Patrouille des forces de Barkhane à Tombouctou en décembre 2021. ( AFP / FLORENT VERGNES)

Les imprécisions de Jean-Luc Mélenchon sur les origines et le coût de la guerre au Mali

Copyright AFP 2017-2023. Droits de reproduction réservés.

Jean-Luc Mélenchon a récemment assuré que François Hollande portait la responsabilité d'avoir "déclenché la guerre au Mali" et clamé que l'intervention française dans ce pays avait coûté 8 milliards d'euros. Cette double affirmation est sujette à caution : si l'ancien président socialiste a bien pris la décision d'engager militairement la France au Mali en 2013, il l'a fait à la demande des autorités de Bamako qui étaient déjà aux prises avec les jihadistes. Loin d'être consolidé, le chiffre de 8 milliards d'euros est par ailleurs une simple estimation qui ne fait pas l'unanimité. Fin 2021, le candidat LFI lui-même préférait parler de 5 milliards.

En pleine ébullition provoquée par l'invasion russe en Ukraine, Jean-Luc Mélenchon a récemment dénoncé l'absence de concertation ayant, selon lui, entouré l'intervention militaire de la France au Mali, qui a débuté en 2013 et vient de s'achever sur fond de brouille avec la junte au pouvoir à Bamako.

"Ils ne vous ont jamais rien demandé ni avant, ni pendant ni après", a raillé le candidat LFI à la présidentielle dimanche 6 mai lors d'un meeting à Lyon, appelant les électeurs à un changement.

"Si vous ne décidez pas, rappelez-vous que vous ne déciderez plus. Car celui qui est au pouvoir, comme celui qui l'avait précédé, ont déclenché la guerre au Mali, et vous n'en avez plus entendu parler, après qu'on ait voté une fois, pendant neuf ans, nous avons dépensé 8 milliards, (...) nous avons perdu 54 des nôtres", a-t-il déclaré, précisant ensuite ses propos dans un tweet: "Hollande a déclenché la guerre au Mali, et Macron l'a continuée".

Cette affirmation, qui a provoqué la colère de responsables socialistes, est trompeuse : si l'ancien président socialiste a bien pris la décision d'engager militairement la France au Mali en janvier 2013, il l'a fait à la demande des autorités de Bamako face à la menace des groupes jihadistes qui contrôlaient alors le nord du pays.

Le chiffre de 8 milliards d'euros avancé par le candidat LFI est, lui, sujet à caution: il s'agit en réalité d'une simple estimation qui est notamment contestée par le président de la commission de la défense et des forces armées du Sénat. En réalité, aucun chiffrage officiel n'est disponible et, fin 2021, M. Mélenchon lui-même évoquait un coût de 5 milliards.

Une intervention militaire demandée par Bamako...

Contrairement à ce que laisse entendre le candidat insoumis, François Hollande n'a pas "déclenché" la guerre au Mali, qui était en proie à une insurrection au nord du pays bien avant l'intervention française.

"Je ne suis pas de la sensibilité de François Hollande, donc je peux parler savamment et dire que c'est totalement faux. Ce sont des propos de préau qu'on tient en période d’élections", déclare à l'AFP Christian Cambon, président LR de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat.

Quand le président français donne son feu vert le 11 janvier 2013 au lancement de l'opération Serval, il répond en réalité à une demande des autorités de Bamako face aux avancées des groupes jihadistes qui ont lancé une insurrection début 2012.

Depuis juin 2012, Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), Ansar Dine et le Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest (Mujao) contrôlent désormais les trois régions administratives formant le nord du Mali (Kidal, Gao, Tombouctou) ainsi que des localités de la région de Mopti.

Selon le pouvoir intérimaire alors en place à Bamako, installé après le coup d'Etat militaire perpétré six mois plus tôt, ces groupes visent à présent la capitale Bamako.

Infographie de l'AFP publiée le 10 janvier 2013.

Face à cette menace, le déploiement progressif d'une force internationale au Mali a été autorisé par le Conseil de sécurité de l'ONU le 20 décembre sans qu'aucun calendrier précis ne soit alors fixé.

Dans des lettres adressées à François Hollande et au secrétaire général de l'ONU le 10 janvier 2013, le président malien par intérim Dioncounda Traoré demande formellement l'aide militaire de la France. Dans une déclaration adoptée par ses 15 pays membres, le Conseil de sécurité demande, lui, un "déploiement rapide" d'une force internationale au Mali devant la "grave détérioration de la situation".

Le lendemain, François Hollande donne formellement son feu vert à l'intervention militaire. "J'ai répondu au nom de la France à la demande d'aide du président malien, appuyée par les pays africains de l'Ouest. En conséquence, les forces armées françaises ont apporté cet après-midi leur soutien aux unités maliennes pour lutter contre ces éléments terroristes", annonce le chef de l'Etat , au cours d'une allocution télévisée.

L'opération Serval est lancée. Fin janvier, les soldats reprendront Gao, entreront sans combat dans Tombouctou et s'empareront de l'aéroport de Kidal. Peu après, le président François Hollande est accueilli en libérateur.

En avril, le Parlement français autorise à une large majorité le gouvernement à prolonger son opération au Mali. Ainsi que l'affirme le candidat LFI, il s'agira du seul vote de la représentation nationale sur cette intervention militaire.

