( AFP / GUILLAUME SOUVANT)

Attention à ces propos assurant que "plus de CO2, c'est bon pour la planète"

Le CO2 est l'un des principaux gaz à effet de serre responsables du réchauffement climatique, une réalité qui fait l'objet d'un large consensus scientifique mais qui est régulièrement remise en cause dans les sphères climato-sceptiques. Dans ce cadre, certains internautes partagent la vidéo d'un scientifique américain qui assure qu'une concentration plus importante de dioxyde de carbone dans l'air est une bonne chose pour les végétaux et pour "la planète". Mais l'effet fertilisant du CO2 sur les plantes dépend en réalité de plusieurs facteurs, soulignent des experts interrogés par l'AFP. Et surtout, cela ne compense pas ses effets négatifs pour les forêts et les cultures ni son rôle dans le réchauffement climatique.

"Le récit du canular sur le changement climatique est en train de craquer ", "Le narratif CO2 s’effondre enfin!" se réjouissent sur X et Facebook plusieurs internautes dans des publications abondamment relayées depuis le 11 février.

Pour preuve, selon eux : une interview d'un certain William Happer, présenté comme "professeur de physique à l'université de Princeton et ancien directeur de l'Office of Science du ministère américain de l'énergie".

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Captures d''écran réalisées le 14 février 2024 sur X

"Plus de CO2, c'est bon pour la planète, [...] nous sommes en proie à une famine de CO2 comparé à ce qui est normal pour les plantes", assure dans cette vidéo d'une trentaine de secondes M. Happer. 

"[Pour] n'importe quelle plante, si vous lui donnez plus de CO2 et [même] beaucoup plus, elle se portera mieux", déclare-t-il. "C'est incroyable qu'ils aient réussi à transformer ce gaz bénéfique, essentiel à la vie, en menace", poursuit-il.

L'extrait relayé sur les réseaux sociaux provient d'une interview réalisée le 17 septembre 2023 sur la chaîne de télévision Sky News Australia. William Happer est invité à expliquer "en quoi les climato-alarmistes ont tort à propos du CO2" dans le cadre de l'émission Outsiders.

Professeur émérite du département de physique de l'université de Princeton, William Happer a été conseiller sur le climat à la Maison Blanche entre 2018 et 2019, lors de la présidence de Donald Trump.

Il a également cofondé l'association CO2 coalition, qui vise à documenter "la contribution importante du dioxyde de carbone à nos vies et à l'économie", et dont plusieurs affirmations erronées ont été vérifiées par l'AFP comme ici et ici.

Fin septembre, l'association a diffusé le passage de William Harper sur le plateau de Sky News Australia. En quatre mois, la vidéo a cumulé plus de 11.000 vues.

Fertilisation modérée

Le CO2 est un gaz dit "naturel" participant entre autres au fonctionnement de notre organisme. Il n'est pas considéré comme un polluant et n'est pas dangereux en tant que tel, mais lorsque sa concentration dans l'atmosphère est élevée, il contribue au réchauffement de la planète au même titre que le méthane ou le protoxyde d'azote qui sont, eux aussi, des gaz à effet de serre (GES).

L'impact sur les végétaux d'un apport plus important de dioxyde de carbone (CO2) a été largement mesuré par les scientifiques, notamment via l'étude d'un processus clé : la photosynthèse. 

"C'est une réaction chimique qui permet aux plantes d'utiliser l'énergie lumineuse du soleil pour convertir le CO2 en sucre (glucose), qui est sa forme principale de nourriture", explique Antoine Martin, chercheur CNRS à l'Institut des sciences des plantes à Montpellier. "Plus il y a de CO2, plus il y a de sucre et donc de croissance [pour la plante]", ajoute le scientifique.

Grâce à ce processus, les plantes fixent le carbone de l'air dans leurs feuilles, leurs tiges et leurs racines, créant ainsi des puits de carbone naturels où le carbone est stocké. L'augmentation des niveaux de CO2 dans l'atmosphère peut donc bien, dans une certaine mesure, stimuler la croissance des plantes.

En 2016, une étude menée par une trentaine de chercheurs dans huit pays concluait à "une augmentation persistante et généralisée" de 1982 à 2015 du verdissement - c'est-à-dire la densité de feuillage - sur 25 à 50% de "la surface végétalisée mondiale" (lien archivé ici). Selon les scientifiques, les effets de fertilisation du CO2 en sont la principale raison.

"Jusqu'à une dizaine voire une quinzaine d'année, le changement climatique était plutôt bénéfique et on voyait une augmentation de la biomasse des forêts. Il y avait un effet CO2 grâce auquel les arbres poussaient plus vite", explique Nicolas Viovy, chercheur au Laboratoire des Sciences du Climat et de l'Environnement (LSCE–IPSL) et coauteur de l'étude.

Comme évoqué par William Happer dans son interview, certaines serres agricoles reproduisent ce procédé en gazant leurs cultures avec du dioxyde de carbone afin d'augmenter leur rendement (lien archivé ici).

Cela ne signifie pas non plus que nous sommes actuellement en "famine" de CO2. De façon générale, "on n'est pas au maximum de la photosynthèse mais on est pas dans une famine non plus", souligne Nicolas Viovy. "Si on regarde la dernière période glacière, le CO2 était beaucoup plus bas qu'aujourd'hui, il était descendu à 200 ppm, et la productivité était un peu plus faible mais les plantes poussaient bien."

