Non, le Forum de Davos n'a pas appelé à "décriminaliser la pédophilie"

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Le Forum économique mondial (WEF), cible récurrente de désinformation, n'a pas pris position en faveur de "la légalisation de la pédophilie" ou de sa décriminalisation en 2022, contrairement à ce qu'affirme un article de blog publié début janvier, viral dans plusieurs langues sur les réseaux sociaux. L'AFP n'a pas trouvé d'éléments venant étayer ces allégations, qui font écho à de nombreuses théories des sphères complotistes selon lesquelles le fondateur du Forum de Davos comme de nombreuses "élites" mondiales seraient les grands ordonnateurs de réseaux de pédocriminalité. L'AFP n'a pas trouvé trace de la déclaration attribuée au WEF, démentie par un porte-parole de l'organisation. Actuellement, l'évolution du droit pénal français va dans le sens d'une durcissement de la répression des violences sexuelles envers les mineurs, ont pointé deux spécialistes auprès de l'AFP.

"Afin de rendre le monde meilleur, le Forum économique mondial (WEF) souhaite que les nations du monde légalisent ou au moins décriminalisent la pédophilie, que les mondialistes appellent désormais 'l'amour avec écart d'âge'", un article de blog publié depuis le début du mois de janvier sur les sites Cogiito, Apar.TV, et partagé plusieurs milliers de fois sur Twitter (1, 2).

Capture d'écran prise le 10/01/2023 sur Twitter
Capture d'écran prise le 10/01/2023 sur le site apar.tv

 

 

"Criminaliser l'agression sexuelle des enfants, c'est 'violer les droits de l'homme', selon le chef du WEF, Klaus Schwab", poursuit l'article de blog, assurant que c'est lors "de sa dernière réunion à Davos" que " le WEF a tenté de faire valoir que la normalisation de la pédophilie et du viol des enfants sauvera l'humanité".

Cette allégation a également circulé en anglais, en allemand et en croate.

"Comment l'humanité peut-elle accepter cette ignominie ???", s'inquiète en commentaire un internaute, tandis que d'autres se demandent où est passé "le droit des enfants", appelant à protéger les mineurs.

Le Forum économique mondial régulièrement ciblé par la désinformation

Le Forum économique mondial (WEF), aussi appelé Forum de Davos, est une organisation internationale non-gouvernementale qui accueille tous les ans à Davos, en Suisse, des rencontres entre responsables politiques, dirigeants d'entreprises et acteurs de l'économie mondiale, suscitant régulièrement de nombreuses infox et théories du complot. L'édition 2023 se déroulera du 16 au 20 janvier.

Klaus Schwab, son fondateur et président exécutif, est au cœur de nombreuses théories complotistes après avoir publié en 2020 The Great Reset (La Grande Réinitialisation dans son édition française), livre qui dévoilerait, selon les sphères complotistes, un plan des élites mondial pour détruire les démocraties et imposer un nouvel ordre mondial. Cet article du Monde (archivé ) revient sur toutes ces théories.

L'AFP a déjà vérifié de nombreuses allégations sur le forum de Davos et son fondateur. L'AFP a par exemple expliqué que Klaus Schwab n'avait pas prédit la pandémie de Covid-19 ou déclaré vouloir "implanter des puces" dans la population, et a recontextualisé une photo prétendant prouver que le père de l'économiste aurait été un proche d'Adolf Hitler.

Au sujet du Forum économique mondial lui-même, l'AFP a contredit une rumeur virale assurant que l'organisation aurait publiquement appelé à "abattre des millions" d'animaux de compagnie pour lutter contre le changement climatique et montré qu'une critique du Forum de Davos partagée sur les réseaux sociaux émanait d'un parti d'opposition et non du "gouvernement flamand".

Comme dans les publications partagées actuellement, la "pédophilie" est souvent au coeur des fausses informations qui visent des personnalités comme Klaus Schwab. La théorie du "pizzagate", selon laquelle des enfants étaient gardés enfermés dans le sous-sol d'une pizzéria avait même abouti à une fusillade à Washington en 2016, pour libérer les prétendus enfants gardés captifs.

D'où viennent ces publications?

Le texte partagé actuellement en français sur les réseaux sociaux est traduit littéralement d'un article de blog publié le 3 janvier 2023 en anglais sur le site NewsPunch.

Capture d'écran prise sur le site Newspunch le 10/01/2023

NewsPunch est le nouveau nom du site YourNewswire dont plusieurs articles ont déjà fait l'objet de vérifications par l'AFP, ici ou ici par exemple.

Une recherche par mots-clés sur Google ne donne aucun résultat permettant d'étayer ces allégations. Le Forum économique mondial a tenu de sa dernière édition en mai 2022 .

