Coronavirus : attention, cette vidéo qui entend dénoncer "un scandale d'Etat" contient 11 affirmations fausses ou exagérées

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Une vidéo partagée près de 35.000 fois en une semaine entend dénoncer un "scandale d'Etat" en évoquant "des chiffres truqués" et des "faits troublants" sur la gestion de l'épidémie de coronavirus en France. En réalité, l'auteur de la vidéo, qui ne cite pas ses sources, base une grande partie de son argumentation sur des événements d'actualité tronqués, exagérés ou dénaturés. L'AFP Factuel fait le point.

Une vidéo partagée près de 35.000 fois sur Facebook depuis le 24 mars entend dénoncer un "scandale d'Etat" sur la gestion de l'épidémie de Covid-19 en France par le gouvernement. "L'ex ministre de la santé (Mme Buzyn) empêche la chloroquine de soigner les mourants du Coronavirus pour nuire au professeur Raoult", accuse notamment l'auteur de cette publication, qui suscite de nombreux commentaires scandalisés ou haineux.

Capture d'écran prise le 2 avril 2020

Pour le prouver, l'auteur énumère des affirmations à voix haute sur un fond d'images et de textes animés. Il explique s'être basé sur des "sources prises sur internet vérifiables en direct", mais ne montre jamais ses sources, ni sa documentation.

En réalité, la plupart des arguments décrits dans la vidéo sont inspirés d'événements d'actualité mais l'auteur les exagère, les tronque ou les déforme.

Voici la liste de 11 affirmations fausses ou trompeuses de cette vidéo

1. "Il y a des choses qui ne sont pas très claires, visiblement tout semble exagéré, il y a un intérêt à semer la terreur auprès du public. On aimerait bien savoir l'âge et la santé des personnes décédées. On aimerait bien savoir combien de guérisons il y a eu. (...) Est-ce juste pour gonfler les statistiques ?" FAUX

En réalité, le bilan des victimes de l'épidémie n'est pas "gonflé" mais plutôt "inférieur à la réalité", comme nous l'expliquions le 25 mars dans cet article. L'évolution quotidienne de la mortalité communiquée par les autorités sanitaires ne concerne que les morts du Covid-19 à l'hôpital et ne prend pas en compte les décès à domicile et dans les Ephad ; celles-ci ne disposant pas d'un système de comptage informatique centralisé existant dans les hôpitaux. Selon un bilan partiel donné le 3 avril, au moins 1.416 personnes âgées sont décédées du virus dans les maisons de retraite depuis le début de l'épidémie, contre 5.091 personnes décédées à l'hôpital.

L'âge et l'état de santé des victimes ne sont pas cachés. Chaque semaine, Santé publique France publie un point épidémiologique téléchargeable ici. Ce bulletin comporte des tableaux sur le nombre de cas détectés et le nombre de décès par tranche d'âge ainsi que des statistiques sur les patients décédés atteints d'un autre trouble (taux de co-morbidité).

Les cas de guérisons sont communiqués chaque jour dans le bilan de la Direction générale de la Santé. Des sites spécialisés dans l'analyse statistique comme Wordometers compile ces données. Une carte interactive diffusée par Santé publique France permet également de visualiser le total de personnes infectées, rentrées chez elles après guérison, depuis le 1er mars.

Exemples de tableaux disponibles sur le bulletin épidémiologique hebdomadaire de Santé Publique France, le 2 avril
2. "Tout commence quand le mari d'Agnès Buzyn, ex-ministre de la Santé, participe à l'inauguration du laboratoire P4 à Wuhan en Chine, d'où est parti le virus" CELA NE PROUVE RIEN

Le Covid-19 n'est pas "parti" du laboratoire P4 de Wuhan. "Le coronavirus n’a pas été créé en laboratoire (...) On peut remonter l’origine d’un virus et on sait, par exemple dans le cas de ce coronavirus, qu’il vient d’un virus qui est présent naturellement chez certains animaux", expliquait le professeur Olivier Schwartz, de l'Institut Pasteur, sur France Culture.

