Ouverture des boulangeries et fleuristes le 1er-Mai : que dit la loi ?
- Publié le 9 avril 2026 à 17:48
- Lecture : 7 min
- Par : Gaëlle GEOFFROY, AFP France
La loi interdit le travail des salariés le 1er-Mai, sauf pour certaines activités particulières ne pouvant s'"interrompre", mais dont la liste n'est pas clairement établie. Dans ce cadre, l'ouverture des boulangeries et boutiques des fleuristes ce jour-là est "interdite", affirme Gabriel Attal, chef de file des députés Renaissance, qui soutiennent une proposition de loi autorisant les salariés des commerces de bouche, fleuristes et établissements culturels à travailler ce jour-là. En réalité, boulangers et fleuristes peuvent déjà ouvrir le 1er-Mai, mais à condition qu'aucun salarié ne travaille. Les syndicats sont opposés à une modification législative, tandis que les professionnels réclament une clarification.
"Est-ce que vous saviez que les boulangers et les fleuristes n'avaient pas le droit d'ouvrir leur boutique le 1er-Mai ?", interroge Gabriel Attal, ex-Premier ministre et président du groupe Renaissance à l'Assemblée nationale, dans une vidéo publiée le 6 avril 2026 sur X et Facebook (liens archivés ici et ici). "Donc aujourd'hui, on est dans une situation où un McDonald's peut ouvrir un 1er-Mai, mais pas une boulangerie artisanale", y déclare un patron de boulangerie.
En France, le 1er mai, un McDonald’s peut ouvrir mais pas une boulangerie artisanale.
— Gabriel Attal (@GabrielAttal) April 6, 2026
Pour mettre fin à cette situation absurde et injuste, je défends avec les députés de mon groupe une proposition de loi pour que nos boulangers et nos fleuristes puissent ouvrir.
Pour qu’ils… pic.twitter.com/9KbXqxbidf
La vidéo a été diffusée quatre jours avant l'examen le 10 avril 2026 à l'Assemblée nationale d'une proposition de loi soutenue par Renaissance, visant à autoriser le travail des salariés le 1er-Mai dans les commerce de bouche, les boutiques de fleuristes et les établissements culturels. Texte fustigé par les huit confédérations syndicales françaises (CFDT, CGT, FO, CFE-CGC, CFTC, Unsa, Solidaires, FSU), qui y voient une dangereuse brèche dans le code du travail.
"On pourrait qualifier M. Attal de super menteur : aujourd'hui les artisans peuvent travailler le 1er Mai", a réagi la secrétaire générale de la CGT Sophie Binet le 7 avril sur RTL (lien archivé ici).
La loi interdit effectivement bien aux patrons de boulangeries et fleuristes de faire travailler leurs salariés le 1er-Mai, mais elle ne leur interdit pas d'ouvrir leurs commerces. Tout est ensuite question de savoir comment s'organiser pour faire tourner la boutique dans ces conditions... "Pendant une journée, ça va", juge Sophie Binet, tandis que la députée Renaissance Prisca Thevenot y voit au contraire une "galère" (lien archivé ici).
Par ailleurs, si la loi autorise des exceptions pour des activités ne pouvant "s'interrompre", elle ne les liste pas précisément, un flou qui laisse la place à diverses interprétations. Ainsi les fédérations professionnelles interrogées par l'AFP font-elles valoir que leur secteur "a toujours" travaillé le 1er-Mai en vertu de conventions collectives signées entre organisations patronales et représentants des salariés organisant notamment la rémunération des salariés le jour de la Fête du Travail.
Ouvrir sans salariés
Le 1er-Mai est en France le seul jour férié obligatoirement chômé pour tous les salariés, comme le prévoit le code du travail (liens archivés ici et ici). Une entreprise dont les salariés travailleraient ce jour-là risque une amende de 750 euros par salarié (lien archivé ici).
Certaines activités peuvent bénéficier de dérogations, lorsqu'en raison de "la nature de leur activité" elles "ne peuvent interrompre le travail" : par exemple les hôpitaux, les industries ne pouvant stopper les équipements de production, etc... Mais la loi ne liste pas précisément les activités concernées (lien archivé ici).
Ainsi, contrairement à ce qu'affirme Gabriel Attal, l'ouverture des boulangeries n'est pas "interdite" : si les salariés ne peuvent pas travailler le 1er-Mai, rien n'empêche le propriétaire d'ouvrir son commerce ce jour-là et de se faire aider par un proche associé ou collaborateur. C'est ce qu'a confirmé Bérénice Bauduin, maîtresse de conférences en droit social à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, à l'AFP le 9 avril 2026, et ce qu'elle expliquait dans cet article paru en 2025 (lien archivé ici).
L'employeur dont les salariés travaillent, alors qu'ils ne devraient pas, s'expose à 750 euros d'amende par salarié.
Sur le terrain, le fait que le code du travail ne dresse pas de liste explicite des métiers autorisés à travailler laisse toutefois la place aux interprétations.
Le 1er mai 2024, cinq boulangers vendéens avaient ainsi été verbalisés par l'inspection du travail car ils avaient fait travailler des salariés. Ils avaient aussi écopé d'un rappel à la loi, mais avaient refusé de le signer et avaient été convoqués au tribunal de police de La Roche-sur-Yon. Celui-ci les a finalement relaxés un an plus tard, le 25 avril 2025, après que l'avocate de la Confédération nationale de la boulangerie-pâtisserie française a mis en avant la possibilité de faire travailler les salariés lorsqu'il s'agit par exemple de livrer des Ehpad - dont l'activité ne peut s'interrompre (lien archivé ici).
