Non, le Maroc n’a pas quitté le terrain pendant son match contre la Guinée en 1976
- Publié le 26 mars 2026 à 18:46
- Lecture : 8 min
- Par : Monique NGO MAYAG, AFP Sénégal
L’instance dirigeante du football africain a invalidé mi-mars le résultat de la Coupe d'Afrique des Nations 2025 : elle a enlevé son titre au Sénégal et sacré le Maroc, estimant que le départ temporaire de joueurs sénégalais mécontents pendant la finale constituait un abandon. Depuis cette décision contestée, de nombreuses publications sur les réseaux sociaux affirment que l’équipe marocaine aurait agi de manière similaire par le passé, lors de la CAN 1976, sans que le pays ne soit sanctionné. Certains posts avancent même que leur adversaire de l’époque, la Guinée, aurait déposé un recours pour récupérer leur victoire volée. Mais c’est faux : l’équipe marocaine n’a jamais abandonné le terrain lors de ce match, ont démenti plusieurs experts interrogés par l’AFP, dont un joueur guinéen présent sur le terrain ce jour-là. La Fédération guinéenne de football a elle nié avoir lancé toute procédure.
Lors de la dernière Coupe d’Afrique des nations (CAN) disputée à Rabat, le Sénégal a remporté 1 à 0 la finale du 18 janvier 2026 face au Maroc, au terme d’une rencontre marquée par de nombreux incidents (dépêche AFP archivée ici).
Dans les dernières minutes du temps réglementaire, le Sénégal s’est vu refuser un but puis l’équipe du Maroc accorder un pénalty. Ces deux décisions ont provoqué l'ire des joueurs sénégalais, dont la plupart ont quitté le terrain pendant une quinzaine de minutes en signe de protestation. Ils sont finalement revenus, motivés par leur capitaine Sadio Mané, et ont remporté le match en s’imposant à l’issue des prolongations.
Cependant, après un recours déposé par le Maroc, le jury d’appel de la Confédération africaine de football (CAF) a finalement déchu le 17 mars Les Lions de la Teranga de leur titre, à cause de cette sortie du terrain qu'il considère comme un forfait (lien archivé ici).
Depuis cette décision qui a provoqué un véritable tollé sur le continent africain, de très nombreuses publications affirment que le Maroc avait en premier vu son équipe quitter le terrain lors d’une finale de la compétition, en 1976, sans être lui pénalisé pour cela.
"C'est en quittant le terrain et revenant jouer que le Maroc a remporté sa seule et unique CAN en 1976 face à la Guinée", affirmait le 18 mars l’auteur d’un post Facebook, qui cumule plus de 9.000 mentions "j’aime" et 1.600 partages. "On va seulement ressortir les archives finalement il auront 0 can" [sic], commente un internaute.
Ces publications s’appuient pour beaucoup sur un extrait vidéo où l’on entend le consultant sportif Remy Ngono tenir ces propos. Une vraie séquence vidéo enregistrée presque deux mois plus tôt, le 30 janvier 2026, dans le programme "Radio Foot" de la chaîne RFI (à partir de 34min, lien archivé ici).
Ses propos ont ensuite été repris mi-mars sur tous les réseaux sociaux (Facebook, Instagram, etc.), totalisant des milliers de vues et de partages.
Certaines publications (1, 2) affirment même qu’au vu de la décision récente de la CAF, la Guinée aurait déposé un recours pour contester l’issue de ce match de 1976 et récupérer son titre.
Plusieurs médias sportifs ont aussi évoqué le fait que les joueurs marocains seraient sortis du terrain lors de la CAN 1976, dont le quotidien français L’Équipe, qui a depuis corrigé son article et présenté ses excuses (lien archivé ici).
Car cette affirmation est totalement fausse : les joueurs marocains n’ont jamais quitté la pelouse lors de ce match disputé le 14 mars 1976, ont confirmé à l'AFP plusieurs sources de premières mains.
"Aucun incident", selon les joueurs de l’époque
Il n'existe malheureusement pas de captation intégrale du match consultable facilement en ligne, ou dans des archives auxquelles l'AFP auraient pu avoir accès. Les images d’archives retraçant certains moments clés du match de 1976 ne montrent elles pas de trace d'une quelconque sortie du terrain par l'équipe marocaine (lien archivé ici).
Contacté afin de savoir d’où il tenait cette affirmation et s’il possédait une captation complète, le journaliste sportif Remy Ngono n’a pas répondu aux sollicitations de l’AFP à date de publication de cet article.
AFP Factuel a donc joint des témoins de l’époque, et notamment Chérif Souleymane, ballon d'or et auteur du but guinéen lors de cette rencontre du 14 mars 1976 (liens archivés ici et ici). L'homme de 82 ans dément formellement l'affirmation selon laquelle ses adversaires marocains auraient abandonné le terrain à un moment du match.
"Non, non, ce n’est pas vrai !", a-t-il martelé lorsque l’AFP l’a joint par téléphone. "C’est moi qui ai inscrit le premier but, sur une rentrée de corner", rappelle-t-il, et cela n'a suscité "aucun incident". "Ils ont gagné correctement, dans les règles de l’art. Il n’y avait absolument rien", réitère-t-il.
Un autre joueur guinéen de l’époque, Ismaël Sylla, a lui aussi démenti cette infox auprès de TV5 Monde, lorsqu’il a été interrogé le 20 mars (lien archivé ici). "C’est faux, ce n’est pas vrai. Les Marocains ne sont pas sortis du stade après le but de Souleymane Chérif. On a continué à jouer jusqu’à ce qu’ils égalisent vers la fin", déclare l’ancien milieu de terrain, qui était alors âgé d’une vingtaine d’années. "Le match s’est déroulé normalement. Il n’y a pas eu d’incident. Rien !", ajoute-t-il.
