Philippe Poutou parle de l'antisémitisme sur BFM TV, dimanche 22 avril. (BFM TV / AFP)

Sur l'antisémitisme, les propos discutables de Philippe Poutou

L'antisémitisme est-il l'apanage de la droite et de l'extrême droite ? Les musulmans se font-ils tuer à cause de leur confession plus souvent que les juifs ? S'exprimant dimanche sur BFM TV sur le "manifeste contre le nouvel antisémitisme" publié par Le Parisien, Philippe Poutou a lancé quelques affirmations discutables.

L'ex-candidat à la présidentielle du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) était invité dimanche à débattre du manifeste publié par le Parisien selon lequel il existe un "antisémitisme d’une partie de la gauche radicale qui a trouvé dans l’antisionisme l’alibi pour transformer les bourreaux des Juifs en victimes de la société". M. Poutou, 1,15% des suffrages exprimés en 2012 et 1,09% en 2017,  a dit être "entièrement en désaccord" avec ce document.

L'antisémitisme de la gauche radicale

Pour lui, "l'antisémitisme est beaucoup plus présent à droite et à l'extrême droite que dans la gauche radicale. La gauche radicale, c'est même infime".

Du côté de l'électorat, cette affirmation est défendable au vu des sondages d'opinion de ces dernières années.

Selon une étude Ifop de 2016, "les sympathisants socialistes ou du Front de Gauche", ces derniers étant généralement assimilés à la gauche radicale, font partie des segments de population qui "partagent nettement moins que la moyenne" des opinions antisémites. L'Ifop conclut en revanche que "les sympathisants frontistes" font preuve d'une adhésion à des opinions antisémites "systématiquement plus forte que la moyenne". "43% de ces derniers adhèrent au moins à trois affirmations relevant de préjugés antisémites contre 24% pour l’ensemble des personnes interrogées", relève l'institut.

Le rapport 2013 de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme a étudié spécifiquement la thèse d'un "nouvel antisémitisme". Comparable à celle défendue par le manifeste auquel s'est opposé Philippe Poutou devant les caméras de BFM TV, cette thèse veut que "l’antisémitisme qui hier sévissait surtout à l’extrême droite serait en train de migrer à l’extrême gauche".

D'après ce rapport, s'il y a bien une proportion sensiblement plus élevée de personnes adoptant certaines positions "antisémites" et "ayant une image négative d'Israël" (28%) chez ceux "déclarant une proximité avec le Front de gauche, le Parti communiste, le NPA ou LO" par rapport au reste de la gauche, "la proportion reste bien en dessous du niveau observé à droite" (41%).

Plus récemment, enfin, en décembre 2017, l'Ifop publiait un sondage sur le jugement porté sur la gravité du génocide des juifs durant la Seconde Guerre mondiale en fonction de l'affiliation politique. 85% des partisans de La République en Marche qualifient ce génocide de "crime monstrueux", l'option la plus ferme. Les proportions les plus importantes de sympathisants le qualifiant ainsi sont ensuite à gauche (78%) plutôt qu'à droite (65%). Si 72% des partisans de La France Insoumise partagent cette opinion, ce sont 66% des Républicains et 63% des partisans du Front National qui le font également, soit des pourcentages inférieurs côté gauche radicale que côté droite ou extrême droite, comme l'affirmait M. Poutou.

Le manifeste, en s'en prenant à "l'antisémitisme" supposé de la "gauche radicale" ne visait pour autant pas seulement les électorats mais aussi très probablement certaines organisations classées à l'extrême gauche. Ainsi, le "Parti des indigènes de la République", fondé en 2005 par des "militants issus de l'immigration post-coloniale", est décrié par des associations antiracistes traditionnelles, qui lui reprochent d'attiser la concurrence des mémoires. En 2015, la dénonciation du PIR d'un supposé "philosémitisme d'Etat" lui a aussi valu d'être accusé une nouvelle fois par ses adversaires de favoriser l'antisémitisme.

Houria Bouteldja, porte-parole du PIR, avait aussi déclaré en mars 2015 que "les juifs sont les boucliers, les tirailleurs de la politique impérialiste française et de sa politique islamophobe". Pour Jean-Luc Mélenchon, leader de La France insoumise, la phrase de Mme Bouteldja "est une déclaration antisémite avérée". "Je ne sais pas" si elle l'est, avait de son côté affirmé la députée LFI Danièle Obono au sujet des propos de sa "camarade" même si avait dit être de manière globale en "profond désaccord" avec les thèses du PIR.

