Le maréchal Pétain et le chancelier allemand Adolf Hitler, le 24 novembre 1940 à Montoire-sur-le-Loir. ( INTERNATIONAL NEWS PHOTOS (INP) / -)

Les juifs français "protégés" par Pétain ? La thèse d'Eric Zemmour récusée par les historiens

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Eric Zemmour a affirmé que Pétain avait "protégé les juifs français" pendant l'Occupation, en procédant à un "troc sinistre"avec les nazis au détriment des juifs étrangers. Cette thèse, brandie pour la première fois par la défense du maréchal à son procès en 1945, est dénuée de tout fondement, selon plusieurs historiens interrogés par l'AFP. Elle est notamment contredite par l'arrestation avérée d'enfants français lors de la rafle du Vel d'Hiv de 1942 et fait fi du système de ségrégation mis en œuvre dès 1940 par le régime de Vichy et frappant tout particulièrement les juifs français.

De la guerre d'Algérie aux origines du parti nazi, Eric Zemmour ne cesse de revisiter l'Histoire et a, à plusieurs reprises, tenté de réhabiliter la politique du maréchal Pétain pendant l'Occupation, en assurant qu'elle avait permis de "sauver" les juifs français.

"Je n'ai jamais dit qu'il avait protégé les juifs pendant la guerre. J'ai dit qu'il avait protégé les juifs français", a-t-il redit le 7 février sur France Inter, reprenant la thèse qu'il avait déjà maintes fois développée dans ses livres ou sur les plateaux télés du temps où il était polémiste.

"Le régime de Vichy avait fait une espèce de troc sinistre entre les juifs français et les juifs étrangers. La rafle (du Vel d'Hiv, ndlr) dont vous parlez est emblématique de ce que je dis", a ajouté le candidat d'extrême droite à la présidentielle, en référence à l'arrestation de quelque 13.000 juifs en juillet 1942, menée par des forces de l'ordre françaises. C'est d'ailleurs, selon lui, la politique de Vichy qui a permis aux juifs en France d'être moins frappées par l'entreprise génocidaire nazie que dans les autres pays.

Ultra-minoritaire dans le monde académique et brandie pour la première fois par la défense du maréchal à son procès en 1945, cette thèse est infondée et n'est étayée par aucune archive, selon les historiens interrogés par l’AFP et deux autres grands spécialistes de cette période, Robert Paxton et Serge Klarsfeld. Tous soulignent notamment que les juifs français ont fait, dès 1940, l'objet d'une politique ségrégationniste ordonnée par le régime de Vichy qui visait à en faire des citoyens de seconde zone.

Une offensive ségrégationniste

Prétendre que Pétain aurait sacrifié les étrangers pour sauver les juifs français relève d'une "grille idéologique (...) simpliste", estime Jacques Semelin, spécialiste de l'histoire des génocides. "En tant qu'historien, ce n'est absolument pas acceptable. On n'a aucune preuve, aucun argument dans les archives qui permette de dire qu'il y a eu un tel marchandage", explique-t-il à l'AFP.

"En fait, ce qui s'est passé c'est que le gouvernement de Vichy voulait se +débarrasser+ des juifs étrangers parce qu'il était xénophobe. (...) Mais on n'a pas d'élément probant qui dit qu'il y aurait une sorte de négociation" visant à épargner leurs coreligionnaires français, ajoute-t-il. 

Au contraire, dès octobre 1940, le régime de Vichy fait adopter une législation sur le statut des juifs, qui évoque la "race" juive, ne fait aucune distinction selon la nationalité et frappe davantage les Français, qui se voient exclus d'une série de professions dans la fonction publique, dont le corps enseignant. Cette offensive ségrégationniste se poursuivra avec la loi "d'aryanisation" des biens juifs de juillet 1941 et le durcissement du statut des juifs quelques mois plus tard.

"La politique antijuive visait tous les juifs, résume Tal Bruttmann, historien spécialiste de la Shoah. "A partir de 1940, les juifs français perdent tous leurs droits, les juifs d'Algérie perdent leur citoyenneté. A l'été 1941, il y a la grande loi d'aryanisation qui vise d'abord les juifs français qui sont implantés en France depuis longtemps et y possèdent des biens".

L'historien américain Robert Paxton, qui a révolutionné le travail historiographique sur Vichy, est sur la même ligne. "Si on commence au commencement, comme il faut le faire, en juillet 1940, le régime de Vichy cible les juifs citoyens français en même temps que les juifs immigrés étrangers. La législation antisémite de Vichy commence tout de suite", déclarait-il récemment à nos confrères du Monde.

Par la suite, à partir de 1942 et le déclenchement de la Solution finale par le IIIe Reich, le régime de Vichy va, plus spécifiquement, abandonner les juifs étrangers et les apatrides aux mains des nazis mais rien ne montre que son objectif était, alors, de protéger davantage les juifs français.

"Pétain n'a jamais explicitement demandé que les citoyens français ne soient pas déportés mais il y a l'idée que les étrangers doivent partir d'abord", résumait Robert Paxton.