Dès le 19 février, une tribune publiée dans la prestigieuse revue scientifique The Lancet et co-signée par 28 scientifiques de différents pays condamnait "les théories conspirationnistes qui suggèrent que le Covid-19 n'a pas d'origine naturelle", expliquant que les nombreuses analyses des génomes de ce virus concluent bien à une "origine naturelle".

De nombreuses rumeurs circulent au sujet de la création du coronavirus par l'homme ou par un laboratoire. Nous avons déjà démontré que ces rumeurs étaient infondées dans des précédents articles (ici et ).

Yves Lévy, l'époux d'Agnès Buzyn, s'est bien rendu en tant que président de l'Inserm, un institut public spécialisé dans la recherche médicale, au laboratoire de haute sécurité biologique P4 de Wuhan le 23 février 2017. Pour autant, sa présence n'avait rien de confidentielle. Il faisait partie de la délégation française menée par la Premier ministre Bernard Cazeneuve lors de la cérémonie d'accréditation de ce laboratoire, développé avec l'aide de la France. Le résumé vidéo de cet événement, ainsi qu'un discours prononcé par le Premier ministre ce jour là, sont en libre accès sur le site du gouvernement. 

3. "Le professeur Raoult montre que la chloroquine soigne 90% des cas de coronavirus s'ils sont dépistés assez tôt" FAUX

On ne retrouve pas le chiffre de 90% dans les études du professeur Raoult. En France, le Pr Didier Raoult et son équipe à l'Institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée Infection ont conclu, dans deux publications (1, 2), à "l'efficacité de l'hydroxychloroquine associée à l'azithromycine [un antibiotique, NDLR] dans le traitement du Covid-19".

Dans la première étude, parue le 17 mars, 26 patients ont reçu de l’hydroxychloroquine, dont 6 également de l’azithromycine. Sur ces 26, six ont disparu de l’étude en cours de route : 3 patients sont partis en soins intensifs, 1 patient est mort, 1 patient a décidé de quitter l’hôpital et 1 a cessé le traitement parce qu’il avait des nausées. 

Ces 6 patients sont exclus des résultats finaux, qui portent donc non pas sur les 26 patients de départ mais sur les 20 qui sont allés au bout de l’étude, est-il précisé.

Au sixième jour, 70% des 20 patients traités par hydroxychloroquine étaient "virologiquement guéris", affirment les auteurs, contre 12,5% du groupe-contrôle ; et 100% des patients ayant aussi reçu de l’azithromycine.

La deuxième publication est parue le 27 mars, soit après la vidéo. Le Pr Raoult affirme que 80% des 80 patients ayant reçu le traitement ont connu une évolution favorable. Quoi qu’il en soit, selon notamment une étude chinoise du 24 février portant sur plus de 72.000 malades, la maladie est bénigne dans 80,9% des cas.

Le professeur Didier Raoult le 26 février dans les locaux de l'IHU Méditerranée (AFP / Gérard Julien)

De nombreux scientifiques et l'Organisation mondiale de la Santé pointent les limites de ces études, car elles n'ont pas été menées selon les protocoles scientifiques standards : tirage au sort des patients, résultats publiés dans une revue scientifique à comité de lecture indépendant, etc… 

En outre, la deuxième étude du Pr Raoult ne comprend pas de groupe-contrôle (ou groupe-témoin, c'est-à-dire des patients à qui on n'administre pas le traitement étudié), et il est donc impossible d'établir une comparaison pour déterminer si c'est bien le traitement qui est à l'origine de l'amélioration. On ne trouve pas non plus le chiffre de 90%Certaines critiques sont résumées dans cette dépêche AFP. 

4. "Le 13 janvier 2020, alors que l'épidémie se répand en Chine, Agnès Buzyn classe la chloroquine, le fameux remède, dans les substances vénéneuses disponibles sur ordonnance alors que cela fait 50 ans qu'elle est en vente libre" FAUX

La chloroquine a été classée dans la liste II des subtances vénéneuses en 1999, selon cet arrêté. Comme l'expliquait AFP Factuel dans un précédent article, les médicaments placés sur les listes I et II sont "soumis à prescription médicale" et "ne peuvent ainsi être obtenus que sur présentation d’une ordonnance".

