Une Camerounaise a bien tenté de s’immoler à Londres, mais la police l’en a empêché

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Une publication partagée plus de 700 fois sur Facebook prétend montrer l’immolation par le feu d’une activiste camerounaise, du nom de Sandy Boston, le 26 février 2020 à Londres. Si cette militante a bien tenté, sans succès, de s’immoler par le feu dans la capitale britannique, cette image d’une femme en feu date d’octobre 2004. 

Capture prise sur Facebook le 27/02/2020

"À Cause de Paul biya, Sandy Boston tente de s'immoler devant l'ambassade du Cameroun à Londres. elle est entre la vie et la mort", affirme le 26 février, photos à l’appui, une page Facebook intitulée MRC/CRM. 

Malgré son nom, il ne s'agit pas de la page officielle du parti Mouvement pour la Renaissance du Cameroun-MRC (en anglais CRM), parti d’opposition au président Paul Biya qui dirige le pays depuis 1982. 

Cette annonce de l’immolation par le feu et de l’état de santé critique de Sandy Boston a été reprise sur plusieurs autres posts Facebook, généralement sans cette photographie. 

 

Que s’est-il réellement passé devant l’ambassade du Cameroun à Londres le 26 février 2020? 

La branche anglaise de la "Brigade anti-sardinards", une organisation camerounaise de l’opposition, a tenu en début d'après-midi un rassemblement devant l’ambassade du Cameroun à Londres.

Les manifestants entendaient notamment dénoncer le meurtre le 14 février dans le village de Ntumbo de 23 civils, dont 15 enfants (neuf de moins de 5 ans) et deux femmes enceintes, selon un  bilan de l'ONU.

Cette localité est située dans la région anglophone du Nord-Ouest,  en proie depuis trois ans à un conflit entre l’armée et des rebelles séparatistes.

L'opposition accuse l'armée de ce massacre. L'ONG Human Rights Watch a également estimé dans un rapport que "les forces gouvernementales et des membres de l'ethnie peule ont tué au moins 21 civils, dont 13 enfants et une femme enceinte (...) dans des conditions horribles".

L'armée a démenti dès les premiers jours, assurant qu'il s'agissait des conséquences d'un "malheureux accident" -l'explosion de conteneurs de carburant consécutive à des échanges de tirs entre soldats et rebelles séparatistes- et n'a évoqué la mort que de 5 civils.

Ce rassemblement de la "Brigade anti-sardinards UK" a été filmé en direct sur Facebook par un militant de l’organisation. 

Alors que Sandy Boston a été arrêtée par des policiers présents, il raconte (entre 9’33” et 9’52”): "Elle a versé sur elle tout un bidon de carburant et juste au moment où elle voulait craquer l'allumette, la police est tombée sur elle. Au moins cinq policiers costauds. Sinon, elle partait en feu". 

"Sandy se porte très bien", ponctue-t-il (à 13’). "Il ne faut pas vous inquiéter", assure-t-il. 

Capture de la vidéo du direct de la Brigade anti-sardinard UK sur Facebook prise le 27/02/2020

La Police métropolitaine de Londres a confirmé dans un communiqué que "vers 14h10 le mercredi 26 février, des policiers ont découvert qu'une femme tentait de s’arroser d’essence et de s'immoler par le feu lors d'un événement déclaré à Holland Park”, un espace vert situé à proximité de l’ambassade du Cameroun. 

"Les policiers présents sont immédiatement intervenus et ont mis hors de danger cette femme, qui n'a pas réussi à enflammer ses vêtements", poursuit la Met Police.

"Des secouristes ont évalué l’état de santé de la femme sur les lieux sans trouver aucune blessure". 

Une témoin, présente sur les lieux pour le compte d’un média en ligne, a également attesté à l’AFP que "la manifestante se porte bien".

"La police a réagi rapidement lorsqu'elle a réalisé qu'elle se versait de l'essence", a expliqué celle qui avait relaté l’événement dans une courte vidéo sur Twitter.

La photo qui accompagne la publication sur Sandy Boston est donc fausse.

D’où vient cette photo ?

Une recherche d’images inversée fait apparaître cette image d’une femme en feu, courant et hurlant de douleur, sur de nombreux sites d’Afrique francophone pour évoquer diverses prétendues scènes d’immolation. 

Elle a illustré un article qui prétend qu’un pasteur nigérian "confond l’essence à l’eau bénite et brûle son fidèle". Au Sénégal, un blogueur l’a utilisée au sujet d’un "ancien militaire qui s’immole par le feu devant le palais présidentiel". Ailleurs, elle est censée montrer une "iranienne qui a préféré s’immoler plutôt que d’être emprisonnée pour avoir regarder un match de football". 

Nous avons retrouvé ce cliché dans une séquence de cinq images sur le site de l’AFP, afpforum.com.

Capture d'écran du site AFPforum, le 27/02/2020

La légende qui lui est associée mentionne qu’elle a été prise dans la ville de Luxembourg, le 5 octobre 2004, et montre une femme belge d’origine congolaise qui s’est immolée par le feu après qu’on lui a refusé d'ouvrir un magasin. 

Le quotidien français Le Monde avait relaté, sans photo, le 19 octobre 2004 l’histoire de cette mère de famille désespérée.

“Mardi 5 octobre, Maggy Mufu Mpia, une quadragénaire belgo-congolaise, mère de trois enfants, (...) s’est arrosée d’essence en plein coeur de la capitale, Luxembourg, avant de craquer une allumette”. 

L’article confirme que cette femme voulait "dénoncer les tracasseries administratives dont sa famille était l’objet et le racisme dont ses enfants étaient victimes".