Selon les historiens interrogés par l'AFP, il s'agit en réalité d'une stratégie visant à s'attirer les faveurs des nazis en provoquant le moins de remous possibles au sein de la population.

"Comme il y a beaucoup de xénophobie en France, le régime de Vichy pense que les mesures visant les juifs étrangers passeront mieux auprès des Français et il veut par ailleurs donner des gages de sa bonne volonté collaboratrice", soutient Bénédicte Vergez-Chaignon, historienne et autrice d'une biographie du maréchal Pétain.

Selon Tal Bruttmann, cette stratégie n'a d'ailleurs pas simplement été déployée en France. "Dans toute l’Europe nazie, quand les Allemands ont commencé à parler avec les gouvernements, la même chose s'est passée: tous les Etats, y compris le IIIe Reich, ont commencé par livrer les étrangers et ensuite les nationaux parce que c'est toujours plus facile de s'attaquer à une catégorie juridique plus faible", analyse-t-il.

Le régime de Vichy se montrera d'ailleurs particulièrement zélé, selon l'historien Laurent Joly. "En 1942, Vichy mène une politique de collaboration et une politique antisémite propre visant à se débarrasser du maximum de juifs étrangers. Il n'est pas simplement soumis, comme il le sera en 1944, mais véritablement complice de la politique nazie", expose-t-il à l'AFP, ajoutant que du 17 juillet au 11 novembre 1942, 36.000 juifs de France sont "ainsi livrés à la mort"

Le cas de la rafle du Vel d'Hiv

Pendant cette période se noue un des tournants de l'Occupation allemande en France: l'arrestation de 12.884 personnes -dont plus de 4.000 enfants - à leur domicile à Paris et dans la proche banlieue, durant les deux journées des 16 et 17 juillet 1942, dont une partie seront ensuite regroupées au Vélodrome d'Hiver, dans le XVe arrondissement. Elles seront ensuite déportées et, pour beaucoup, assassinées dans les camps de la mort. C'est à l'occasion de la commémoration de ce drame que Jacques Chirac reconnaîtra en 1995 la responsabilité de l'Etat français dans la déportation des juifs.

Jacques Chirac, le 16 juillet 1995 lors de la commémoration de la rafle du Vel d'Hiv. ( AFP / JACK GUEZ)

Selon M. Zemmour, cette rafle, en visant d'abord les juifs étrangers, serait toutefois "emblématique" du fait que Vichy aurait cherché à protéger les juifs français.

Là encore les historiens récusent cette vision en avançant une réalité documentée: parmi les milliers d'enfants arrêtés lors de cette rafle figuraient de nombreux Français.

"Les archives établissent avec certitude qu’il y avait bien des Français parmi les personnes arrêtées lors de la rafle du Vel d’Hiv", a rapporté à l'AFP Karen Taieb, responsable des archives au mémorial de la Shoah à Paris. "On peut notamment en trouver la trace dans les listes de déportation des personnes arrêtées les 16 et 17 juillet 1942 et qui ont transité par le camp de Pithiviers".

Il est difficile d'en établir le chiffre précis mais les historiens s'accordent sur une estimation d'environ 3.000 enfants français arrêtés pendant cette rafle.

"En juillet-août 1942, le chef de la police de Vichy René Bousquet met toutes les forces de l’État pour livrer le maximum de juifs étrangers et leurs enfants", souligne Laurent Joly. "Ces derniers étaient à plus de 75 % français, et français à titre définitif – Vichy ne les dénaturalisera pas ! [...] Jamais Vichy n'a livré autant de juifs français que le 16 juillet 1942 : 3.000 enfants du Vel d'Hiv étaient français".

"Le décalage entre le réel historique et ce qu'en dit Zemmour est tellement grand que cela laisse pantois", ajoute-t-il.

Les juifs de France moins frappés par la Shoah?

Les historiens récusent également l'idée selon laquelle la politique de Vichy aurait permis à la France d'être moins touchée que d'autres pays par le génocide des Juifs.

De mars 1942 à août 1944, quelque 75.000 juifs, dont un tiers de Français et près de 11.000 enfants, auront été déportés de France, la plupart vers le camp d'Auschwitz, selon l'association des Fils et Filles des déportés juifs de France présidée par Serge Klarsfeld. Selon les estimations, environ trois quarts des Juifs en France ont ainsi pu échapper à l'entreprise génocidaire nazie.

Dans d'autres Etats européens, cette proportion a été quasiment inverse: en Pologne, 89,5% de la population juive a été exterminée, soit près de 3 millions de personnes ; 90% en Lituanie, 80% en Yougoslavie, selon l'historien Raul Hillberg.

"Lorsqu'on regarde les pourcentages de ces victimes pays par pays, on constate que celui de la France est plus faible qu'ailleurs (Italie et Bulgarie exceptées, ndlr)", confirme Laurent Joly dans son ouvrage "L'Etat contre les juifs", tout en récusant comme ses collègues que ce soit lié à la politique de Vichy.

