Des Casques bleus traînant un corps en Centrafrique. Une vidéo datant d'avril, une enquête ouverte

Une vidéo montrant des cadavres et l’incendie d’un village en Centrafrique a ressurgi sur Facebook le 10 janvier. Elle est présentée comme ayant été tournée récemment à Ippy, et comme une “preuve” attestant de supposées violations des droits de l’Homme par les forces de l’ONU sur place. La vidéo date en réalité d’avril 2018, et a été tournée dans le village de Tagbara. Les Nations Unies ont ouvert une enquête suite à cette vidéo quant à la “conduite” des soldats de son contingent mauritanien.

En RCA, des combats meurtriers opposent en effet régulièrement une quinzaine de groupes armés entre eux, contre les Casques bleus de l'ONU, et contre l'armée nationale. Ces groupes armés combattent pour étendre une influence locale et pour avoir la mainmise sur les nombreuses ressources du pays.

Dans une vidéo difficilement soutenable, qui circule abondamment sur les réseaux sociaux en Centrafrique depuis le début du mois de janvier, une séquence montre, sur un chemin de terre, les corps sans vie d’une vingtaine de personnes, dont certains paraissent très jeunes. L’on ne peut pas, pour l’heure, déterminer avec certitude l’identité de ces personnes. 

Ces dernières sont traînées par des Casques bleus de la Minusca, mission de l’Onu en Centrafrique, présente dans le pays depuis 2014, et par des combattants de l’Unité pour la paix en Centrafrique (UPC), l’un des principaux groupes armés opérant en RCA et membre de l'ex-coalition de la Séléka, qui avait pris Bangui en 2013. Cette vidéo a servi d’appui à ceux critiquant une supposée proximité entre les milices armées de l’UPC et les Casques bleus.

Où et quand cette vidéo a-t-elle été tournée ?

Une version longue - et plus violente encore - de cette vidéo a également été partagée par Wikileaks le 12 janvier. Depuis, de nombreux internautes ont affirmé que la scène s’était déroulée en décembre 2018. D’autres ont affirmé - à tort - que ces images avaient été tournées dans la ville d’Ippy, à 110 km au nord-est de Bambari, chef-lieu de la préfecture d’Ouaka.

(Capture d'écran / Twitter)

 

 

(Capture d'écran / Twitter)

 

Des journalistes de l’AFP présents en Centrafrique ont pourtant vu circuler sur WhatsApp cette vidéo des exactions depuis le mois de mai 2018. 

Plusieurs éléments nous permettent d’affirmer que cette scène n’a pas eu lieu en janvier 2019 dans le village d’Ippy, mais en réalité le 3 avril 2018 dans le village de Tagbara, aux deux tiers de la route entre Bambari et Ippy.

A ce moment-là, des milices “antibalaka”, milices armées autoproclamées d’autodéfense, ont en effet pris pour cible une base temporaire de Casques bleus située dans cette ville de Tagbara. Pourquoi ? D’après un rapport du panel des experts du Conseil de sécurité des Nations-unies évoquant le cycle des violences à Tagbara, c’est parce que plusieurs individus accusés d’association avec des groupes anti-balaka avaient été arrêtés la veille et certains d’entre eux avaient été remis aux Casques bleus de la Minusca en poste à Tagbara.

Le porte-parole de la Minusca, Vladimir Monteiro, confirme à l’AFP que cette vidéo est bien relative à Tagbara: «Nous avons vu et analysé le contenu de la vidéo dans le cadre d’un processus d’enquête interne à la suite de l’attaque du 3 avril 2018 contre une base d’opération temporaire de la MINUSCA à Tagbara, dans la préfecture de Ouaka. Au cours de cette attaque menée par 200-300 membres armés anti-Balaka, un soldat de la paix mauritanien a été tué et 11 autres blessés. Les casques bleus de la MINUSCA ont riposté et 22 antibalaka ont été tués”, a-t-il raconté à l’AFP 

Selon la dépêche AFP rendant compte de l’événement, la Minusca avait déclaré à l’époque avoir découvert, “indépendamment de cette attaque” et en plus des 22 antibalaka tués, les corps sans vie de 21 civils près d’une église de Tagbara. Soit 43 morts au total.