C'est aussi en avril 2013, à travers l’adoption de la résolution 2100 créant la force de l'ONU au Mali (Minusma), que le Conseil de sécurité reconnaît implicitement la légalité de l’intervention française en soulignant que celle-ci est conduite "à la demande" des autorités maliennes, soulignait le doctorant Julien Antouly, doctorant en droit international dans un récent article paru dans The Conversation.

Un an plus tard, en mai 2014, des groupes rebelles touareg et arabes reprennent Kidal et, pour y répondre, la France lance le 1er août l'opération Barkhane, à vocation régionale, qui s'appuie alors sur 3.000 soldats français au Sahel. Au plus fort de la mobilisation, 5.500 hommes y seront déployés jusqu'à ce que l'opération prenne fin mi-février dernier à la demande de la junte au pouvoir à Bamako.

Le 22 février dernier, lors d'un débat sans vote à l'Assemblée nationale, Jean-Luc Mélenchon avait lui-même reconnu que la France n'était pas intervenue de son propre chef au Mali.

"J’ai dit à de nombreuses reprises, au nom des Insoumis, que l’opération militaire au Mali avait d’abord été justifiée par des circonstances obligeant à une action soudaine. En effet, une colonne ayant entrepris de se diriger vers la capitale de ce pays, les militaires français ont fait ce qu’ils avaient à faire : conformément à l’accord de défense que nous avons avec le Mali et à la demande du gouvernement alors en place, nous sommes intervenus", avait dit le candidat.

"La France n’a pas occupé le Mali : elle y a été présente et elle y est restée à la demande des gouvernements et des forces locales", avait-il ajouté.

... et un coût difficile à chiffrer

Dans son discours, Jean-Luc Mélenchon affirme donc que l'intervention française au Mali aura coûté 8 milliards d'euros mais ce chiffre est sujet à caution, illustrant en creux le flou qui entoure le financement des opérations extérieures de l'armée.

Contacté par l'AFP, l'entourage du candidat explique tirer ce chiffre d'un article de Jean-Dominique Merchet, journaliste à L'Opinion et spécialiste des questions de défense, qui écrit effectivement, le 16 février dernier, que la "facture avoisine les 8 milliards".

Ce chiffre n'est toutefois qu'une simple estimation "à la louche", indique M. Merchet auprès de l'AFP, et ne fait pas l'unanimité parmi les spécialistes du sujet.

Un tel montant "ne correspond pas à la réalité", affirme ainsi le sénateur Christian Cambon, qui évalue à environ "4 milliards d'euros" le coût de la seule opération Barkhane.

Spécialiste des crédits de la Défense, le député LR François Cornut-Gentille appelle à couper la poire en deux: "4 milliards me paraît faible, 8 milliards me semble excessif", dit-il à l'AFP.

Signe du flou qui entoure ces chiffres, M. Mélenchon lui-même évoquait un autre montant il y a seulement quelques mois, parlant en décembre 2021 de "5 milliards".

Les documents budgétaires disponibles ne permettent pas de lever le voile. Tous les ans, l'exécutif inclut dans le volet Défense de sa la loi de finances (LFI) des crédits prévisionnels censés couvrir le coût des opérations extérieures (Opex) menées par l'armée française.

Mais, dans les faits, ces crédits se révèlent notoirement insuffisants et les Opex occasionnent chaque année d'importants surcoûts, comme le montre ce graphique publié dans les documents budgétaires liés à la loi de finances 2015.

Selon ce document, 630 millions d'euros avaient ainsi été provisionnés en 2013 pour couvrir le financement des Opex, qui ont finalement coûté cette année-là près du double (1,25 milliard d'euros).

Dans un rapport d'octobre 2016 consacré aux Opex, la Cour des comptes avait pointé du doigt une budgétisation initiale "très insuffisante" des ces opérations et épinglé la difficulté d'évaluer leur coût précis

"Les OPEX sont à l’origine d’un ensemble de coûts qui mériteraient d’être estimés périodiquement, afin de disposer d’une
image plus complète de ce que coûte à la France son intervention extérieure, c’est-à-dire l’exercice d’une des grandes missions des armées", indiquait la Cour des comptes.

Ce flou ne semble pas avoir été totalement dissipé: pour 2022, l'exécutif a provisionné un montant plus important de 1,1 milliard d'euros pour les Opex mais qui englobe aussi les "missions intérieures" (Missint) menées par l'Armée sur le territoire national, telle que l'opération Sentinelle.

Ces documents ne permettent pas de surcroît de faire le distinguo entre les différentes missions extérieures menées par la France, qui est notamment intervenue à partir de 2014 contre l'Etat islamique, en Irak puis en Syrie (opération Chammal) et déploie des troupes dans plusieurs endroits du globe, comme le montre ce document de l'Etat-major des armées datant de 2018.

Contacté par l'AFP en juin 2021, le ministère des Armées avait indiqué ne pas communiquer sur les flux financiers liés à Barkhane.

Les documents disponibles ne permettent donc pas en l'état de savoir précisément combien a coûté l'intervention militaire au Mali. "C'est très difficile à établir parce que nous n'avons que les coûts globaux des Opex", convient le député Cornut-Gentille.

Présidentielle 2022