Une affiche prônant une élection pacifique dans le quartier de Yopougon, à Abidjan (Sia Kambou/AFP)

Présidentielle en Côte d’Ivoire: quand les réseaux sociaux jettent de l’huile sur le feu

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Fausses déclarations, images détournées, vidéos sorties de leur contexte... Les réseaux sociaux en Côte d'Ivoire se sont transformés en vaste terrain de désinformation avant la présidentielle du 31 octobre, contribuant à tendre un climat déjà explosif.

Les partisans d'Alassane Ouattara, candidat à sa succession, et ceux de l'opposition, qui estiment qu'il viole la Constitution en briguant un troisième mandat, n'ont pas attendu la campagne officielle pour afficher leurs rivalités.

Ces dernières semaines, sur les réseaux sociaux et sur la messagerie WhatsApp, chacun a accusé la partie adverse à coup de fausses publications.

L'AFP en a vérifié près d'une dizaine ces dernières semaines (exemples ci-dessous, cliquer pour agrandir)

Certains ont prétendu montrer des photos de "prisonniers politiques sous Ouattara", en utilisant des images de 2006 dénonçant les conditions de détention dans les prisons ivoiriennes, bien avant l’arrivée de Ouattara en 2011.

D'autres ont affirmé que des bus de l'opposition avaient provoqué des accidents mortels en diffusant des photos d'accidents survenus au Ghana entre 2018 et 2020. L'annonce de la fermeture pour travaux du stade d'Abidjan à quelques jours d'un grand meeting de l'opposition a aussi circulé...

Autre publication virale: une militante pro-Ouattara en train de préparer des bulletins de vote pour bourrer les urnes. En réalité, elle manipule des spécimens destinés à expliquer la procédure du vote à la population.

Armes et mercenaires

D'anciennes images de manifestations ont aussi été ressorties pour illustrer  des protestations actuelles.

Certaines rumeurs, plus anxiogènes et difficilement vérifiables, ont fait état de livraisons d'armes (machettes, fusils d'assaut Kalachnikov...) dans des quartiers d'Abidjan et de province. Certaines annonçaient même l'arrivée de mercenaires des deux bords.

Des publications ont accusé aussi le pouvoir d’utiliser les "microbes", terme par lequel les Ivoiriens désignent des bandes de délinquants, pour s’en prendre à l’opposition ou créer de l’instabilité dans le pays.

Un panneau contre un troisième mandat du président Alassane Ouattara, après une manifestation le 14 août 2020 dans le village de Moapé, sur la commune d’Akoupé (Côte d’Ivoire)

Les réseaux sociaux amplifient les risques d'escalade et de violences dans un pays où les rivalités politiques et appartenances ethniques se superposent souvent.

Une trentaine de personnes sont mortes dans des violences pré-électorales et des affrontements intercommunautaires depuis l’annonce de la candidature d’Alassane Ouattara en août.

La semaine dernière, des affrontements à Dabou (50 km d’Abidjan) entre Adioukrous, une ethnie locale réputée favorable à l'opposition, et Dioulas, ethnie originaire du nord réputée pro-pouvoir, ont fait 16 morts et 67 blessés.

La crainte de nouvelles violences meurtrières est forte, dix ans après la crise post-électorale de 2010-2011, née du refus du président Laurent Gbagbo de reconnaître sa défaite électorale face à Alassane Ouattara.

Images de contestation venant de pays voisins 

"La désinformation fait partie de la guerre que se livrent les politiques. C'est une modalité d'expression entre eux", explique à l'AFP Fahiraman Rodrigue Kone, chercheur à l'African Security Sector Network (ASSN). "Ce qui est nouveau, c'est que les réseaux sociaux amplifient cette désinformation".

En août, une photo de soldats français arrivant à Abidjan a suffi à lancer la rumeur selon laquelle des renforts français débarquaient pour soutenir Ouattara, dix ans après l'intervention de la France pour l'installer au pouvoir et mettre fin à la crise. Il s'agissait en réalité de la relève de routine du contingent présent dans le pays.

Des images de mouvements de contestation qui secouent actuellement la Guinée et le Nigeria ont aussi été "recyclées".

Une vidéo d'un péage en feu prétendument à Abidjan a ainsi abondamment circulé. Pour les uns, c'était l'oeuvre de "milices" favorables au pouvoir, pour les autres une action de l'opposition qui prône la "désobéissance civile". Il s'agissait d'images du péage de Lekki à Lagos, un des points névralgiques de la contestation au Nigeria.

Une vendeuse ambulante passe devant une affiche de la Commission électorale indépendante dans une rue d’Abidjan, le 1er octobre 2020

Face à la recrudescence des publications fausses ou trompeuses, le président Ouattara avait annoncé en juin 2018 une loi contre les "fake news", mais elle n'est jamais entrée en vigueur.

L'article 173 du Code pénal ivoirien sanctionne "la publication ou reproduction de nouvelles fausses ou falsifiées" de peines pouvant aller jusqu'à trois ans de prison et 5 millions de francs CFA (7.500 euros).

"Frustrations et rancoeurs"

Facebook agit de son côté. Le réseau a annoncé en mai 2020 le démantèlement d’un réseau lié à une firme tunisienne, Ureputation, impliqué dans des opérations d'influence dans les élections de plusieurs pays africains, dont la Côte d'Ivoire.

Un total de 446 pages, 182 comptes Facebook, 96 groupes et 209 comptes Instagram ont alors été supprimés.

L’opérateur a également empêché la diffusion et le transfert de messages en masse sur Whatsapp et sur la messagerie Facebook.

"Nous prenons très au sérieux les interférences électorales étrangères et nationales et nous avons mis en place des équipes spécialisées et des technologies dédiées pour mettre fin à ce genre d'activités en Côte d'Ivoire, en Afrique et dans le monde", a déclaré une porte-parole de Facebook, jointe par l'AFP.

Pour Fahiraman Rodrigue Kone, le meilleur moyen de lutter contre les fausses publications est d'agir sur ses causes.

"Les fake news montrent les frustrations et les rancœurs, car les réconciliations nécessaires à la paix après la crise de 2010 n'ont pas eu lieu", souligne-t-il. "La responsabilité en incombe aux hommes politiques".

Les quatre candidats à l’élection présidentielle: Alassane Ouattara, Henri Konan Bédié, Pascal Affi N’Guessan et Kouadio Konan Bertin (de gauche à droite)