Non, l'importante "couverture de neige dans l'hémisphère nord" ne signifie pas que les émissions de CO2 ont diminué

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Nombre d'internautes affirment, sur Twitter et Facebook, que "la couverture de neige dans l'hémisphère nord" est "à un niveau record depuis 56 ans". Si l'enneigement de cette partie du globe était en effet très élevé mi-novembre, ils y voient un signe que le "niveau de C02 dans l'atmosphère", principal facteur du réchauffement climatique, est en baisse, et remettent donc en question l'existence de ce dernier. Mais ils établissent un lien erroné entre un phénomène météorologique ponctuel et des évolutions climatiques observées sur de nombreuses années, comme l'expliquent plusieurs spécialistes du climat à l'AFP. En outre, la présence de CO2 dans l'atmosphère augmente d'année en année, comme le montrent des mesures réalisées depuis 1958.

"La couverture de neige dans l'hémisphère nord est à un niveau record depuis 56 ans. Et l'hiver est encore dans près d'un mois. Quelqu'un a-t-il fait baisser le niveau de CO2 dans l'atmosphère ?", fait mine de s'interroger un internaute dans un tweet partagé plus de 750 fois depuis le 28 novembre 2022, suggérant ainsi -à tort- que ce niveau d'enneigement viendrait remettre en cause le rôle du CO2 (dioxyde de carbone) dans le réchauffement climatique ou bien que le réchauffement climatique aurait cessé.

Il y joint une capture d'écran d'un article du site Severe Weather Europe daté du 26 novembre 2022, sur laquelle on peut lire : "L'étendue de neige de l'hémisphère nord est effectivement très élevée actuellement, elle fait environ 41 millions de kilomètres carré, d'après le Global Snow Lab de [l'université] Rutgers et de la NOAA [l'Agence américaine d'observation océanique et atmosphérique]".

Capture d'écran de Twitter faite le 29 novembre 2022

Cette affirmation, d'abord tweetée en anglais par Patrick Moore - qui se présente comme l'un des co-fondateurs de Greenpeace, ce que l'ONG réfute, tout en dénonçant ses liens avec l'industrie nucléaire et son positionnement "anti-écologie" -, fait l'objet de nombreuses reprises sur Facebook comme sur Twitter.

Elle y donne lieu à une série de commentaires ironiques remettant en cause l'existence du réchauffement climatique : "où est donc passé le réchauffement?" (1), "Réchauffement climatique ????" (2), "C'est le réchauffement climatique ma bonne dame, ils l'ont dit sur BFM" (3), "Et on veut vous faire avaler l'inverse" (4), "Le réchauffement climatique revêt des aspects bien surprenants..." (5).

Mais, comme le détaillent plusieurs spécialistes du climat à l'AFP, cette affirmation est trompeuse car elle compare un phénomène ponctuel à une tendance observée sur une période bien plus longue, une rhétorique devenue habituelle pour nier le réchauffement climatique.

"Il n'y a pas de lien de causalité direct entre un évènement météorologique ponctuel (comme la couverture neigeuse mesurée en ce début de saison froide), même s'il perdure jusqu'au printemps, et les tendances de fond des évolutions climatiques, qui elles s'inscrivent à l'échelle pluriannuelle", explique à l'AFP Florian Tolle, maître de conférence en géographie au laboratoire ThéMA à l'université de Franche-Comté (Besançon) et glaciologue.

"L’enneigement est très variable d’une année sur l’autre. Une année très enneigée ne signifie pas que le réchauffement climatique s’est arrêté : on peut très bien avoir une année très enneigée dans un contexte de réchauffement climatique. Mais on sait qu’en moyenne, selon les tendances observées sur plusieurs dizaines d’années, il y a une baisse de l’enneigement moyen – ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il y a une baisse chaque année", abonde Marie Dumont, directrice du Centre d'études de la neige(Météo-France, CNRS, CNRM, Grenoble).

En outre, ainsi que le rappelle Karl Rittger, chercheur associé à l'Institut de recherche arctique et alpine de l'université du Colorado, à Boulder, "comme le montrent les mesures de CO2 présent dans l'atmosphère, il n'a pas diminué : il augmente d'année en année depuis le début de cette mesure".

Ces données sont consultables sur la courbe de Keeling, qui retrace l'évolution de la concentration de dioxyde de carbone (CO2) dans l'atmosphère depuis 1958, selon les mesures réalisées à l'observatoire Mauna Loa d'Hawaï et initiées par le scientifique américain Charles David Keeling.

Un enneigement très important mi-novembre, qui a baissé depuis

Le graphique sur lequel s'appuie Severe Weather Europe dans son article émane du Rutgers Global Snow Lab, spécialisé dans l'étude de l'enneigement au niveau mondial.

Ce visuel compare le niveau hebdomadaire d'enneigement observé dans l'hémisphère nord depuis août 2022 aux niveaux maximum et minimum observés depuis 1966, ainsi qu'à la moyenne d'enneigement par mois calculée sur cette période.

