
Non, un pilote allemand n'a pas été licencié après son refus de pulvériser des "chemtrails"
- Publié le 17 octobre 2024 à 17:58
- Lecture : 6 min
- Par : Rossen BOSSEV, AFP Bulgarie
- Traduction et adaptation : Océane CAILLAT , AFP France
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"Manipulation climatique : Un pilote allemand de la Lufthansa licencié pour avoir refusé de pulvériser des chemtrails.", s'indigne un internaute dans une publication sur X, postée le 16 octobre 2024, partagée par plus de 1500 autres utilisateurs de la plateforme.
La publication est accompagnée d'une vidéo d'un peu plus de deux minutes. On y voit un présentateur télé affirmer qu'un pilote fait appel de son licenciement devant le tribunal de Nuremberg après avoir refusé de propager des "chemtrails" depuis son avion. Un reportage débute ensuite, dans lequel le présumé pilote est présenté puis interrogé, avant qu'un "expert" ne prenne la parole. Ce dernier affirme que la compagnie aérienne a dû payer "des centaines de millions de dollars d'amendes contractuelles à des gouvernements mondiaux secrets".

Cette affirmation, accompagnée de cette même vidéo, a aussi circulé sur d'autres plateformes comme Facebook ainsi que dans de nombreuses autres langues notamment en bulgare, en anglais, en portugais ou encore en espagnol.
Mais cette allégation est fausse. L'extrait vidéo relayé provient en effet d'un site allemand satirique, et l'histoire racontée est donc purement fictive.
Une vidéo fictive publiée par un site satirique
Une recherche par mot-clé, en allemand, nous a permis de découvrir que cette vidéo avait été postée initialement sur YouTube par le compte Der Postillon (archivé ici), le 30 septembre 2024. La vidéo a également été partagée sur le site du même nom (archivé ici), le 3 octobre 2024.

Der Postillon est un site satirique. Dans la partie FAQ (archivé ici) du site, on peut lire que "tous les personnages qui apparaissent sont fictifs" et que "toute similitude avec des personnes vivantes est purement fortuite". On retrouve d'ailleurs sur le site le logo situé dans l'angle en haut à droite de la vidéo.

Der Postillon a été fondé en 2008 par Stefan Sichermann comme le rapportent notamment plusieurs médias allemands, dont l'hebdomadaire Spiegel et le quotidien Süddeutsche Zeitung (archivés ici et ici).
La vidéo devenue virale est donc de la pure fiction produite dans un objectif satirique. De plus, l'existence des "chemtrails" est issue d'une théorie du complot qui a été de nombreuses fois réfutée par l'équipe d'AFP Factuel dans des articles de vérification que vous pouvez retrouver ici ou ici.
Selon la croyance conspirationniste, les traînées blanches que l'on peut voir à l'arrière des avions seraient composées de produits chimiques propagés de manière délibérée pour nuire à la population humaine. Les narratifs autour de cette propagation sont multiples : stérilisation, diffusion du Covid-19 et de cancers, contrôle mental ou encore du temps. Mais, il s'agit de théories totalement infondées, résumées sous le nom de "chemtrails", la contraction de "chemical trail" (en français, trainée chimique) puisque la création de ces traces blanches s'explique par une toute autre raison.
Des traces liées à la condensation
En mars 2021, Jean-Christophe Canonici, directeur adjoint de SAFIRE (entité de recherche atmosphérique rassemblant le CNRS, Météo-France et le CNES), expliquait déjà à l'AFP que la formation de ces lignes blanches est un "phénomène physique classique" de "condensation", due à l'altitude des avions où sont observés "un taux d'humidité relativement important, généralement autour de 70 %, et des températures qui sont inférieures à -35°C" (archivé ici).
Lors de son vol, un avion éjecte de la vapeur d'eau, "des petites gouttelettes d'eau issues de la combustion de gaz [dans les réacteurs, NDLR] qui disparaissent très rapidement dans des masses d'air plus sèches, dans une zone d'instabilité atmosphérique", avait-il détaillé.
"C'est dans ces conditions qu'on peut voir, non pas des "chemtrails" mais des "contrails" [contraction de condensation et trail, NDLR], des traînées de condensation qui vont s'étaler et produire ce qu'on appelle un cirrus artificiel, généré par l'activité humaine", avait précisé le chercheur, concluant que "c'est la condensation ou la congélation de la vapeur d'eau sous forme de cristaux de glace" qui est visible depuis le sol.
Une explication que l'on retrouve aussi sur le site de la société royale aéronautique, qui évoque des "trainées de condensation des gaz d'échappement des avions de ligne" (archivé ici).
Aucune preuve scientifique de l'existence des "chemtrails"
Comme l'ont déjà expliqué de nombreux experts à l'AFP, il n'existe aucune preuve scientifique que des produits chimiques soient largués intentionnellement pour des raisons secrètes malveillantes.
Selon Jean-Christophe Canonici, "l'avion ne produit pas suffisamment de vapeur d'eau pour venir saturer l'environnement, il libère surtout des impuretés, qu'on appelle des aérosols". Ces particules attirent la vapeur d'eau et facilite sa condensation jusqu'à "augmenter et épaissir le panache blanc" caractéristique des traces visibles dans le ciel.
En mars 2024, Elizabet Paunovic, experte en santé liée à l'environnement et ex-directrice du Centre européen pour l'environnement et la santé de l'organisation mondiale de la Santé (OMS), a affirmé à l'AFP : "Il n'y a aucun article scientifique, aucune analyse, montrant que les chemtrails existent" (archivé ici et ici)
Un constat que partage aussi Edward Parson, professeur de droit environnemental à l'université de Californie-Los Angeles (archivé ici). Contacté par l'AFP, en septembre 2024, il affirme que les personnes qui relaient "cette théorie complotiste des chemtrails, selon laquelle il y aurait une dispersion à grand échelle de produits chimiques dans l'atmosphère, avançant comme preuve les lignes blanches derrière les avions, inventent des histoires".
Les traînées en question "sont constituées d'eau ou de glace, faisant partie des gaz d'échappement du moteur qui contiennent de petites quantités de polluants comme tous les gaz d'échappement de véhicules", a-t-il rappelé.
L'équipe d'AFP Factuel a déjà rédigé des articles de vérification au sujet des publications du site Der Postillon alors que des internautes les relayaient en omettant la dimension satirique de ce média. Quant aux "chemtrails", ils font souvent l'objet d'affirmations fausses ou trompeuses. L'AFP en a déjà réfuté plusieurs que vous pouvez retrouver ici ou ici.