Le président du Crif Francis Kalifat lors de la convention de son organisation, le 14 novembre au Palais des Congrès à Paris. ( AFP / THOMAS SAMSON)

Le nom d'Eric Zemmour a-t-il été "acclamé" lors d'une réunion organisée par le Crif ?

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Dans un tweet, Jean-Luc Mélenchon soutient que "le nom de Zemmour a été acclamé" lors de la récente convention du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif). La vidéo de l'événement montre une autre réalité : des propos attribués au polémiste --mais pas son nom-- ont été brièvement applaudis par une partie du public lors d'une table ronde, pendant laquelle le président du Crif a par ailleurs lui aussi été applaudi après avoir durement critiqué M. Zemmour.

Eric Zemmour serait-il populaire au sein du Conseil représentatif des institutions juives de France? C'est ce que sous-entend le candidat LFI à la présidentielle Jean-Luc Mélenchon dans un tweet où il assure que le nom du polémiste identitaire, par ailleurs juif d'origine algérienne, aurait été "acclamé" lors d'une récente convention du Crif, qui s'est tenue le 14 novembre à Paris..

Le chef de file des insoumis a glissé cette affirmation dans un message publié le 18 novembre moquant l'intervention, pendant cette convention, de la maire de Paris et candidate socialiste à la présidentielle Anne Hidalgo. Aucun dirigeant de LFI n'avait été convié à cette manifestation ouverte au public, le Crif refusant de convier les partis "d'extrême droite" comme "d'extrême gauche" au motif qu'ils seraient, selon son président Francis Kalifat,"tous deux dangereux pour les valeurs de la République".

Cette affirmation n'est toutefois pas reflétée par la vidéo de l'événement. Des propos attribués à Eric Zemmour sur les menaces qui pèseraient sur la France ont certes été brièvement applaudis par quelques spectateurs lors d'une table ronde mais son nom n'a jamais été "acclamé". Des critiques adressées au polémiste pendant cette même table ronde par le président du Crif ont par ailleurs été elles aussi applaudies.

D'où vient cette affirmation ?

Dédiée à la question de "l'universel à l'épreuve des identités", cette 11e convention du Crif --qui regroupe 73 associations--- s'est déclinée en plusieurs tables rondes où figuraient intellectuels, hommes politiques et journalistes invités notamment à réfléchir aux moyens de combattre la "cancel culture", le "wokisme", "les populismes" ou "le séparatisme". Un discours du Premier ministre Jean Castex a clos la journée.

C'est lors d'une de ces tables rondes, réunissant l'intellectuel conservateur Alain Finkielkraut et l'ancien Premier ministre socialiste Manuel Valls, qu'a été évoqué le cas d'Eric Zemmour, candidat putatif à la présidentielle, selon la vidéo publiée sur le compte YouTube du Crif.

Après avoir décrit une France qui serait notamment "rongée de l'intérieur par l'idéologie de la diversité et de la pensée woke", Alain Finkielkraut a estimé que la percée de M. Zemmour dans les sondages serait liée au fait qu'il parle de réalités occultées par la "presse progressiste".

"Si vous lisez la presse dite progressiste, de la gauche modérée, vous ne savez rien de ce qui se passe en France, vous vivez dans une France Potemkine, une France sans rodéo urbain, sans émeutes, sans tirs à balles réelles sur la police", détaille l'intellectuel, ajoutant: "Tout ça n'est pas dit et tout d'un coup il y a quelqu'un qui arrive et qui nous empêche de censurer en rond".

"Zemmour arrive, il dit ce qu'il dit (…) et il dit aussi +la France peut mourir, la France va mourir, il a raison: la France est en danger de mort+", poursuit l'essayiste. C'est à ce moment que se font entendre quelques brefs applaudissements, comme on peut le vérifier sur la vidéo.

M. Finkielkraut ajoute toutefois, aussitôt après, "se reconnaître dans la critique de ceux qui pensent que Zemmour n'est plus qualifié (…) du fait de ses outrances, du fait aussi de sa lecture du passé français". "On doit aussi penser ce qui fait honte (dans l'histoire de France, ndlr) et ça Zemmour ne veut pas le voir et c'est terrible”, dit-il.

Ces applaudissements sont aussitôt mentionnés --accompagnés d'une simple photo de la table ronde-- sur le compte Twitter d'un internaute, qui se définit comme un "patriote", "engagé contre l'antisémitisme", et dont les publications montrent une proximité avec la droite dure.

C'est sur la base de ce tweet que Manuel Bompard, le directeur de campagne de Jean-Luc Mélenchon, publie un premier message --très factuel-- le 15 novembre, au lendemain de la convention.

Quelques heures après, un des anciens porte-parole de Sandrine Rousseau à la primaire des écologistes, Thomas Portes, publie à son tour un tweet dans lequel il va beaucoup plus loin en affirmant cette fois qu'Alain Finkielkraut a "fait ovationner" Eric Zemmour.

Trois jours après, ce sera donc le candidat LFI à la présidentielle qui assurera que "le nom de Zemmour a été acclamé" pendant cette convention du Crif.

Contactés par l'AFP, son entourage tout comme Manuel Bompard n'ont pas souhaité publiquement faire de commentaires.

Des critiques occultées contre Zemmour

Présent lors de la table ronde, le président du Crif Francis Kalifat reconnaît auprès de l'AFP qu'il y a eu "quelques applaudissements" au moment de l'intervention de M. Finkielkraut. "Mais c’était loin d'être toute la salle et ce n'était pas un tonnerre d'applaudissements", assure-t-il.

"C'était ouvert au public et on ne demande pas les opinions des gens qui viennent écouter. Zemmour est à 17% dans les sondages et il est donc possible que des gens en accord avec lui aient été présents dans la salle, c'est indéniable", observe-t-il. Mais on ne peut pas dire que le nom de Zemmour a été acclamé, je suis formel".

M. Kalifat en veut pour preuve le fait que lui-même a été applaudi quand il a pris la parole pendant cette même table ronde pour dire tout le mal qu'il pensait des idées du polémiste d'extrême-droite.

"Il y a des valeurs juives, il y a une morale juive et au nom de ces valeurs, au nom de cette morale, les juifs, les Français juifs, ne peuvent pas demain, si ce polémiste était candidat, (...) apporter leurs voix à un candidat qui vient cracher sur leur martyr", a-t-il déclaré, évoquant notamment les déclarations du polémiste sur les victimes juives de Mohammed Mérah et ses critiques contre le procès de Maurice Papon.

M. Kalifat avait pris position contre le polémiste dès la mi-septembre quand il avait appelé sur Radio J à faire "faire barrage" contre lui. "Pas une voix, pas une voix juive en tous cas ne doit aller sur le candidat potentiel Eric Zemmour", avait-il déclaré. Fin octobre sur Europe 1, Elie Korchia, le président du Consistoire central, organe représentant le culte israélite, s'était, lui, alarmé de la propension du polémiste à "falsifier l'Histoire".

Au cours de la table ronde, Francis Kalifat s'est d'ailleurs étonné de la mansuétude dont bénéficierait Eric Zemmour en dépit de ses nombreuses provocations. "Si Mélenchon avait dit un dixième de ce qu'a dit Zemmour, a estimé le président du Crif, nous serions tous dans la rue”.

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