Non, cette vidéo ne montre pas des troupes algériennes à la frontière du Niger

Des troupes algériennes en route vers le Niger pour soutenir les auteurs du coup d'Etat du 26 juillet ? C’est ce que montre prétendument une vidéo cumulant plus d’un million de vues sur Facebook depuis le 6 août, alors que l'incertitude pèse sur une possible intervention militaire ouest-africaine pour "restaurer l'ordre constitutionnel" dans ce pays. Attention : la séquence virale remonte aux célébrations de l'indépendance de l'Algérie en 2022 et n’a aucun lien avec la crise actuelle au Niger.
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Capture d'écran d'une publication sur Facebook, réalisée le 10 août 2023

La séquence d'un peu plus d'une minute (archivée ici), filmée en plein jour, montre en gros plan des soldats en uniformes, juchés sur des chars d’assaut et saluant des passants sur le côté d'une large avenue bordée de palmiers. Ces blindés font partie d’une longue file de véhicules de combat défilant comme pour une parade militaire.

Cette publication cumule 1,3 millions de vues et près de 9.000 partages sur Facebook depuis le 6 août. "Les forces algériennes à la frontière du Niger, ils attendent seulement la CEDEAO", croit savoir son auteur.

"Allez y la CEDEAO si vous êtes des hommes", poursuit-il, défiant ainsi la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), dont l'ultimatum (communiqué archivé ici) menaçant d’intervenir militairement au Niger pour rétablir Mohamed Bazoum renversé par un coup d'État le 26 juillet, a expiré le 6 août.

Le 10 août, à l'issue d'un sommet extraordinaire à Abuja, au Nigeria, les dirigeants de cette institution ont ordonné l'activation de leur "force en attente" pour restaurer l'ordre constitutionnel au Niger (dépêche AFP archivée ici).

"Merci beaucoup pour le renfort", commente un internaute sous le post viral annonçant l’armée algérienne au Niger. "Je suis très content mes frères algériens. L'union fait la force", écrit un autre.

Sur Twitter, d'autres messages accompagnés de la même vidéo souhaitent la "bienvenue" à l'armée algérienne "arrivée au Niger le 5 août", selon eux.

Mais la vidéo virale n’a rien à voir avec les événements en cours au Niger.

Les 60 ans de l’indépendance de l’Algérie

Certains internautes font en effet remarquer que les véhicules de combat sur la vidéo virale sont floqués du logo du 60ème anniversaire de l’indépendance de l’Algérie. Et ils ont raison.

Ce logo contient des mots en arabes que nous avons pu traduire en l’insérant dans le moteur de recherche Google Lens. Il s’agit précisément du logo de cette célébration-anniversaire sous le slogan “une histoire glorieuse et une nouvelle ère”.

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Capture d'écran d'une recherche effectuée sur Google Lens, réalisée le 9 juillet 2023

Les résultats d’une autre recherche avec les mots-clés "60ème anniversaire+Algérie", affiche de nombreuses publications avec le même logo, comme cette vidéo (archivée ici) de l’Agence de presse algérienne.

A l’aide des mots-clés "Défilé+militaire+Algérie" dans les moteurs Google et Yandex, nous avons aussi trouvé des vidéos diffusées en 2022 sur YouTube (archivées ici et ici) dont les images sont similaires à celles de la séquence virale : on y aperçoit les mêmes blindés floqués du même logo, le même marquage jaune sur la route goudronnée, et le même paysage de palmiers bordant la chaussée.

La légende sous ces vidéos mentionne des répétitions pour la parade militaire des 60 ans de l’indépendance de l’Algérie. Il en est de même pour ce post (archivé ici) publié le 4 juillet 2022 sur Twitter (rebaptisé X) par un journaliste algérien, évoquant en arabe la "répétition du défilé militaire en l'honneur du 60ème anniversaire de l'indépendance de la République algérienne".

Ces préparatifs sont également mentionnées le 4 juillet 2022 dans un article d’un média en ligne chinois (archivé ici) avec des photos comportant les mêmes indices visuels que la vidéo virale : les mêmes blindés floqués du même logo, le même marquage jaune sur la route, les mêmes panneaux électriques, le même paysage.