Le nombre de meurtres visant des Français juifs ou musulmans

Sur le plateau de BFM TV, dimanche, la journaliste Apolline de Malherbe a par ailleurs évoqué un chiffre de 11 personnes juives tuées depuis 2006 en France à cause de leur confession. Ce chiffre fait référence à l'assassinat d'Ilan Halimi en 2006, la tuerie perpétrée par Mohamed Merah dans une école juive de Toulouse (sud) en 2012, de l'attaque du magasin Hyper Cacher par Amédy Coulibaly à Paris en 2015, de la mort par défenestration à Paris de Sarah Halimi en 2017 et, récemment, du meurtre d'une octogénaire juive dans la capitale, Mireille Knoll.

Philippe Poutou a répondu confusément "Combien d'arabes (ont été) tués effectivement...? Il y a peut-être beaucoup plus que 20... sûrement même."

Cette affirmation ne semble pas reposer sur des sources solides. Le rapport annuel 2018 du Collectif Contre l'Islamophobie en France ne mentionne explicitement aucune personne tuée à cause de sa confession musulmane. Le Collectif ne dénonce par ailleurs sur son site internet que quelques rares cas de meurtres dans les dernières années qu'il explique par une haine des musulmans, comme celui de Mohamed El Makouli.

Plus étoffé, le Bilan 2017 des actes racistes, antisémites, antimusulmans et antichrétiens, publié par la Ministère de l'intérieur, recense 121 "faits antimusulmans" et 311 "faits antisémites" pour l'année passée. Parmi ceux-ci, les "actions violentes antimusulmanes" sont au nombre de 72, contre 97 "actions violentes antisémites". Le rapport ne distingue pas la nature de ces actes et n'indique pas s'ils ont mené à la mort de la victime.

La communauté juive, qui représente moins de 1% de la population française, est la cible d'un tiers des faits de haine recensés. Ces chiffres tendent donc à montrer que les personnes juives sont plus spécifiquement victimes en France de faits de violence voire d'assassinats que ne l'est le reste de la population, y compris les personnes de confession musulmane.

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Bonus: Pascal Bruckner et Pascal Boniface

L'essayiste Pascal Bruckner, invité lundi matin de France Inter, a évoqué une "fameuse étude" du chercheur Pascal Boniface, directeur de l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), dans laquelle il aurait "au début des années 2000 (...) conseillé au PS de courtiser l'électorat musulman plus nombreux, cinq millions de citoyens, plutôt que l'électorat juif, 500.000", qualifiant cela à deux reprises de "bassesse électorale".

Pascal Bruckner parle d'antisémitisme au micro de France Inter lundi 23 avril. (France Inter / AFP)

En avril 2001, le chercheur, qui était à l'époque délégué national du PS aux questions stratégiques, avait envoyé une note --à laquelle M. Bruckner fait référence--, à François Hollande, alors Premier secrétaire PS, et Henri Nallet, alors délégué aux relations internationales au sein du PS, sur la manière d'aborder le conflit israélo-palestinien pour le PS.

Cette note est disponible sur Google Books, en annexe du livre de M. Boniface "Est-il permis de critiquer Israël ?" (ed. Robert Laffont).

M. Boniface y affirme notamment que "le lien entre la lutte contre l'antisémitisme et la défense à tout prix d'Israël tourne court, et peut même s'avérer contre productif. On ne combattra pas l'antisémitisme en légitimant l'actuelle répression des Palestiniens par Israël."

Pour lui, "à miser sur son poids électoral pour permettrer l'impunité du gouvernement israélien, la communauté juive est perdante là aussi à moyen terme. La communauté d'origine arabe et/ou musulmane s'organise également, voudra faire contrepoids et du moins en France pèsera plus vite lourd, si ce n'est déjà le cas. Il serait donc préférable pour chacun de faire respecter des principes universels et non pas le poids de chaque communauté", soulignait-il notamment.

M. Boniface a quitté le PS en 2003, dénonçant alors "le retour en force du communautarisme au sein du PS". "Priorité est donnée à ceux qui, au PS, ont une lecture ethnique du conflit israélo-palestinien", ajoutait alors M. Boniface, qui s'estimait "diabolisé" par "certains amis d'Israël".

Interrogé par l'AFP, M. Boniface a dit voir dans les accusations de M. Bruckner un "mensonge éhonté (...): je plaidais au contraire pour le respect des principes universels et pas pour les poids des communautés, et je disais que si on jouait le poids des communautés, les juifs seraient perdant à terme, parce qu'ils sont moins nombreux que les arabes".

Guillaume Daudin