
Français enlevés au Bénin : la zone était-elle classée "rouge" par le Quai d'Orsay ?
- Cet article date de plus d'un an
- Publié le 12 mai 2019 à 19:15
- Mis à jour le 12 mai 2019 à 22:25
- Lecture : 6 min
- Par : Sami ACEF, Rémi BANET, Josué MEHOUENOU, Valérie LEROUX
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Où étaient les otages ?
Patrick Picque et Laurent Lassimouillas ont été enlevés le 1er mai pendant un séjour touristique au Bénin, pays longtemps épargné par le terrorisme.
Les deux touristes étaient partis en safari dans le parc de la Pendjari, l'un des derniers sanctuaires de la vie sauvage en Afrique de l'Ouest, qui s'étend sur près de 5.000 km² le long de la frontière burkinabé, dans le nord-ouest du pays.
Selon une source au sein du parc, et le président de l'Union des guides et transporteurs touristiques de la Pendjari, les Français séjournaient au "Pendjari Lodge".
Attendus dans la soirée au lodge, ils ne sont jamais revenus. Le corps de leur guide béninois, Fiacre Gbédji, un commerçant et professeur de musique, a ensuite été découvert le samedi 4 mai.
Les otages ont ensuite été conduits au Burkina Faso, pays voisin confronté à une dégradation de la situation sécuritaire sur son sol depuis trois ans, avec une accélération alarmante ces derniers mois.
"On ne peut pas dire avec précision le lieu de l’enlèvement, mais le corps du guide a été retrouvé [côté béninois] à environ 800 mètres de la rivière Pendjari", qui marque la frontière entre le Bénin et le Burkina Faso, explique une source interne au Parc.
"La rivière est située à une vingtaine de kilomètres du Pendjari Lodge où logeaient les deux touristes. C’est une zone très fréquentée quand nous allons dans le parc. Il n’y avait aucune interdiction. On ne peut pas non plus dire que c’est une zone à risque. Nous la fréquentions bien souvent avec nos touristes. Mais il y a quelques mois, le parc a mis la zone autour de la rivière en alerte rouge", précise à l'AFP Adamou Akpana, président de l’Union des guides et transporteurs de touristes de la Pendjari, 24 ans d’ancienneté dans le parc.
Qu'a dit le ministre des Affaires étrangères ?
"La zone où étaient nos deux compatriotes était considérée depuis déjà pas mal de temps comme une zone rouge, c'est-à-dire une zone où il ne faut pas aller, où on prend des risques majeurs si on y va", a déclaré Jean-Yves Le Drian sur Europe 1 le samedi 11 mai.
Dimanche 12 mai, le ministre déclare cette fois dans une interview au Parisien : "nous nous réjouissons du retour de nos deux compatriotes… mais il est vrai qu’ils ont été enlevés dans une zone clairement déconseillée à tous les voyageurs. C’était donc un risque majeur de s’y engager". Le terme de "zone rouge" ne figure cette fois pas dans l'interview.
A son retour en France, Laurent Lassimouillas, l'un des ex-otages, a déclaré : "certainement aurions-nous dû prendre davantage en compte les recommandations de l'Etat et la complexité de l'Afrique, et éviter de nous rendre dans cette magnifique région du monde qui malheureusement bascule dans l'instabilité".
Quelles étaient les préconisations sur le site du ministère ?
Au 27 avril dernier (date de la dernière archive disponible avant l'enlèvement), voici les conseils de sécurité que préconisait le ministère sur son site internet (cliquez sur l'onglet "Sécurité" pour afficher ces conseils) concernant le Bénin.

Le parc de la Pendjari n'est pas mentionné. Le ministère alerte en revanche sur des "risques d'enlèvement", notamment à la frontière avec le Burkina Faso. Voici la carte qui accompagnait ces recommandations, et sur laquelle une partie du parc de la Pendjari est située en zone "formellement déconseillée" :

Remarquons d'abord que la carte est datée dans sa légende du 10 décembre 2018. Nous y reviendrons plus bas.
Le parc de la Pendjari est donc à la fois en zone rouge, en zone orange et en zone jaune. L'hôtel Pendjari Lodge est lui situé dans la zone orange, et non pas en zone rouge.
Nous ne pouvons cependant affirmer à l'heure actuelle dans laquelle de ces zones les otages ont été enlevés.
Quand a été mise en ligne cette carte du ministère ?
Le journal Le Monde affirme que la carte du ministère des Affaires étrangères élargissant les "zones formellement déconseillées" du Bénin à la "zone frontalière burkinabé" n'a été publiée qu'en avril, jugeant "fausse" l'affirmation de Jean-Yves Le Drian selon laquelle la zone où se trouvaient les deux ex-otages "était considérée depuis déjà pas mal de temps comme une zone rouge".
Samedi 11 mai, un journaliste de l'hebdomadaire Marianne avait également affirmé que cette carte n'avait été publiée qu'en avril, avant de préciser que "la carte visible en avril est (...) sourcée du 10/12/2018".
Toutefois, en remontant la page "Conseils aux voyageurs" du ministère sur le site Internet Archive (WayBackMachine) jusqu'à une version du 7 avril, il est indiqué que la dernière mise à jour de cette page a été effectuée le "31 décembre 2018".

Selon le site du ministère, la carte élargissant les "zones formellement déconseillées" du Bénin à une partie du parc de la Pendjari a donc été publiée au plus tard le 31 décembre 2018, et non le 7 avril, contrairement à ce qu'écrit Le Monde.
Aucune archive des mois de décembre, janvier ou février n'est disponible, mais une archive du site du ministère du 31 mars consultée par l'AFP montre que la carte du Bénin avait déjà été mise à jour sur la carte "Conseils aux voyageurs" de l'Afrique.
En outre, comme l'a signalé un internaute sur Twitter, cette carte mise à jour était déjà disponible sur le site du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) dans un article daté du 15 janvier 2019 (voir ci-dessous).

"Les consignes ont été durcies le 10 décembre 2018 compte tenu de l'aggravation de la situation sécuritaire au Burkina et des inquiétudes sur la porosité de la frontière", explique à l'AFP d'Eric Chevallier, directeur du Centre de Crise et de Soutien du Quai d'Orsay.
Enfin, le 10 mai 2019, neuf jours après l'enlèvement des deux otages, le ministère des Affaires étrangères a de nouveau actualisé ses recommandations, englobant cette fois le parc de la Pendjari dans les zones "formellement déconseillées".

Que peut-on en conclure ?
Jean-Yves Le Drian n'a pas précisé explicitement de quelle zone il parlait quand il affirmait qu'elle était "considérée depuis déjà pas mal de temps comme une zone rouge". S'il parlait de la zone du parc de la Pendjari en général, celle-ci n'était pas en zone rouge avant le 10 mai dernier, mais se divisait en une zone rouge tout près de la frontière, une zone orange plus au sud, et une zone jaune.
S'il évoquait un lieu d'enlèvement à la frontière avec le Burkina Faso -- une hypothèse que nous ne sommes pas en mesure de vérifier pour le moment --, alors cette zone était bien classée rouge depuis décembre 2018 selon le site du ministère des Affaires étrangères.
Edit : mis à jour le 12/05/19 avec mention de l'article du Cirad et précisions et retrait de la carte Google localisant le lodge.