Ce sont certains d’entre eux qui apparaissent dans cette vidéo. Ils apparaissent aussi dans un document de l’ONU que l’AFP s’est procuré et dans lequel plusieurs photos montrent Tagbara et ses victimes peu après l’attaque. 

Les métadonnées de ce document PDF indiquent qu’il a été créé le 3 avril, à 15h08 - le jour même de l’attaque de Tagbara, survenue à cinq heures du matin. Il contient de nombreuses photos du village après l’attaque. Sur l’une d’entre elles, l’on distingue les mêmes corps que dans la vidéo, figés dans les mêmes postures et dans les mêmes vêtements.

Sur le sixième cliché, visible ci-dessous, de nombreux éléments visuels permettent en outre de confirmer que l’attaque de Tagbara est bien celle dont les conséquences sont visibles dans la vidéo circulant sur les réseaux sociaux. 

A la soixante et unième seconde, on remarque en effet que la toiture de l’église présente sur la vidéo s’affaisse en son centre - et que sa courbure est exactement identique à celle de l’église de Tagbara ci-dessous en photo. Deux secondes plus tard, on distingue clairement les mêmes arbres, et la même petite construction au toit de paille en face de l’église. 

(Document ONU)

 

(Capture d'écran / Facebook)

 

(Capture d'écran / Facebook)

 

De nombreux villageois de Tagbara joints par le correspondant de l’AFP en Centrafrique ont enfin confirmé que la vidéo avait bien été tournée le 3 avril 2018 dans leur village.

Nous n’avons pas retrouvé l’auteur de la vidéo.

Quel rôle pour les forces de l’ONU dans cette vidéo ? 

De nombreux internautes se sont indignés de l’attitude des Casques bleus alors qu’elles transportent les corps sans vie. A la quarante-cinquième seconde de la vidéo publiée sur Facebook, l’un d’eux sourit à l’écran en transportant les corps.

 

(Capture d'écran / Facebook)


Les casques bleus que l’on voit à l’image restent surtout muets et impassibles tandis que les rebelles de l’UPC insultent les cadavres en sango, français et fulani. 

 

L’AFP a fait traduire les échanges de la vidéo par deux personnes distinctes. “Et lui là c'est un mbororo (ethnie peule), qui c'est ? Un âne. Con ta mère”, dit un rebelle de l’UPC devant le corps sans vie d’un petit garçon. Le verbatim est ponctué de nombreuses insultes à l’endroit des morts, de chants et de moqueries. “C'est qui ? C'est un balaka. Comme ça ça t'apprendra, prochainement tu ne feras pas Balaka. Voyez moi sa bouche”, dit l’un deux devant un cadavre à la bouche ouverte. “Con ta mère !”

A la suite de la diffusion de cette vidéo à grande échelle, au début du mois de janvier 2019, la MINUSCA a déclaré avoir ouvert une enquête. “Certaines images de la vidéo sont troublantes et suscitent des inquiétudes quant à la conduite des soldats de la paix. La Mauritanie a envoyé une délégation de haut niveau pour enquêter et le siège des Nations Unies fait un suivi auprès de l´état contributeur de troupe à New York. Les résultats du processus d’enquête détermineront les prochaines étapes. Tous les soldats de la paix des Nations Unies sont toujours tenus de respecter les normes de comportement les plus strictes, conformément au code de conduite des Nations Unies, les règles d'engagement et le droit international humanitaire”, a déclaré à l’AFP le porte-parole de la MINUSCA.

Pourquoi cette vidéo a suscité des critiques envers l’ONU ?

Pour certains internautes la partageant, cette vidéo donne du grain à moudre aux critiques contre la mission de l'ONU en Centrafrique, dont certains contingents sont supposés proches de groupes armés rebelles, tels que l’UPC. 

A la suite du massacre, l’AFP a interrogé plusieurs habitants de Tagbara. Nombre de témoignages concordants mettent en avant une certaine proximité entre “les mauritaniens” (périphrase pour désigner le bataillon mauritanien de casques bleus de la MINUSCA en poste à Tagbara) et les rebelles de l’UPC. 

L'ONU a toujours démenti ces affirmations. Contactés par l’AFP, le responsable du bataillon mauritanien de la Minusca et les autorités centrafricaines n’ont pas répondu à nos sollicitations. 

Anne-Sophie Faivre Le Cadre
Guillaume Daudin
Sami Acef