Capture d'écran réalisée sur le site Global Cryosphere Watch le 29 novembre 2022.

Comme le montrent clairement ces courbes, le dernier niveau d'enneigement observé en novembre 2022 (en violet) s'avère légèrement supérieur au niveau maximum (en bleu) observé par le Rutgers Global Snow Lab.

Mais, comme l'explique à l'AFP David Robinson, professeur émérite à l'université Rutgers et directeur du Rutgers Global Snow Lab, ces données sont à nuancer au vu des dernières observations réalisées dans l'hémisphère nord : "Le niveau d'étendue de la neige, à la mi-novembre, était bien au-dessus de la normale sur les territoires de l'hémisphère nord. Ce n'est cependant plus le cas en cette fin de mois. A titre d'exemple, le manteau neigeux initial observé sur une bonne partie de l'Amérique du Nord a connu une fonte considérable, au point que l'étendue de neige de la fin novembre a chuté en dessous de la normale."

Les relevés quotidiens de neige dans l'hémisphère nord accessibles sur le site du Rutgers Global Snow Lab permettent de le constater. Alors que, le 27 novembre 2022, l'étendue de neige observée à un endroit inhabituel à cette date de l'année (en bleu) y est assez rare, l'étendue manquante là où elle est habituellement observée (en rouge) prédomine.

Capture d'écran réalisée sur le site du Global Snow Lab le 29 novembre 2022.

Une tendance inversée si l'on remonte, à titre d'exemple, au 16 novembre 2022.

Capture d'écran réalisée sur le site du Global Snow Lab le 29 novembre 2022.

"Il n'y a aucun doute sur le fait que ce mois [de novembre] sera au-dessus des normales quand nous compilerons les données mensuelles. A ce stade, je ne suis pas en mesure d'évaluer à quel niveau il sera, mais on peut affirmer aujourd'hui que l'étendue de neige de fin novembre n'est pas au-dessus de la normale, puisqu'elle est proche de la normale en Eurasie et sous la normale en Amérique du Nord", poursuit David Robinson.

Une tendance à la baisse de l’étendue et de la masse du couvert neigeux

Karl Rittger, qui assure la gestion de la page de suivi quotidien "Snow Today" du Centre national des données sur la neige et la glace (National Snow and Ice Data Center), confirme que "l'étendue de neige actuelle actuelle est à un niveau record aujourd'hui par comparaison aux années précédentes, à la même date".

"Certains endroits sont recouverts de plus de neige que d'habitude quand d'autres en ont moins qu'en temps normal", nuance toutefois le spécialiste, tout en rappelant les "différents impacts" du réchauffement climatique, parmi lesquels "plus de phénomènes extrêmes", tels qu'un enneigement important.

Dans une étude publiée le 16 novembre 2022, le World Weather Attribution, un réseau mondial de scientifiques réputé pour sa capacité à évaluer en peu de temps le lien entre les événements météo extrêmes et le changement climatique, avait par exemple estimé que celui-ci avait multiplié par 80 la probabilité des pluies intenses des derniers mois à l'origine d'inondations historiques au Nigeria, qui ont tué plus de 600 personnes et dévasté l'agriculture du pays le plus peuplé d'Afrique.

Les anomalies de températures annuelles par rapport à la période 1981-2010 en Europe d'après six relevés de données différents

Marie Dumont souligne pour sa part que, si l'"on assiste à enneigement assez élevé à ce jour dans l'hémisphère nord, tout peut changer en quelques semaines".

Au-delà de ce phénomène ponctuel, la directrice du Centre d'études de la neige rappelle en outre que, "sur tous les jeux de données, il y a une tendance à la baisse sur les dernières décennies de l’étendue et de la masse du couvert neigeux, y compris en automne."

Comme nous le rappelions à l'été 2022, le premier volet du dernier rapport d'évaluation du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), qui réunit des milliers de spécialistes des sciences de l'atmosphère, océanographes, glaciologues, est sans équivoque : "Il est incontestable que l'influence humaine a réchauffé l'atmosphère, les océans et les terres."

Dans son premier rapport annuel sur l'état des ressources mondiales en eau, publié le 29 novembre 2022, l'Organisation météorologique mondiale (OMM) notait quant à elle que la fonte des glaciers s'est poursuivie en 2021 et s'accélérait.

"Quoi qu'il advienne cet hiver, qu'il soit ou pas rigoureux, ce ne sera pas suffisant pour interpréter les tendances de fond de notre climat. Seule l'étude du climat sur le temps plus long nous donne une vision claire des tendances en cours, et si cet hiver s'avérait effectivement neigeux et froid, ce ne sera qu'un répit ponctuel dans une tendance à la hausse des températures qui ne s'est jamais démentie ces dernières décennies", conclut Florian Tolle.

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