Le chancelier allemand Olaf Scholz (à gauche) s'adresse à l'assemblée du Forum économique mondial à côté de Klaus Schwab lors de la réunion annuelle du Forum économique mondial (WEF) à Davos, le 26 mai 2022. ( AFP / FABRICE COFFRINI)

"Le Forum économique mondial n'a jamais fait une telle déclaration", a indiqué auprès de l'AFP un porte-parole du WEF, interrogé le 10 janvier.

Dans son article, NewsPunch attribue une citation qualifiant la "pédophilie" de "don de la nature" à l'humanité à Klaus Schwab. Mais le porte-parole du WEF a indiqué à l'AFP que cette déclaration était "complètement inventée" – et l'AFP n'a trouvé aucune trace d'une telle citation.

Plus généralement, le porte-parole a indiqué que le Forum économique mondial n'avait récemment "émis aucune prise de position" sur le sujet de la pédocriminalité.

L'AFP, qui avait couvert l'édition 2022 du Forum, expliquait alors que cette réunion annuelle avait été largement dominée par la guerre en Ukraine avec un appel du président ukrainien Volodymyr Zelensky à Davos pour obtenir une aide internationale plus rapide et des sanctions "maximum" contre la Russie.

En dehors du conflit russo-ukrainien, l'AFP rapportait que l'ONG Oxfam avait exhorté à taxer les riches. Comme tous les ans, l'événement était très largement couvert par les médias du monde entier, notamment l'AFP.

L'article de NewsPunch comprend en outre une capture d'écran d'un tweet censé émaner du compte Twitter certifié du WEF assurant que "Les lois sur l'amour avec écart d'âge violent les droits de l'homme".

Capture d'écran du site Web NewsPunch prise le 10 janvier 2023

Mais une recherche par mots-clés sur les comptes Twitter du Forum de Davos en anglais et en français ne permettent pas de retrouver trace de ce tweet, dont l'authenticité est douteuse.

Grâce au site Wayback Machine, il est possible d'effectuer une recherche du compte officiel du WEF tel qu'il se présentait le jour de la publication de l'article de NewsPunch, le 3 janvier 2023. Il n'existe pas non plus ce jour-là de trace d'un tel tweet.

La capture d'écran est "truquée" et l'organisation "n'a jamais publié un tel tweet", a indiqué le porte-parole du WEF.

Comme mis en avant par le média de vérification LeadStories, qui a également consacré un article (archivé ici) à cette allégation, le site Newspunch lui-même préfère ne pas se prononcer "quant à la pertinence, la fiabilité, la disponibilité, l'actualité et l'exactitude des informations, logiciels, produits, services et graphiques associés contenus sur le site à quelque fin que ce soit" à travers une clause de non-responsabilité.

Capture d'écran prise sur le site Newspunch le 10/01/2023

Que dit la législation française ?

Alors que de nombreux internautes francophones regrettent en commentaire des publications un "laxisme" et une tendance à "accepter toutes les déviances sur les enfants", deux spécialistes interrogés par l'AFP estiment au contraire que la tendance à augmenter le nombre d'infractions pour protéger l'intégrité physique ou corporelle des enfants dans le code pénal, codification qui sanctionne les relations sexuelles entre adulte et mineur depuis bientôt deux siècles.

"Déjà le mot 'pédophilie' est impropre, ce n'est pas un des termes de la loi. On parle de 'pédocriminalité', c'est-dire des adultes qui émettent des actes réprimés par la loi sur deux catégories de mineurs distinctes : les moins de 15 ans et les moins de 18 ans", a expliqué à l'AFP le 10 janvier Magali Lafourcade, magistrate et secrétaire générale de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH).

"Le droit français va dans le sens de réprimer davantage", estime la magistrate.

"Depuis la loi du 21 avril 2021, - qui a dit que dans le cas de viol sur des victimes de moins de 15 ans, les magistrats n'ont par exemple plus besoin d'établir l'existence de violence, d'une contrainte, d'une menace ou d'une surprise pour caractériser le viol - il suffit de prouver l'existence d'une relation sexuelle pour qualifier un viol lorsqu'il existe une différence d'âge d'au moins cinq ans entre le majeur et le mineur. Cela ne va pas dans le sens d'une décriminalisation des violences sur les mineurs", a abondé le 10 janvier Océane Perona, maîtresse de conférences en sociologie à l'université d'Aix-Marseille et auteure d'une thèse sur "Le consentement sexuel saisi par les institutions pénales".

Autre exemple, les récentes sanctions adoptées sur le "revenge porn", c'est-à-dire le fait de publier des contenus intimes sans consentement. "Cela aide à changer la perception de la violence sexuelle sur les mineurs", Magali Lafourcade.

"Enfin, même si le Forum de Davos émettait un avis sur le sujet, ce n'est qu'une conférence, une organisation non-gouvernementale. Or, le droit pénal s'inscrit dans un cadre régalien, c'est-à-dire qu'il faut passer par le parlement français pour modifier la loi, et celui-ci est tenu par de nombreuses conventions internationales établissant qu'il faut protéger les enfants", conclut la magistrate Magali Lafourcade.