Non, les Gabonais ne seront pas obligés d'avoir une photo du président chez eux
- Publié le 10 avril 2026 à 18:38
- Lecture : 4 min
- Par : SUY Kahofi, AFP Côte d'Ivoire
Arrivé au pouvoir grâce à un coup d’Etat en août 2023, Brice Clotaire Oligui Nguema a depuis été élu président du Gabon en avril 2025, avec presque 95% des voix. Depuis début avril, des publications sur les réseaux sociaux prétendent qu’il aurait imposé à ses compatriotes d’accrocher son portrait dans le salon et la chambre principale de chaque foyer. A l’appui de ces dires, elles mettent en avant un communiqué soi-disant officiel daté du 1er avril. Mais ce document, truffé de fautes, est un faux et constitue peut-être un poisson d’avril. En réalité, aucun décret n’impose la présence d’un portrait du chef de l’Etat dans les demeures privées.
"Au Gabon, la photo du président Brice Clotaire Oligui Nguema est désormais obligatoire dans toutes les maisons", prétend un post sur Facebook qui cumule plus de 2.700 mentions "j’aime" depuis sa publication le 5 avril 2026.
De nombreuses autres publications véhiculent cette rumeur, brandissant comme preuve un communiqué du 1er avril censé provenir du ministère gabonais de la Cohésion sociale (1,2,3,4).
Cette mesure, prise pour "renforcer le sentiment d’appartenance nationale", prévoit que chaque foyer affiche "deux portraits officiels du Président de la République" : "un dans la pièce principale" et "un dans la chambre principale du domicile", précise le document. Des "visites de contrôle ponctuelles" seront effectuées par des agents pour s’assurer de la bonne application de cette décision, est-il avancé.
Vu la date estampillée sur le document, certains internautes suggèrent qu’il pourrait s’agir d’un "poisson d’avril". Mais d’autres prennent l’information au premier degré.
"C'est la deuxième Corée du Nord ?", se demande ainsi un internaute, en référence au régime très verrouillé de Pyongyang, quand un autre estime que ce genre d’attitude est le signe que le "pouvoir donne des ailes". Un troisième se demande si le président gabonais n’est pas en train de devenir "un autre Mobutu", du nom de l'ex-dictateur zaïrois (ancien nom de RDC), très porté sur le culte de la personnalité.
Mais en réalité, ce document qui circule en ligne est un faux et le gouvernement gabonais n’a pas rendu obligatoire la présence d'un portrait du président dans les foyers.
Faux communiqué plein d’erreurs
En parcourant ce document présenté comme un communiqué officiel, on remarque tout d’abord qu’il est truffé de fautes. Le mot "sein" est repris deux fois au début du communiqué, le texte parle de "foyer gabonals" [sic] au lieu de "foyer gabonais", le mot rapprochement est écrit "raprocement" [sic]. Il y aussi plusieurs mots avec des problèmes d'accentuation.
Un document officiel peut contenir une coquille, mais la démultiplication des fautes et erreurs d'inattention est rare et doit nous mettre la puce à l’oreille.
On vérifie alors si un tel document figure sur les canaux officiels du gouvernement gabonais. On n’en retrouve pas de trace sur le site du gouvernement gabonais, ni sur sa page Facebook. De même, on ne trouve rien sur le compte X de la présidence du Gabon ou encore le site du ministère de la Communication. Aucun média crédible n’a non plus partagé d'information selon laquelle un portrait du président devrait obligatoirement être affiché dans les foyers gabonais.
En revanche, en fouillant sur les sites officiels, on se rend compte qu'il existe des différences notables de mises en page entre le document qu'on vérifie et les vrais communiqués émis par le ministère de l’Intérieur ou la présidence (comme ici ou ici) .
Le gouvernement gabonais privilégie une forme télégraphique avec le mot "FIN" pour marquer la fin d’une communication officielle. L’analyse du cachet apposé sur le document révèle aussi des incohérences : il est plutôt illisible (contrairement aux autre communiqués consultés) et ressemble à un tampon généré de façon électronique.
Par ailleurs, deux incohérences majeures figurent dans le prétendu communiqué annonçant l’obligation d’accrocher le portrait du président dans les foyers gabonais : tout d’abord, il n’existe aucun "ministère de la Cohésion sociale" au Gabon. On s’en rend compte grâce à une rapide recherche sur internet. Le seul ministère portant la mention "social" est celui du Travail, du Plein Emploi, du Dialogue Social et de la Formation Professionnelle.
En consultant la liste des membres de l'actuel gouvernement gabonais (ici ou encore ici), on constate aussi qu’il n’y a qu’aucun ministre nommé "Luc MBENGA-MAKAGAS", contrairement à ce que prétend le communiqué que nous vérifions.
Ce "communiqué n’est pas authentique", ont estimé les journalistes de l’AFP qui travaillent au Gabon. Ils ont indiqué à AFP Factuel que les grosses rédactions comme la leur n'avaient reçu aucune information de ce type de la part du gouvernement.
Contacté par l’AFP, les autorités gabonaises n’avaient pas répondu à nos sollicitations à date de publication de cet article.
Critiques envers le président
Cette infox sur une prétendue décision du gouvernement gabonais s'inscrit dans un contexte difficile pour le président Brice Oligui Nguema, qui a fait face en janvier et pour la première fois de son mandat à plusieurs mouvements sociaux, dont une grève d'enseignants qui a duré près de deux mois.
Sa décision mi-février de suspendre plusieurs réseaux sociaux "jusqu'à nouvel ordre" a aussi été vivement critiquée, certains y voyant une manière de restreindre les libertés individuelles et de renforcer son autorité sur le Gabon.
Des acteurs de la société civile, journalistes et entrepreneurs ont dénoncé une atteinte à la liberté d’expression et un impact économique important. Certains internautes ont évoqué des "dérives autoritaires". Si bien que plusieurs citoyens gabonais, dont l'opposant Alain-Claude Bilie-by-Nze, ont saisi début mars la justice contre cette suspension (liens archivés ici et ici).
Le président Brice Clotaire Oligui Nguema a publiquement assumé cette suspension, en la présentant comme temporaire, exceptionnelle et destinée à préserver l’ordre public et la cohésion nationale, tout en promettant un futur encadrement du numérique.
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