Non, la Côte d’Ivoire ne rend pas obligatoire une "immersion militaire" pour entrer dans la fonction publique

Depuis mai 2025, le Burkina Faso a institué une "immersion patriotique" obligatoire pour les élèves admis à certains examens scolaires. Des publications largement relayées sur les réseaux sociaux fin juillet affirment que la Côte d’Ivoire se serait inspirée de ce modèle pour l’intégration de ses agents à la fonction publique. Ceux-ci devraient désormais réaliser une "immersion militaire obligatoire" avant de prendre leurs fonctions, aurait déclaré selon ces posts le ministre de la Communication Amadou Coulibaly. Mais c’est faux : aucune immersion militaire n’est à ce jour obligatoire en Côte d’Ivoire pour devenir fonctionnaire. Ni Amadou Coulibaly ni d'autres membres du gouvernement n’ont annoncé que cela allait changer, ont démenti les autorités ivoiriennes.

"Désormais, l’intégration dans la fonction publique de la République de Côte d’Ivoire sera précédée d’une immersion militaire obligatoire", affirme un visuel largement partagé sur Facebook (1,2,3,4). Les publications qui le relaient attribuent ces propos au ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement ivoirien, Amadou Coulibaly.

"L’objectif affiché est d’inculquer la discipline, le sens du devoir et le civisme aux agents avant leur prise de service", assure ainsi un post "aimé" plus de 1.600 fois depuis le 29 juillet 2026. "Si le principe est arrêté, les modalités pratiques de cette formation restent encore à préciser", indique-t-il.

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Captures d'écran de publications Facebook, réalisées le 6 août 2026 / Croix rouges ajoutées par AFP Factuel.

De nombreuses pages partageant cette prétendue nouvelle dressent un parallèle avec le Burkina Faso : le président ivoirien "Alasane watara [sic] vient de copier [son homologue] le capitaine Ibrahim Traoré", estime ainsi un internaute bukinabè dans un post qui cumule plus de 6.300 mentions "J’aime".

Le régime militaire putschiste du Burkina Faso a en effet institué par décret le 2 mai 2025 une "immersion patriotique" obligatoire pour les élèves admis à certains examens scolaires du secondaire, dont le Brevet d’études du premier cycle (BEPC), le Certificat d’aptitude professionnelle (CAP) ou encore le Baccalauréat (lien archivé ici).

Ce stage d’immersion - qui n’est pas à proprement parler militaire mais reprend certains codes et pratiques de l’armée - est destiné à renforcer chez les jeunes le civisme, le sens du devoir et l’attachement à la Nation. Dans des casernes ou bien des établissements scolaires réquisitionnés, les jeunes élèves suivent pendant 15 à 45 jours des modules théoriques, physiques et sportifs délivrés par des instructeurs militaires et civils.

Des "immersions patriotiques" sont parfois également organisées pour des agents de l’administration publique. Imposées dans certaines formations, comme l’École Nationale d'Administration et de Magistrature, elles ne constituent cependant pas une obligation générale applicable à l’ensemble des fonctionnaires burkinabè (lien archivé ici).

C'est de ce système que s'inspirerait le prétendu nouveau procédé "d'immersion militaire obligatoire" pour les fonctionnaires ivoiriens, estiment les internautes qui diffusent cette affirmation. "Ça méprise IB [Ibrahim Traoré, NDLR], mais ça copie ses œuvres", se moque ainsi une page nommée "Observatoire démocratique africain".

Mais en réalité aucune immersion militaire obligatoire n’a été mise en place pour les futurs fonctionnaires ivoiriens, ont démenti les autorités ivoiriennes.

"Totalement faux"

Nous essayons tout d’abord de retrouver les propos prêtés au ministre Amadou Coulibaly. Une recherche par mots-clés, avec des groupes de mots comme "immersion militaire obligatoire" + "fonction publique Côte d’Ivoire" ou encore "ministre Amadou Coulibaly Côte d’Ivoire" + "immersion militaire fonction publique", permet de constater qu’aucun média crédible ne relaie cette prétendue décision du gouvernement ivoirien.

