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"Illusion" ou élément "utile" au débat ? Coup de chaud autour des projections en siège pour les législatives

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Après leur percée au premier tour des législatives, des responsables de la Nupes ont mis en cause la fiabilité des projections en sièges, qui créditent toutes le parti présidentiel d'une majorité --certes réduite par rapport à 2017-- dans la future Assemblée nationale. Il s'agit d'une "illusion", a ainsi lancé Jean-Luc Mélenchon. Pointés du doigt, les instituts défendent "l'utilité" de ces photographies électorales tout en reconnaissant leur "fragilité". L'histoire récente des scrutins législatifs a ainsi pu faire apparaître des écarts avec la répartition réelle des sièges au soir du deuxième tour.

A quoi ressemblera la prochaine Assemblée nationale? La question, cruciale pour le second mandat d'Emmanuel Macron, agite les états-majors politiques au lendemain d'un premier tour des législatives qui a placé au coude-à-coude le parti présidentiel Renaissance et la coalition de gauche de la Nupes.

Avant un deuxième tour très incertain, les projections en sièges dévoilées dimanche soir, qui créditent toutes la coalition présidentielle d'une majorité dans le prochain hémicycle (entre 255 à 310 sièges sur 577), n'ont laissé personne indifférent.

Des membres de l'exécutif, comme Clément Beaune lundi matin sur LCI, y ont vu le signe que Jean-Luc Mélenchon avait perdu son pari d'être nommé Premier ministre. "Arrêtons avec cette fable", a assuré le ministre chargée de l'Europe.

Les responsables de la Nupes assurent au contraire pouvoir encore imposer une cohabitation au chef de l'Etat dimanche prochain et mettent en cause la fiabilité de ces projections.

"La Nouvelle union populaire arrive en tête, elle sera présente dans plus de 500 circonscriptions au deuxième tour et, dès lors, les projections en sièges à cette heure n'ont à peu près aucun sens sinon celui de maintenir une illusion, puisse-t-elle finir d'étourdir nos adversaires", a cinglé le leader informel de la Nupes Jean-Luc Mélenchon dimanche soir, après l'annonce des premières estimations.

Sur Twitter, l'eurodéputée LFI Manon Aubry a renchéri en assurant que les jeux n'étaient "absolument pas faits" et en soutenant que les projections au soir du 1er tour des législatives en 2017 avaient surévalué les sièges finalement obtenus par le parti présidentiel.

De fait, au cours des cinq dernières élections législatives analysées par l'AFP, ces projections --qui ne rentrent pas dans le champ de contrôle de la Commission des sondages-- ont parfois été en décalage avec la répartition en sièges à l'issue du second tour de scrutin. Les instituts joints par l'AFP défendent toutefois l'utilité de ces photographies électorales tout en appelant à les interpréter avec beaucoup de "prudence" et à ne pas les ériger en prédictions.

Un secret de fabrication bien gardé

Un certain flou entoure la manière dont sont élaborées ces projections en sièges, qui fleurissent dès le soir du premier tour sous la forme de fourchettes plus ou moins larges. Les instituts de sondage joints par l'AFP rechignent ainsi à entrer dans le détail et à livrer leurs secrets de fabrication.

Les résultats du premier tour en constituent, sans surprise, le matériau de base que les instituts vont enrichir avec leurs propres recettes. Elabe va ainsi utiliser une "matrice de report" constituée en combinant l'historique de chaque circonscription et les résultats d'enquêtes menées en amont auprès d'électeurs pour anticiper les dynamiques de report de voix. "On applique les grandes tendances de cette matrice aux différentes circonscriptions", explique à l'AFP Bernard Sananès, président-fondateur de cet institut, qui ajoute que des "considérations locales et historiques" sont également prises en compte.

Stéphane Zumsteeg, directeur de département chez Ipsos Public Affairs, refuse lui aussi de rentrer dans les "secrets d'usine" mais assure que ces projections fondées sur les résultats tiennent "compte des spécificités et de l’historique de chaque circonscription".

Contrairement à ce qui existe pour les enquêtes sur les intentions de vote, il n'existe toutefois pas de méthodologie unifiée qui régirait ces projections. Les instituts ne sont ainsi pas tenus de publier des notices explicatives pour détailler leur méthodologie comme ils sont tenus de le faire s'agissant des sondages politiques.