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Capture d'écran de la vidéo virale sur Facebook, réalisée le 11 août 2023
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Capture d'écran d'une photo illustrant un article du site web laitimes.com, réalisée le 11 août 2023

 

 

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Capture d'écran de la vidéo virale sur Facebook, réalisée le 11 août 2023
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Capture d'écran d'une photo illustrant un article du site web laitimes.com, réalisée le 11 août 2023

 

 

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Capture d'écran de la vidéo virale sur Facebook, réalisée le 11 août 2023
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Capture d'écran d'une photo illustrant un article du site web laitimes.com, réalisée le 11 août 2023

 

 

Un article du magazine Jeune Afrique affirme (archivé ici) que les répétitions de la parade militaire pour les 60 ans de l’indépendance de l’Algérie ont eu lieu plusieurs jours durant. Elles se déroulaient précisément, lit-on, à Dar Beida, une commune de la capitale Alger, sur un tronçon de 15 km de parade militaire.

La parade militaire de la célébration proprement dite a eu lieu le 5 juillet comme l’annonçait une dépêche du média d’Etat algérien entv (archivée ici). "Un défilé militaire grandiose sera organisé ce mardi à Alger par l’Armée nationale populaire (ANP) à l’occasion de la célébration du 60ème anniversaire de l’indépendance, sous la supervision du Président de la République, Chef suprême des Forces armées, ministre de la Défense nationale, M. Abdelmadjid Tebboune", lit-on dans cet article publié le même jour.

Il précise que cette parade a lieu "au niveau de la Route nationale (RN 11), jouxtant Djamaâ El Djazaïr à El Mohammadi", à Alger.

Principe de non-ingérence

De plus, l'Algérie, qui partage avec le Niger près de 1.000 km de frontière, n’a jamais fait part de son intention d'intervenir militairement chez son voisin. En revanche, le président Abdelmadjid Tebboune a estimé à la télévision publique qu'une intervention militaire du bloc ouest-africain serait "une menace directe" pour son pays, craignant que "tout le Sahel s'embrase" en cas d'intervention.

Il n’y a "aucune chance" que l’Algérie intervienne militairement au Niger, au nom de sa doctrine de non-ingérence, a assuré le 10 août à l'AFP Geoff D. Porter, professeur à Fordham University aux Etats-Unis et spécialiste de l'Afrique du Nord.

Dans une analyse (archivée ici) sur "le non-interventionnisme de l’Algérie" publiée en 2015 dans la revue Politique étrangère, Goeff D. Porter rappelait que "depuis son indépendance en 1962, l’Algérie a posé la non-intervention comme l’un de ses piliers fondamentaux". En effet, l’article 26 des Constitutions de 1989 et 1996 établit que “l’Algérie se défend de recourir à la guerre pour porter atteinte à la souveraineté légitime et à la liberté d’autres peuples. Elle s’efforce de régler les différends internationaux par des moyens pacifiques”.

L’expert note d'ailleurs que si certains aspects de la Constitution algérienne ont pu être appliqués avec une relative flexibilité, l’article 26, lui, n’a pratiquement jamais été remis en question.

Activation de la "force en attente"

La "force en attente" dont le déploiement a été ordonné (archivé ici) par la Cedeao pour restaurer l'ordre constitutionnel au Niger, devrait être composée de troupes ivoiriennes, nigérianes et béninoises. Le bloc ouest-africain n'a toutefois pas écarté la voie diplomatique pour résoudre la crise actuelle.

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Le président de la Cedeao et du Nigeria, Bola Ahmed Tinubu (à gauche) échange avec le président de la Commission de la Cedeao, Omar Touray (à droite), lors de la session extraordinaire des Chefs d’État et de gouvernement de l'organisation à Abuja, le 10 août 2023 ( AFP / KOLA SULAIMON)

Le président du Nigeria Bola Tinubu, qui assure la présidence tournante de la Cedeao, a dit jeudi espérer "parvenir à une résolution pacifique", ajoutant qu'un recours à la force en "dernier ressort" n'était pas exclu.

Le Niger est le troisième pays du Sahel à connaître un coup d'Etat depuis 2020, après le Mali et le Burkina Faso, avec le soutien de l'armée et de manifestants.

La communauté internationale condamne le coup d'Etat, réclamant la libération de M. Bazoum. Le président de la Commission de l'Union africaine, Moussa Faki Mahamat, a exprimé ce 11 août, "ses vives préoccupations" sur "la détérioration des conditions de détention" du président nigérien, jugeant "inadmissible" son traitement par les autorités militaires qui l'ont renversé.

Dans le même communiqué, il a exprimé "son ferme soutien aux décisions de la Cédéao".

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