
Un médicament pour guérir du sida ? Un faux, depuis interdit dans plusieurs pays
- Cet article date de plus d'un an
- Publié le 05 juillet 2019 à 19:24
- Mis à jour le 06 juillet 2019 à 18:13
- Lecture : 9 min
- Par : Charlotte DURAND, Monique NGO MAYAG
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De très nombreuses personnes partagent régulièrement sur Facebook depuis 2014 un article du site “Black feelings”, affirmant qu’un professeur gabonais a trouvé un vaccin contre le sida.


Sur le site en question, on peut voir un compteur affichant le 27 juin plus de 322.000 réactions pour les publications Facebook liées à cet article.

L’article, datant de 2014, précise que ce médicament appelé Immunorex et développé par le professeur Donatien Mavoungou, "actuellement en phase d’essai clinique, a déjà été testé sur 200 malades en France et n’a présenté aucune réaction négative de la part de ces derniers".
Cité dans l'article, le chimiste gabonais se réjouit de cette découverte: “Nous avons actuellement un vaccin thérapeutique contre le sida, qui est à ce jour un des rares au monde à avoir réussi à entrer en phase 2, avec une autorisation d’arrêt de trithérapie pendant deux mois”.
L'Immunorex est-il en phase 2 d'essais clinique ?
Avant la mise sur le marché, en France, un vaccin doit passer trois phases d'essais clinique, après avoir obtenu un avis favorable du Comité de protection des personnes (CPP) et une autorisation de l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM). Le gouvernement détaille sur son site la procédure.
S'il existe "beaucoup" de vaccins ayant atteint la phase 2 d'essais clinique, l'Immunorex DM28 n'en a jamais fait partie, a assuré le 1er juillet à l'AFP le directeur de l'Agence nationale de recherches sur le sida et les hépatites virales (ANRS) François Dabis.
Selon lui, on ne trouve aucune trace de l'Immunorex dans le fichier mondial recensant tous les essais cliniques liés au VIH, ni dans la base de données généraliste américaine, où tous les essais cliniques mondiaux doivent être enregistrés.

Pourtant, en 2016 , le médicament est commercialisé en République Démocratique du Congo et devait l'être dans plusieurs autres pays africains en 2017.
L'efficacité de l'Immunorex a-t-elle été prouvée ?
Mais d’après une vaste enquête réalisée par notre confrère Olivier Hertel pour Sciences et Avenir à la suite de cette commercialisation, “il n’exist[ait à l'époque] aucune preuve que l’Immunorex-DM28 ait une efficacité contre le virus du sida. Il n’a jamais fait l’objet d’un véritable essai clinique normalement indispensable à la mise sur le marché d’un nouveau médicament”.
L’enquête évoque au contraire une étude réalisée et publiée par une équipe américaine en 2007, qui “n’a montré aucun effet positif de la DHEA (censée être la substance active du médicament, ndlr) sur le virus ou sur le système immunitaire des malades”.
Presque trois ans plus tard, le directeur de l'ANRS François Dabis confirme à l'AFP que la situation n'a pas changé : "Ce 'médicament' mis au point par un médecin gabonais fait depuis plusieurs années la une de la presse grand public, mais on ne trouve pratiquement pas de traces de recherche dans la littérature scientifique. Son efficacité n'a donc jamais été prouvée, pas plus au laboratoire que chez des patients".
Interdit de vente dans deux pays
Le "médicament" du professeur Donatien Mavoungou avait d’ailleurs fait l’objet d’une interdiction totale de commercialisation dans son propre pays en 2011, alors qu'il était disponible à la vente depuis 10 ans dans une pharmacie de Libreville, sans autorisation de mise sur le marché (AMM). Il était alors connu sous l'appellation “IM28” ou Immunor.
"La prescription de l’IM28 est formellement interdite sur toute l’étendue du territoire", annonce dans un communiqué du 29 avril 2011 la ministre gabonaise de la Santé, Claudine Menvoula.
Le ministère de la Santé ajoute que tous les stocks disponibles devaient “être détruit(s)” et exhorte le professeur à “présenter son protocole de recherche aux instances nationales d’expertise et d’éthique pour validation”.
A l'origine de cette décision: l'avis contraire des "partenaires au développement", au rang desquels l’OMS et l'ONUSIDA, et du CENAREST (Centre National de la Recherche Scientifique et Technologique).
Le CENAREST, l'équivalent gabonais du CNRS, prévient dans un courrier daté du 20 avril 2011 - soit environ une semaine avant son interdiction de vente - le ministère de l'Education nationale et de la Recherche scientifique qu'"en l'absence d'un dossier scientifique", l'IM 28 "ne peut être en aucune façon vendu comme 'médicament'".