Surtout, "il y a tout un ensemble d'effets directs et indirects qui viennent contrebalancer cet effet positif du CO2", explique Antoine Martin.

"Si on augmente la quantité de dioxyde de carbone, on sait que pour stimuler la photosynthèse il faut que les nutriments (azote, phosphore...) soient aussi fournis en quantité un petit plus importante"relève-t-il. Or ces nutriments ne sont pas forcément présents en quantité suffisante pour accompagner la croissance de la plante induite par ce CO2 supplémentaire. 

"En théorie, si on passe d'une concentration de 350 ppm à 700 ppm, on a une augmentation de 40% de la photosynthèse. C'est ce qu'il se passe au début. Mais assez rapidement, on constate dans les expérimentations qu'on a une limitation qui se met en place et au final on a une augmentation de seulement 10 à 15%", pointe Nicolas Viovy.

La concentration de CO2 est traditionnellement mesurée en "partie par million" ou ppm, un indicateur qui permet de calculer son taux de concentration dans l'air et plus globalement dans l'environnement. Comme son nom l’indique, le ppm permet de savoir combien de molécules de CO2 on trouve sur un million de molécules d’air. La concentration de CO2 est passée de 282 ppm en 1800 à plus de 420 ppm en 2023 selon la NASA, l'agence fédérale chargée du programme spatial civil américain (lien archivé ici).

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Évolution de la concentration dans l''atmosphère de dioxyde de carbone (CO2), en parties par million (ppm) - VALENTINA BRESCHI / AFP

"Suivant les plantes, il y a des réponses très différentes" à l'augmentation des niveaux de dioxyde de carbone explique Nicolas Viovy.

Par exemple, les plantes de type C4 comme le maïs ou la canne à sucre, sont déjà "saturées en carbone" et ne bénéficieront pas d'une concentration de CO2 dans l'air plus élevée, assure le spécialiste. Et au sein des végétaux de type C3, les plus communs, il existe aussi des réactions diverses que les scientifiques peinent encore à expliquer.

"Il y a aussi un appauvrissement de la teneur en minéraux chez les plantes, ce qui peut avoir un effet négatif sur la nutrition humaine et renforcer le risque de malnutrition", relève Antoine Martin.

Selon une étude de 2022 cosignée par le spécialiste (lien archivé ici), "l'augmentation de la concentration atmosphérique en CO2 a un fort impact sur la physiologie des plantes C3 [...]. En particulier, elle réduit les concentrations de la plupart des nutriments minéraux dans les tissus végétaux, ce qui constitue une menace majeure pour la qualité des cultures, les cycles des nutriments et les puits de carbone dans les agroécosystèmes terrestres".

Réchauffement climatique

Plus globalement, se concentrer sur "l'effet à court terme de l'amélioration de la croissance des plantes grâce à une concentration plus élevée de CO2", c'est mettre de côté un élément central, résumait pour sa part le 13 décembre 2022 Ranga Myneni, professeur au département de la terre et de l'environnement de l'Université de Boston et co-auteur de l'étude de 2016.

"Le CO2 est un gaz à effet de serre, il provoque un changement climatique dont les effets incluent le réchauffement climatique, la fonte des glaces, l'élévation du niveau de la mer, etc.", rappelait-il.

"Pendant l'été, on a le problème de l'augmentation des températures, et surtout les périodes de sécheresse qui créent un stress hydrique réduisant la productivité des forêts voire tuant les arbres. Je parle des arbres mais le problème se trouve aussi dans les cultures", ajoute Nicolas Viovy.

En 2023, la sécheresse des sols a atteint un pic en Europe à la mi-juin, avec 49,2% des terres affectées, puis elle avait connu un nouveau sommet début octobre à 42,6%, avant de baisser. Sur toute l'année dernière, l'indicateur est resté moins de trois mois au-dessus des 40%, contre plus de sept mois en 2022, qui avait été une année exceptionnellement aride.

La perte de rendement agricole due à la sécheresse est estimée à 25% entre 1961 et 2006, selon le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec) (lien archivé ici). D'ici 2071-2100, si la planète se réchauffe d'1,5 à 2°C, cette perte liée à la sécheresse augmentera de 9 à 12% pour le blé et de plus de 18% pour le riz, par rapport à la période 1961-2016.

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Graphique montrant l''augmentation de la fréquence des événements climatiques extrêmes, d''après l''Emissions gap report 2023 (Onu) et le Giec (2021) - SIMON MALFATTO, SOPHIE RAMIS, PAZ PIZARRO, SYLVIE HUSSON / AFP

Selon le Giec, la Terre s’était réchauffée de 1,1°C en 2020 par rapport à la période 1850-1900. Une toute petite partie était liée à la variabilité naturelle du climat (entre -0,23 et +0,23°C), le reste étant provoqué par les activités humaines (page 517 du rapport du groupe I). Ce réchauffement global devrait avoir atteint 1,5°C dès le début des années 2030. 

Les données de la NOAA (archivées ici) montrent également comment le CO2 atmosphérique a augmenté parallèlement à la hausse des émissions d'origine humaine.

La désinformation sur le réchauffement climatique est largement présente sur les réseaux sociaux, et l'AFP y consacre de nombreux articles de vérification, consultables ici.

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14 mars 2024 Ajoute nom expert au 3ème paragraphe après le 2ème intertitre

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