On ne trouve pas non plus de trace d’une telle déclaration sur les canaux de communication officiels du gouvernement ivoirien, que ce soit sur le site de la présidence, celui du ministère de la communication ou bien celui du Centre d’Information et de Communication Gouvernementale (CICG), ainsi que sur leurs réseaux sociaux respectifs (liens archivés iciici et ).

La recherche par mots-clés nous permet en revanche de retrouver un démenti publié par la plateforme gouvernementale officielle d’alerte et de lutte contre la désinformation, Alertes 100. Dans une publication datée du 30 juillet 2026, l’organisme précise que "ces informations" attribuées au ministre de la communication de Côte d’Ivoire "sont totalement fausses" (lien archivé ici).

Le directeur des relations publiques au ministère de la Communication, Romaric Kouassi, a lui aussi indiqué à l’AFP que "ces propos attribués au ministre sont totalement faux".

M. Kouassi a assuré qu’aucune formation ou immersion militaire n’était actuellement imposée aux personnes qui s'apprêtent à rejoindre la fonction publique, et que le gouvernement n’avait pas non plus annoncé vouloir changer cela.

Depuis la fin du service national obligatoire en 2016, les formations militaires obligatoires concernent seulement les militaires de carrière ou les agents de l’Etat liés au ministère de la Défense (lien archivé ici). Les fonctionnaires d’autres ministères suivent simplement avant leur intégration une formation initiale dans les écoles de formation de l’État, selon leur corps et leur catégorie.

Les futurs agents reçoivent ainsi des enseignements sur le fonctionnement de l’État et des institutions, le droit administratif et la gestion publique, la déontologie du fonctionnaire, le civisme et les valeurs républicaines au sein de l’École Nationale d’Administration de Côte d’Ivoire (ENA), pour les cadres supérieurs et moyens de l’administration publique, ou bien des écoles professionnelles spécialisées (santé, éducation, finances, agriculture, sécurité…).

Changer ces dispositions ne pourrait être décidé par "un seul ministère, et encore moins un ministre tout seul", souligne Romaric Kouassi, car cela concernerait aussi bien "le ministère de la fonction publique" que "l’armée". Cela pourrait même nécessiter "une décision de l’Assemblée nationale", estime-t-il.

C’était justement le cas en 2016, lorsque la Côte d’Ivoire a décidé de supprimer le service national obligatoire. Un projet de loi prévoyant un nouveau Code de la fonction militaire a dû être adopté par l’Assemblée nationale, puis par le Conseil des ministres, avant que la nouvelle loi ne soit publiée au Journal officiel. Toutes ces étapes ont fait l’objet d'une couverture médiatique suivie (liens archivés ici, ici, ici et ici).

Désinformation venue de l’AES

Le gouvernement ivoirien n’a donc pas rendu obligatoire une quelconque immersion militaire pour les futurs fonctionnaires.

Cette infox s’inscrit "dans une démarche de désinformation visant à induire l’opinion publique en erreur et à porter atteinte à l’image du Ministre ainsi qu’à la crédibilité des institutions de la République", a estimé Alertes 100 dans sa publication (lien archivé ici).

L’essentiel des pages et comptes qui l’ont partagée sont basés au Burkina Faso et relaient des contenus favorables au régime burkinabè ainsi qu'à ses deux alliés régionaux, le Niger et Mali, a constaté AFP Factuel.

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Captures d'écran de publications Facebook, prises le 6 août 2026 / Encadrés rouges ajoutés par l'AFP.

Depuis que des militaires y ont pris le pouvoir après divers coups d’État entre 2020 et 2022, ces trois pays réunis au sein d’une Alliance des Etats du Sahel (AES) abreuvent les réseaux sociaux d'infox visant le pouvoir ivoirien, en raison notamment de ses bonnes relations avec l'ex-puissance coloniale française. Ce type de pages accuse aussi régulièrement la Côte d’Ivoire et ses alliés occidentaux d’œuvrer à la déstabilisation des autorités militaires qui dirigent les pays de l’AES.

AFP Factuel a déjà déconstruit d'autres fausses informations sur la Côte d'Ivoire provenant de l'AES, dont certaines visaient déjà le ministre ivoirien de la Communication.

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