Selon l’enquête de Sciences et Avenir du 1er décembre 2016, le dossier de l’Immunorex ne présentait "rien de nouveau depuis son interdiction au Gabon en 2011” lorsqu'il a été présenté pour sa commercialisation en RDC.
Un spécialiste du sida, le professeur Jean Daniel Lelièvre, y affirme notamment que le rapport présenté comme l’étude clinique du médicament ne constitue “en aucun cas une étude clinique ou même une étude scientifique”. “Il n’y a même pas de comparaison du traitement avec un placebo comme cela doit se faire systématiquement”, affirme le Pr Lelièvre.
Malgré cela, le médicament a bien été commercialisé en République Démocratique du Congo (RDC) et présenté officiellement à l'occasion d'un congrès qui se tenait à Kinshasa les 30 novembre et 1er décembre 2016.
Il a ensuite été retiré du marché le 19 janvier 2017, soit moins de deux mois plus tard, comme en fait état cet article du dossier de Sciences et Avenir.
Comment un tel produit s'est-il retrouvé sur le marché ?
Malgré tous les signaux, le médicament a été commercialisé en RDC grâce au soutien de l’IIDSRSI (Institut International pour le Soutien à la Recherche Scientifique Innovante ), basé à Sophia-Antipolis près de Nice.
Doté d’un comité scientifique prestigieux, l’institut français s’est appuyé sur la réputation de plusieurs spécialistes mondiaux du sida pour soutenir l'efficacité du médicament, en vue de sa commercialisation.


Parmi ces chercheurs, certains affirment avoir été piégés pour soutenir l’efficacité du médicament, explique l'enquête de Sciences et Avenir.

D'autres, comme le Français Jean-Claude Chermann, codécouvreur du VIH et le Canadien Mark Wainberg (décédé accidentellement le 11 avril 2017), découvreur d'une des molécules les plus utilisées pour l'élaboration des trithérapies, "ont cautionné" ce que Sciences et Avenir dénonce comme le "trafic" de faux médicament de "l'obscur institut".
"On peut regretter que certains scientifiques connus aient pu laisser penser qu'il y avait là une piste à creuser à un moment donné", a déclaré à l'AFP le directeur de l'ANRS François Dabis. "Ce produit est surtout connu pour les doutes suscités par le financement du programme", a-t-il ajouté.
Un produit au coeur de plusieurs affaires
Plusieurs poursuites judiciaires ont en effet été engagées en France contre Michel Paul Correa, le directeur de l'IIDSRSI.
En février 2018, Michel Paul Correa, jugé à Toulon pour escroquerie à la suite d'une plainte déposée par un couple d'Aix-en-Provence qui avait investi 120.000 € sous forme de prêt dans Immunorex, a été relaxé. Le parquet a fait appel.
Avant de prendre la tête de l'IIDSRSI, M. Correa avait déjà été condamné par le tribunal correctionnel de Grasse pour fausse publicité portant sur la qualité de laboratoire car il ne disposait que de simples bureaux. Il avait également été condamné pour utilisation sans autorisation ni vérification de travaux universitaires d'un test de détermination préconceptionnel du sexe d'un enfant.
L'Institut Pierre et Marie Curie s'était porté partie civile dans ce dossier, a précisé le parquet de Grasse à l'AFP.
Malgré son interdiction de commercialisation au Gabon et en RDC, l'Immunorex DM28 est toujours vendu en RDC et au Congo-Brazzaville via Facebook, selon nos collègues de Sciences et Avenir.
La publicité autour de l'Immunorex DM28 est telle qu'un escroc se fait passer pour le professeur Donatien Mavoungou pour soutirer de l'argent en leur promettant de leur envoyer ce "médicament", comme l'explique par notre consoeur Liselotte Mas pour France 24.
Les arnaques liées à la commercialisation de faux vaccins contre le SIDA "ont été fréquentes au début de l'épidémie, en Afrique comme dans d'autres parties du monde", explique le directeur de l'ANRS. Désormais, "il y en a de moins en moins, probablement parce que le niveau de preuve scientifique exigé pour communiquer est de plus en plus élevé".
D'après le site de l'OMS, 25,7 millions de personnes étaient atteintes du VIH en Afrique, en 2017. C'est la région du monde la plus touchée par les nouvelles infections (2/3 des nouvelles infections).
Selon Onusida, environ 48.000 personnes vivaient avec le virus du sida au Gabon en 2016 (sur 2 millions d'habitants, d'après les chiffres de la Banque mondiale), soit environ 2,5% de la population. En RDC, 390.000 personnes étaient infectées en 2017, sur environ 79 millions d'habitants (0,5% de la population).