La loi n'impose par ailleurs pas de les soumettre à la Commission des sondages, l'autorité indépendante chargée d'évaluer la méthodologie des enquêtes d'opinion, précise à l'AFP son secrétaire permanent Jean-Pierre Pillon.

"S'agissant des projections en sièges, il y a des exercices très intéressants et d'autres qui le sont beaucoup moins", commente M. Pillon. On sait comment faire un sondage, on a des références, une tradition. Mais en ce qui concerne les projections, il y a des techniques qui, sont, disons plus +artistiques+. Il y a plusieurs méthodologies et pas une seule façon de faire".

Les instituts se défendent en martelant que ces projections nourrissent le débat public et n'ont pas pour objet de prédire la configuration de la prochaine assemblée. "Elles sont évidemment utiles même si elles sont fragiles", dit M. Zumsteeg.

"Ce ne sont que des projections de premier tour et il faut donc les prendre avec prudence parce que les dynamiques électorales peuvent bouger et parce qu’il y a une chose bien plus difficile à mesurer que les potentiels reports de voix: c’est l’abstention", complète M. Sananès.

Des projections plus ou moins fidèles

Pour évaluer sommairement ce degré de "fragilité", l'AFP s'est plongée dans les cinq derniers scrutins législatifs et a comparé les projections en sièges dévoilées au soir des premiers tours avec les résultats finaux. Il en ressort parfois des écarts significatifs mais pas de bouleversement radical dans les rapports de force gauche-droite.

En mai 1997, le premier tour des législatives provoquées par la dissolution de l'Assemblée décidée par Jacques Chirac, voit la gauche plurielle emmenée par le PS déboucher en tête à 43,1% des voix contre 36,5% pour la majorité présidentielle (RPR+UDF).

Les projections créditent alors le PS et ses alliés (PCF, Verts, Radicaux de gauche...) d'une fourchette comprise entre 263 et 302 sièges mais les électeurs leur accorderont un peu plus (319), bien au-delà de la majorité absolue fixée à 289. A droite, les résultats sont conformes aux attentes.

En 2002, après le séisme de la qualification de Jean-Marie Le Pen au deuxième tour de la présidentielle, c'est le parti de droite de l'UMP qui arrive en tête du premier tour des législatives (33,30%), loin devant le PS (24,11%).

Selon les premières projections de l'époque, la droite bénéficiera, à l'issue du second tour, d'une majorité écrasante de 380 à 446 sièges, tandis que le PS en obtiendrait de 127 à 192.

Les résultats seront conformes aux projections pour le PS mais un peu moins pour l'UMP qui décroche finalement 309 sièges tout en conservant la majorité absolue.

En 2007, l'UMP franchit le premier tour en très nette pole position, à 39,54% des voix contre 24,73% pour le PS.

Cette fois, les socialistes vont faire bien mieux que les projections qui les créditent de 100 à 140 sièges: ils en décrocheront 186.

L'UMP et ses alliés, qui étaient crédités de de 387 à 428 sièges devront se contenter d'un peu moins (344) mais conservent la majorité absolue qui leur garantit d'avoir les coudées franches dans la chambre basse.

En 2012, les socialistes obtiennent 29,35% des voix au premier tour dans la foulée de l'élection de François Hollande, talonnés de peu par l'UMP.

Scrutées de près, les projections en sièges de trois instituts (CSA, Ipsos et Sofres) créditent le PS et ses alliés (PRG et Divers gauche) de 275 à 329 sièges quand l'UMP en obtiendrait entre 210 et 270 sièges. Les résultats finaux seront conformes aux attentes.

Enfin, en 2017, la République en marche, portée par l'élection d'Emmanuel Macron, récolte 28,21% voix au premier tour et les instituts de sondage la créditent d'une majorité écrasante dans la future assemblée : entre 400 à 455 députés.

L'entre-deux tours apportera une très importante correction : le parti présidentiel obtient finalement 308 sièges même s'il conserve l'essentiel, à savoir une majorité absolue sans dépendre d'un de ses partis alliés.

Se pourrait-il donc que ces projections de sièges influent sur les électeurs ? Stéphane Zumsteeg, de Ipsos, veut surtout croire que les mouvements peuvent jouer dans les deux sens. "Un électeur peut se dire que les jeux sont faits et ne pas se déplacer mais peut aussi aller voter pour éviter une majorité écrasante", avance-t-il. Selon lui, "on peut réagir de manière très différente quand les jeux semblent faits".

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