L'hydroxychloroquine, un dérivé de la chloroquine, a bien été placée sur la liste II le 13 janvier 2020. Cependant, comme nous le démontrions, l'origine et les recommandations de ce placement datent de 2018 et 2019, bien avant l'épidémie de Covid-19 en France.

5. "Il y a quelques semaines, Buzyn a dit avoir su que ce serait une hécatombe et qu'il n'y aurait pas de remèdes" TROMPEUR

Agnès Buzyn n'a pas exactement déclaré cela. Dans un article publié par Le Monde le 17 mars, l'ancienne ministre de la Santé et candidate aux élections municipales à Paris expliquait : "Quand j'ai quitté le ministère, je pleurais parce que je savais que la vague du tsunami était devant nous. Je suis partie en sachant que les élections n'auraient pas lieu. (....) Depuis le début je ne pensais qu'à une seule chose : au coronavirus. On aurait dû tout arrêter, c'était une mascarade".

Deux jours après ces déclarations, plusieurs médecins représentatifs d'un collectif de soignants ont porté plainte contre Agnès Buzyn et le Premier ministre Edouard Philippe, les accusant de s'être "abstenus" de prendre à temps des mesures pour endiguer l'épidémie de Covid-19.

Agnès Buzyn le 15 mars au soir du premier tour des élections municipales (AFP / Julien De Rosa)
6. "Macron fait un confinement généralisé de la population et ne parle pas de chloroquine, il affirme que les policiers ne doivent pas porter de masques. Il refuse le dépistage de masse pratiqué allégrement en Allemagne et en Corée, il refuse de fermer les frontières avec les pays contaminés" TROMPEUR

Le confinement généralisé annoncé par le président de la République est en place depuis le mardi 17 mars. Emmanuel Macron n'a effectivement pas prononcé le mot "chloroquine" lors des discours consacrés aux mesures de lutte contre l'épidémie le 12, 16 et 25 mars.

En revanche, l'hydroxychloroquine fait bien partie des traitements actuellement testés contre le Covid-19 en France. Depuis le 27 mars, un décret en limite la délivrance en officine à ses indications médicales strictes et encadre sa prescription à l'hôpital uniquement pour les formes graves de Covid-19.

L'AFP Factuel n'a pas retrouvé de trace d'une telle déclaration d'Emmanuel Macron sur les masques des policiers. Le 26 mars, l'entourage du ministère de l'Intérieur déclarait à l'AFP que les forces de l'ordre "sont équipées de kits de protection à utiliser uniquement en cas de besoin, lors d'un contact avec une personne présentant un ou des symptômes du Covid-19".  Toutefois, depuis le 16 mars "pas un jour ne se passe sans que les syndicats policiers, relayant les inquiétudes de la base, ne s'alarment du manque de masques et d'anticipation de leur ministère de tutelle", expliquait-t-on dans le même article.

Il est difficile d'affirmer que l'exécutif "refuse" le dépistage de masse. Comme l'expliquait l'AFP dans cette analyse, cette stratégie ne peut s'appliquer qu'en fonction des moyens disponibles. Le 24 mars, 16 organisations de médecins et de laboratoires d'analyses français déploraient le manque de réactifs, des éléments nécessaires aux tests et fabriqués à l'étranger. Le 28 mars, le ministre de la Santé Olivier Véran a promis de multiplier la capacité de dépistage pour atteindre 80.000 tests par jour fin avril (contre une capacité comprise entre 350.000 et 500.000 tests quotidiens en Allemagne)

Les frontières extérieures de l'Union européenne sont fermées depuis le 17 mars. En revanche, les frontières de la France restent bien ouvertes, avec des contrôles renforcés prolongés jusqu'au 30 octobre 2020.