Selon l'historien Jacques Semelin, c'est notamment "l'intégration dans la société française" des juifs qui les a sauvés, suscitant des gestes de solidarité de leurs compatriotes. Ainsi pendant la rafle du Vel d'Hiv, "il y a eu des gestes de solidarité spontanée de la population parisienne envers les juifs qui devaient être arrêtés : sur les 27 000 juifs que les nazis et Vichy avaient prévu d'arrêter, environ 13 000 l'ont été", ajoute-t-il.

Le Mémorial Yad Vashem de Jérusalem a d'ailleurs décerné le titre de Juste parmi les nations à plus de 4.000 de français anonymes depuis 1963.

Selon Bénédicte Vergez-Chaignon, la déportation des juifs a aussi été freinée en 1942-43 par "la réaction d'une partie de l'opinion et d'une partie de l'épiscopat" qui ont manifesté leur opposition aux rafles et arrestations. En 1942, Monseigneur Jules Saliège fait ainsi lire une lettre dans les églises de la région toulousaine qui fait grand bruit en affirmant que "les juifs sont des hommes, les juives sont des femmes".

Après l'été 1942, "c'est tout cela qui va décider le gouvernement à suspendre ses opérations menées contre les juifs", explique l'historienne.

Le maréchal Pétain aura certes refusé, en 1943, de "dénaturaliser" les juifs devenus français à partir de 1927 comme le demandaient les nazis mais, là encore, il serait hasardeux d'y voir la volonté d'en sauver certains.

"Le refus de Pétain s'explique surtout par la volonté de promouvoir le système d'une dénaturalisation au cas par cas qui laisse à son administration la mainmise sur les questions de nationalité", expliquait l'historienne Claire Zalc dans la Vie des idées.

"Pétain est moins jusqu'au-boutiste sur la question juive que d'autres, comme Darquier de Pellepoix, qui dirigeait le Commissariat général aux questions juives. Il n’a jamais été un professionnel de l’antisémitisme", souligne également Bénédicte Vergez-Chaignon.

Une thèse ultra-minoritaire dans la communauté historienne

A l'appui de sa thèse d'un Pétain "protecteur" des juifs français, Eric Zemmour s'est souvent référé aux travaux très contestés d'Alain Michel qui montreraient "l'efficacité de l'échange immoral, Juifs français contre Juifs étrangers, voulu et obtenu par Vichy".

Interrogé par l'AFP depuis Israël où il réside, M. Michel assure tout d'abord ne pas être "le porte-parole d'Eric Zemmour" mais défend bien cette thèse, malgré les critiques féroces des historiens qui voient en lui un "imposteur".

"Vichy a fait en sorte à chaque fois de prendre tous les prétextes pour ralentir et empêcher quand c'était possible la déportation des juifs Français", assure-t-il, disant se référer notamment aux comptes-rendus des négociations entre le chef du gouvernement Pierre Laval et les autorités nazies à l'été 1942. Lors de ces discussions, qui vont officialiser la coopération française à la déportation, les Allemands noteront "qu'à la suite de l'intervention du Maréchal, il n'est pour l'instant pas question d'arrêter les juifs de nationalité française".

Comment expliquer que n'existe aucune prise de position publique du régime de Vichy faisant état de son engagement pour les juifs français? "Pendant l'occupation, Vichy ne peut pas dire ce qu'il a envie de dire parce qu'il ne veut pas se fâcher avec les Allemands", affirme-t-il, accusant les autres historiens de "tricher" et de "transformer les faits" pour servir leur vision de cette période.

Alain Michel est "à côté de la plaque", rétorque Bénédicte Vergez-Chaignon.

Tous s'accordent toutefois sur un point: cette thèse est apparue pour la première fois publiquement lors du procès du maréchal Pétain en juillet 1945 qui conduira à sa condamnation à la peine de mort, finalement commuée en prison à vie. C'est un de ses avocats, Jacques Isorni, qui appellera dans sa plaidoirie à regarder l'action du maréchal en faveur de ceux qui sont aujourd'hui "vivants".

Pétain à son procès le 1er juillet 1945. ( AFP / -)

"C'est quelque chose qui a été inventé par les avocats du maréchal Pétain et utilisé par Pierre Laval lors de son propre procès qui va tourner court. Ce sont des constructions a posteriori, des arguments d'avocats mais on n'est pas sur le terrain de la connaissance historique", assure Bénédicte Vergez-Chaignon. 

Cette thèse a, depuis, circulé chez les émules de Vichy avant d'être notamment discréditée par les travaux de Paxton. Mais elle retrouve une certaine visibilité avec Eric Zemmour.

"Après la collaboration, il y a eu deux droites en France: De Gaulle et Vichy, analyse Tal Bruttmann. En réhabilitant Vichy et en faisant croire que Pétain a sauvé des juifs, Zemmour tente de faire tomber le mur qui existe entre gaullistes et vichystes afin de parvenir à son objectif : l'union des droites".

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