFP sur Euros for Docs, de 2012 à 2019, 44 industriels ont déclaré avoir dépensé quelque 196.000 euros auprès des huit médecins (Yazdan Yazdapanah, Denis Malvy, Bruno Lina, Pierre Louis Druais, Lila Bouadma, Jean Francois Delfraissy, Franck Chauvin et Arnaud Fontanet) membres du conseil scientifique.

Des montants très inégalement répartis, le Pr Yazdan Yazdanpanah (Hôpital Bichat à Paris) en représentant près de 70% tandis que d'autres n'ont quasiment pas de sommes déclarées à leur nom.

Si l'américain Gilead est souvent pointé du doigt, il n'a déclaré "que" quelque 3.500 euros vers ces membres, loin de MSD (Merck), qui a déclaré plus de 56.000 euros ou Johnson & Johnson, avec plus de 35.000 euros.

De façon générale, c'est Sanofi qui a déclaré le plus de versements au monde de la santé entre 2012 et 2019, avec plus de 874 millions d'euros. Gilead arrive loin derrière avec environ 63 millions déclarés. 

Les 19 entreprises de santé ayant versé le plus au monde de la santé entre 2012 et 2019 (Capture d'écran Euros for Docs du 16 juillet 2020)

De fait, l'existence de liens alimente le soupçon au sein de l'opinion publique, marquée par plusieurs crises sanitaires, notamment celle du Mediator, où des "conflits d'intérêts" sont soupçonnés d'avoir mené à une prescription trop large -et finalement dangereuse- du médicament et à un manque de vigilance des autorités sanitaires. 

"Il y a un conflit d'intérêts quand (...)  la fonction primaire -par exemple pour les soignants, la santé- (...) va être mise en porte-à-faux avec un intérêt secondaire : financier ou pour la carrière ou le prestige", explique Paul Scheffer, de Formindep.

L'association explique ici en détails son point de vue sur le thème des liens d'intérêts à l'heure de la crise du Covid.

Avec la masse d'études cliniques financées par les industriels, "on voit peu de molécules innovantes" apportant un réel plus pour les patients, estime M. Scheffer.

Mais comment déterminer qu'un lien a influencé un jugement, une décision ?  Comment distinguer un lien d'un conflit ? "C'est très difficile à apprécier", répond Bernard Bégaud. 

- Transparence -

Si Formindep appelle dans le doute à se défaire au maximum de ce tous ces liens de façon à éliminer tout risque de dépendance, les pouvoirs publics et industriels et une partie du monde de la santé insistent sur la distinction entre des liens -jugés nécessaires- et des conflits d'intérêts, néfastes.

Même l'IHU - Méditerranée-Infection, dont le directeur Didier Raoult est prompt à relayer des allégations de conflits d'intérêts parmi ceux qui doutent de l'efficacité de l'hydroxychloroquine contre le Covid, fait bien la distinction.

"Les liens avec des labos privés, des entreprises privées, ne posent pas de problème tant que les chercheurs ne sont pas amenés à se positionner sur des produits de ces labos, auquel cas il y aurait un conflit d'intérêt", assure Yanis Roussel, chargé de la communication de l'IHU.

La Fondation qui gère l'IHU a reçu près de 960.000 euros de l'industrie pharmaceutique, depuis 2012, répartis entre Sanofi, l'Institut Mérieux et Ceva, selon le site Euros for Docs, qui permet d'accéder aux données de la base ministérielle Transparence -Santé.

Capture d'écran de Euros For Docs faite le 16 juillet 2020

Pour beaucoup d'acteurs, le meilleur rempart contre les conflits tient en deux mots : encadrement et transparence. Et ce, grâce aux lois et règles entrées en vigueur ces dernières années, notamment l'interdiction des cadeaux et la base Transparence-Santé, où les industriels doivent déclarer toute somme de plus de 10 euros versée au monde de la santé (médecins, associations, presse, sociétés savantes, établissements...). 

Sont autorisés, de façon très encadrée, les défraiements pour des déplacements, des contrats d'experts, des financements pour la recherche...

Capture d'écran de la page d'accueil de Transparence- Santé faite le 16 juillet 2020

"Les informations contenues dans la base de données publique Transparence - Santé sont issues de déclarations réalisées par les entreprises. Elles sont mises à jour sur le site deux fois par an et y restent accessibles pendant cinq ans", est-il précisé sur Transparence-Santé.

Les scientifiques appelés à des fonctions publiques (agences sanitaires par exemple) doivent en outre remplir une déclaration publique d'intérêts.

La "prévention du conflit d’intérêt passe par la transparence de ces relations de travail qui doivent être rendues publiques, le contrôle par les instances ordinales (Conseil de l’ordre des médecins ou des pharmaciens par exemple) (et) de leur conformité à la loi", abonde Sanofi, plus gros labo pourvoyeur de fonds vers la santé en France.

"Quand on reste dans ces limites-là, je pense que vraiment, on a une indépendance”, dit aussi Karine Lacombe.

Sauf que, comme le confirment les acteurs du secteur, la base Transparence est incomplète, très complexe, quasiment illisible, comme a pu le constater l'AFP elle-même en effectuant ses recherches.

Et si l'omission volontaire de déclarations par les industriels est passible d'amende, difficile de savoir qui en contrôle le contenu. "Les entreprises sont responsables de l'exactitude des contenus publiés", est-il précisé sur le site internet de la base. 

Interrogée sur cette question du contrôle, la Direction générale de la Santé n'a pas donné suite. 

Fin 2019, la Cour des comptes regrettait en outre "un contrôle lacunaire des relations entre médecins et industrie" par le Conseil de l'Ordre malgré quelques améliorations depuis 2011.

Quant aux déclarations publiques d'intérêts que doivent remplir certains experts pour sièger dans certains instances publiques, comme la Haute autorité de santé, leur contrôle là encore est flou.

"La HAS ne peut pas garantir l’exhaustivité et la véracité de ce que déclarent les experts. Nous sommes une institution à caractère scientifique, nous n'avons pas de pouvoir d'investigation dans ce domaine",  avait indiqué l'institution à l'AFP en 2018 après une plainte de l'association Anticor pour "prise illégale d'intérêts" contre des experts.

Deux comprimés d'anti-douleur dans une pharmacie en 2017 (AFP/ Fred Tanneau)

L'économiste de la santé Stéphane Billon pointe aussi les soupçons nés du fait que le secteur est un "petit monde où tout le monde se connaît", entre industriels, pontes de la médecine, conseillers ministériels et membres d'agences sanitaires.

"C’est compliqué de considérer de façon très neutre une molécule alors que fondamentalement le choix aura une incidence (...) pas neutre sur quelqu'un qui, quelque part est un ami", pense-t-il, estimant qu'il ne devrait pas du tout être possible, quand a travaillé dans un labo, d'aller dans une administration publique.

Et laisser les industriels financer une grosse part de la recherche peut avoir pour effet, selon lui, de voir arriver sur "le marché des médicaments qui n'apportent pas forcément un plus par rapport" à ce qui existait déjà

D'où la nécessité, conclut Bernard Bégaud, d'une "étanchéité quasi-totale" entre labos et agences d'évaluation.

Julie Charpentrat
 
Thomas Saint-Cricq
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