7. "Le journal Le Monde et l'Agence d'Etat de la santé qualifient les recherches du professeur de Raoult de fake news" EXAGÉRÉ

Le Monde n'a jamais qualifié de "fake news" les recherches du professeur Didier Raoult. Le journal explique avoir qualifié de "trompeur"  le titre de la vidéo "Coronavirus : fin de partie" postée par l'IHU Méditerranée Infection le 16 mars. Dans le cadre du programme "Third Party Fact-Checking" de Facebook, dont font notamment partie en France Le Monde et AFP Factuel, une mise en garde destinée aux utilisateurs du réseau social était alors affichée à côté de la vidéo du Pr Didier Raoult. Le Monde explique avoir retiré cette mise en garde dès que le titre de cette vidéo a été modifiée par l'IHU Méditerranée

Il n'existe pas d'institution appelé "Agence d'Etat de la santé" en France. De nombreux experts ont accueilli avec prudence les annonces sur l'efficacité de la chloroquine sur le Covid-19. "[Desinfox] Aucune étude rigoureuse (...) ne montre l'efficacité de la chloroquine" a tweeté le Ministère de la Santé le 26 février. "Aujourd'hui, la communauté scientifique n'est pas très convaincue. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne faut pas s'y intéresser" expliquait  le même jour la Direction générale de la santé.

8. "Le professeur François Peronne révèle que le stock de chloroquine a été pillé" TROMPEUR

Le professeur Peronne, qui se prénomme Christian et non François, a bien déclaré le 20 mars sur LCI que les stocks de la pharmacie centrale avait été "pillés" et les armoires "dévalisées". Interrogé par CheckNews le lendemain, le professeur Peronne reconnaissait une maladresse : il "a voulu dire que les stocks de chloroquine sont actuellement vides et non pas qu’ils ont été cambriolés" explique CheckNews. Dans le même article, l'AP-HP (les hôpitaux de Paris) confirmait qu'aucun vol n'a été commis.

9. "Donald Trump met à disposition de tous les Américains la chloroquine" EXAGÉRÉ

Le 19 mars, Donald Trump a assuré que les Etats-Unis allaient "rendre ce médicament disponible quasiment immédiatement". Mais le 30 mars, les autorités sanitaires américaines ont finalement autorisé la chloroquine uniquement à l'hôpital, et non pour tous les Américains, "de manière adaptée, quand un essai clinique n'est pas disponible ou faisable".

Un essai selon le protocole du Pr Raoult, avec l'hydroxychlorquine et l'azithromycine, doit bientôt démarrer à New York.

10. "Le Pakistan va accroître sa production de chloroquine à destination de la Chine" TROMPEUR

En réalité, ce n'est pas le Pakistan qui accroît sa production de chloroquine à destination de la Chine, mais le groupe allemand Bayer, qui a "fourni 300.000 comprimés du médicament Resochin (un médicament à base de phosphate de chloroquine, NDLR) depuis le Pakistan vers la Chine début février 2020", nous avait confirmé le porte-parole du groupe dans un article précédent. Cette information avait été détournée et fait l'objet de plusieurs fausses informations sur les réseaux sociaux fin février.

11. "La Suisse exclut elle aussi le confinement généralisée de la population, pratique un large dépistage et accuse la France de faire de la politique spectacle" EXAGÉRÉ

La Suisse ne pratique pas un confinement strict mais a interdit les rassemblements de plus de cinq personnes sous peine d'amende, et a ordonné la fermeture des écoles, des cafés, restaurants et des commerces non-alimentaires.

Le pays est "dans une situation proche (des pays voisins, NDLR) mais la différence c'est que nous ne faisons pas de politique spectacle, pas de politique d'annonce, parce que ce qui compte ce n'est pas les 15 secondes de l'annonce, ce sera l'adhésion de la population à ces mesures pendant plusieurs semaines", expliquait le  ministre de la Santé et de l'Intérieur du pays le 20 mars, dans un discours qui ne visait pas spécifiquement la France. Une vidéo de ce discours est visible ici.

La Suisse ne pratique pas de dépistage massif, mais ciblé. Contacté le 3 avril, l'Office fédéral de la santé publique confirmait à l'AFP mener environ 6.000 tests par jour. Lors d'une conférence de presse la veille, un responsable de cette institution, Daniel Koch, a appelé à "ne pas gaspiller des tests pour des endroits et stratégies qui n'apportent rien". 

 
Thomas Saint-Cricq
Julie Charpentrat