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- ⚽CAN 1976 - Finale : l'équipe marocaine n'avait pas quitté le terrain pic.twitter.com/OMjT42aXMU
Un souvenir partagé par de nombreux auditeurs de l’époque, qui suivaient la rencontre à la radio. Parmi eux, Mouctar Bah, journaliste guinéen travaillant au bureau de l’AFP à Conakry témoigne avoir suivi le match "de bout en bout" sans relever le moindre incident. Encore "au lycée à l'époque", il avait religieusement écouté le match commenté par Pathé Diallo sur Radio Conakry et "tremblé de tous [ses] membres" au moment de l'égalisation du Maroc.
"Si un tel événement s’était produit, il aurait marqué les esprits"
Par ailleurs, aucun article de l'époque ou compte-rendu de cette finale n'évoque une quelconque sortie de terrain de l'équipe marocaine. Il n'en est pas fait mention dans cet article du magazine Jeune Afrique, ni dans cette publication de la Société marocaine de radiodiffusion et de télévision (liens archivés ici et ici). Rien non plus dans les archives de la FIFA ou de la CAF (liens archivés ici et ici).
Saïd El Abadi, journaliste sportif et auteur du livre Histoire du football africain, affirme lui aussi n’avoir trouvé aucune mention fiable d’un tel incident.
Interrogé par AFP Factuel, le journaliste explique avoir fouillé dans de très nombreuses archives - dont celles de la CAF et de la Fédération marocaine de football - pour écrire son livre, en particulier pour un chapitre sur les incidents qui ont marqué le football africain. "Je n'en ai jamais entendu parler dans aucune archive que j'ai pu consulter", a-t-il indiqué.
"J'ai aussi parlé avec énormément de personnes en Afrique pour la réalisation de ce livre, je n'ai jamais eu écho d’une quelconque sortie de terrain du Maroc lors de la CAN 76", a-t-il ajouté. Le journaliste évoque notamment le récit de cette finale que lui ont fait des joueurs marocains de l’époque, lorsqu’il les a rencontrés en janvier 2026 à Rabat : "aucun n’a évoqué une sortie de terrain durant ce match. Ils ont parlé de tension et d’un carton rouge, mais rien d’anormal", explique-t-il.
"Si un tel événement s’était produit, il aurait marqué les esprits, on en aurait entendu parler", conclut ce spécialiste du football africain, rappelant qu’une telle situation n’est pas monnaie courante et n’a jamais été répertoriée avant cette année dans l’histoire de la CAN.
Démenti de la Fédération Guinéenne
Concernant les publications affirmant que la Fédération Guinéenne de Football aurait déposé un recours pour faire invalider le résultat de la CAN 1976 au vu de la récente décision de la CAF, elles sont aussi fausses. La Fédération guinéenne a réagi dans une mise au point publiée le 22 mars sur son site internet (lien archivé ici).
"Des informations relayées (...) notamment les réseaux sociaux évoquent à tort une supposée démarche de la Guinée visant à contester le résultat du match ayant opposé le Syli National au Maroc" en 1976, peut-on lire dans le démenti. La Fédération guinéenne assure "n’avoir engagé aucune procédure, ni auprès du Tribunal arbitral du sport (TAS), ni auprès de la Confédération africaine de football (CAF), en lien avec la Coupe d’Afrique des nations 1976".
Concernant les "faits historiques", elle rappelle que la CAN de cette année là ne comportait pas de "finale classique", mais "une poule finale sous forme de mini-championnat, dont le classement déterminait directement le vainqueur".
"Dans ce cadre, le Maroc a terminé en tête de cette poule finale et a été régulièrement [dans le sens "à la régulière", NDLR] sacré champion d’Afrique" devant la Guinée, précise la Fédération.
Le Sénégal saisit le TAS
Les réseaux sociaux se sont enflammés après la décision de la Confédération africaine de football (CAF) de destituer l'équipe nationale de football de son second titre continental, finalement attribué au Maroc.
Dans une vague de réactions virulentes, le défenseur sénégalais Moussa Niakhaté, joueur de l’Olympique lyonnais, a publié sur Instagram une photo de lui soulevant le trophée, accompagnée du message : "venez les chercher ! ils sont fous eux !", rapidement imité par plusieurs de ses coéquipiers (lien archivé ici).
À contrario, le sélectionneur belgo-marocain Mohamed Ouahbi a salué une décision "méritée".
La Fédération sénégalaise de football (FSF) a elle dénoncé dès le 17 mars, une décision "inique, sans précédent et inacceptable" (lien archivé ici).
Elle a officiellement fait appel mercredi 25 mars de la décision de la CAF devant le Tribunal arbitral du sport (TAS), basé à Lausanne en Suisse. Dans son appel, le Sénégal demande "à ce que la décision de la CAF soit annulée et que la FSF soit déclarée vainqueur de la CAN", précisait le TAS dans un communiqué (dépêche AFP archivée ici).
Dans une conférence de presse organisée le lendemain à Paris avec le collectif d'avocats désigné par la FSF, son président Abdoulaye Fall a estimé que l'équipe sénégalaise était victime du "braquage administratif le plus grossier de l'histoire de notre sport". "C'est un attentat contre la fédération, le football, et la discipline sportive", a embrayé Me Seydou Diagne, qui pilote le collectif d'avocats (dépêche AFP archivée ici).
D'après le collectif d'avocats, le Maroc, finalement désigné champion d'Afrique, n'en a pas pour autant récupéré, comme il le requérait, les médailles, ni la dotation financière de la CAF, ni le trophée. Un trophée que le Sénégal, encore détenteur, compte bien présenter à ses supporteurs samedi au Stade de France, lors de son match amical face au Pérou.
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