"On a toujours travaillé, depuis cent ans, en boulangerie avec nos salariés le 1er-Mai, il n'y a jamais eu de sujet, ce n'était pas un problème, personne ne s'était posé la question", a fait valoir Dominique Anract, président de la Confédération nationale de la boulangerie et boulangerie-pâtisserie française, auprès de l'AFP le 9 avril 2026 : "Dans notre convention collective, on a onze jours fériés répertoriés, dont le 1er-Mai, qui sont payés double, et le 1er-Mai c'est sur la base du volontariat. On a toujours fonctionné comme ça", insiste-t-il (lien archivé ici).
Depuis la verbalisation inédite et médiatisée de 2024, la profession réclame une clarification juridique, les boulangers et pâtissiers étant nombreux à préférer désormais ne pas ouvrir de peur de se faire sanctionner, explique M. Anract, évoquant toutefois un faible nombre de contrôles ayant donné lieu à verbalisation en 2025 ("une vingtaine sur 35.000 boulangeries" selon lui).
Quant au secteur de la restauration rapide, auquel la boulangerie est comparée dans la vidéo de Gabriel Attal, il doit en théorie répondre aux mêmes dispositions du code du travail, mais là encore, les établissements se fondent, pour ouvrir le 1er-Mai, sur divers éléments, dont une réponse écrite du ministère du Travail à l'Assemblée nationale le 2 août 2016, a rappelé le Syndicat national de l'alimentation et de la restauration rapide (Snarr) à l'AFP le 9 avril (lien archivé ici).
Le ministère avait alors considéré que "les établissements de restauration de toute nature (restauration sur place et à emporter, restauration rapide, etc.), du fait de la nature de leur activité, participent à la continuité de la vie sociale en concourant à la satisfaction d'un besoin essentiel du public" et entraient donc à ce titre "dans le champ de la dérogation au chômage du 1er mai tel que défini par l'article L.3133-6 du code du travail".
Le secteur de la restauration rapide cite aussi un arrêt de la chambre criminelle de la Cour de Cassation du 12 avril 2016 qui avait notamment relevé que l'utilisation de "matières susceptibles d'altération très rapide" pouvait faire entrer un restaurant dans la catégorie des activités ne pouvant pas s'interrompre le 1er-Mai (lien archivé ici).
Les fleuristes, eux, se considèrent victimes collatérales de l'épisode vendéen.
La convention nationale collective des fleuristes prévoit "depuis 30 ans" la possibilité pour le commerçant fleuriste de faire travailler ses salariés le 1er-Mai, jour de vente du traditionnel muguet (lien archivé ici). "Nous répondons à un besoin sans l'avoir créé en terme de droit", plaide Pascal Mutel, président de l'Union nationale des fleuristes, auprès de l'AFP le 8 avril, mais en 2024, "tout d'un coup, problème", et "aujourd'hui la loi dit : si vous êtes votre propre patron vous faites ce que vous voulez, par contre vous n'avez pas le droit de faire travailler des salariés le jour du 1er-Mai", déplore-t-il.
"On ne dit pas merci à M. Attal", commente Pascal Mutel : la convention collective prévoit un paiement double du salarié le 1er-Mai, et une fois la proposition de loi votée, il faudra y ajouter un jour de repos compensateur, "soit trois fois le salaire", ce qui va "fragiliser" la santé financière des fleuristes, détaille-t-il.
La proposition de loi "visant à permettre aux salariés de certains établissements et services de travailler le 1er mai", déposée initialement en avril 2025 par des sénateurs centristes, a été votée en juillet 2025 par le Sénat, puis reprise à l'Assemblée nationale en janvier 2026 par les députés Les Républicains, mais elle n'avait pas pu être adoptée faute de temps (lien archivé ici). Le groupe des députés Renaissance la reprend donc dans sa niche parlementaire du 10 avril, avec l'objectif d'une adoption et d'une application dès le 1er-Mai 2026.
Le texte entend modifier le code du travail pour préciser quels commerces et établissements peuvent faire travailler leurs salariés le 1er-Mai : les établissement assurant "à titre principal [...] la fabrication ou la préparation de produits alimentaires destinés à la consommation immédiate" et ceux "dont l'activité exclusive est la vente de produits alimentaires au détail" ; ainsi que, "à titre principal" encore, ceux ayant "une activité de vente de fleurs naturelles qui permet de répondre à un besoin du public lié à un usage traditionnel propre au 1er mai", et ceux assurant une "activité culturelle".
Les salariés devront être volontaires, et ne pourront être ni sanctionnés ni licenciés s'ils refusent de travailler en cette Fête du Travail.
"Choix de société"
Mais pour les syndicats, "l'ouverture de la dérogation au principe du repos rémunéré le 1er mai constitue une première brèche, remettant en cause l'exceptionnalité de cette journée", ont-ils écrit dans une lettre obtenue par l'AFP le 3 mars (lien archivé ici). "L'histoire sociale nous montre qu'à chaque fois qu'un principe est entamé, les dérogations s'étendent progressivement jusqu'à devenir la règle", font-ils valoir. "Le travail du dimanche en est une illustration éclairante : une fois le travail généralisé ce jour-là, les majorations n'ont plus lieu d’être", ont-il relevé.
"Protéger ou non le 1er-Mai, c'est un choix de société qui relève de la compétence du parlement", résume Bérénice Bauduin auprès de l'AFP, tout en notant qu'"il faut garder à l'esprit que toutes les garanties votées à un instant T (volontariat, rémunération majorée) peuvent être supprimées ou amoindries par une réforme future. En revanche, le pas consistant à relativiser le symbole du 1er mai, lui, aura été franchi".
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