Non, le président de la RDC n'a pas signé d’accord de défense avec les Etats-Unis après la mort de l'ambassadeur d'Italie

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Des publications partagées plusieurs centaines de fois sur Facebook affirment que 30.000 soldats américains et 1.500 agents de la CIA vont être déployés en République démocratique du Congo (RDC) dans le cadre d’un accord de défense signé entre le président congolais Félix Tshisekedi et Washington, suite à l'attaque qui a coûté la vie à l’ambassadeur italien en RDC le 22 février. C'est faux: les autorités militaires démentent formellement l'existence d’un tel accord, et il n'existe aucune trace d'un quelconque traité conclu entre les deux parties depuis cette embuscade.

Relayant une photo de militaires en uniforme, plusieurs internautes affirment sur Facebook que le président de la République Démocratique du Congo (RDC) "vient de signer un accord de défense avec le gouvernement américain" en raison de "la situation sécuritaire qui ne cesse de s’empirer" dans le pays depuis "l'assassinat de l'ambassadeur italien", survenu le 22 février.

Luca Attanasio, 43 ans, son garde du corps italien, le carabinier Vittorio Iacovacci, 30 ans, et un chauffeur congolais du Programme alimentaire mondial (PAM), Mustafa Baguma Milambo, 56 ans, ont été tués lors d’une embuscade dans le village de Kibumba (est), alors qu’ils accompagnaient une mission humanitaire à l'initiative des Nations Unies.

Ce drame a provoqué un vif émoi et suscité des interrogations sur la façon dont ce voyage avait été organisé. La situation sécuritaire de l’est de la RDC est en effet délicate : à proximité se trouvent les fiefs de la rébellion hutu rwandaise des Forces démocratiques de la libération du Rwanda (FDLR) et des milices hutu congolaises Nyatura. Des rebelles congolais du M-23 s'y déplacent également, selon un expert du Baromètre sécuritaire du Kivu (KST).

Selon les publications relayées sur Facebook, l'accord de défense aurait justement été conclu pour "mettre fin aux groupes rebelles qui sèment la terreur aux Congolais de l'Est". Dans le cadre de cet accord, "30.000 forces Marines américains et 1500 agents des services renseignements CIA (Central Intelligence Agency) et la NSA (National Security Agency) viennent d'être déployer à l'Est de la RDC (sic)", va jusqu’à préciser l’auteur de ce post.

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 1er mars 2021

Cette information a été partagée plus de 1.000 fois depuis le 24 février sur Facebook (1, 2) et a suscité de nombreux commentaires : certains internautes s'indignent que l'action sécuritaire des forces congolaises soit insuffisante ("Nous avons des militaires de toutes catégories, au lieu de les financer vous continuez à prendre des engagements ailleurs") tandis que d'autres s'inquiètent de la présence de troupes occidentales sur le sol congolais ("Qui oublie que les Américains et les Européens sont tous complices de l'insécurité dans l'est de notre pays?").

Démentis congolais et américains

Il s'agit en réalité d'une "fake news", selon le général de brigade Sylvain Ekenge, porte-parole adjoint des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC). "De toutes les manières, 30.000 militaires qui se déplacent ne se fait pas en cachette", a assuré ce dernier à l'AFP, en soulignant qu'un tel déplacement ne pouvait se faire "en catimini" en raison de la "lourde logistique" requise. "Lorsqu'il y aura un tel événement, l'armée congolaise se chargera de communiquer", a-t-il conclu. 

Contacté par l'AFP, le ministère de la Défense des Etats-Unis a lui aussi démenti "catégoriquement" avoir signé un tel accord avec la RDC après l'attaque du 22 février.

"Les Etats-Unis soutiennent les efforts de la RDC en ce qui concerne le rétablissement de la paix et de la stabilité dans l'est du pays", a déclaré un porte-parole du ministère, précisant que la coopération américano-congolaise concerne la "professionnalisation de l'armée du pays, l'ingénierie civile et militaire, la maîtrise de la langue anglaise, la justice militaire et la formation aux droits humains".

La page du site du ministère de la Défense états-unien consacrée à la République démocratique du Congo, de fait, ne fait état d'aucun accord conclu après l'embuscade menée contre un convoi du PAM dans l'est du pays.

Le dernier engagement pris par les Etats-Unis en matière de coopération sécuritaire bilatérale date d'octobre 2020, selon un article du département d’Etat américain publié le 21 février. Il s'agit d'un "protocole d'accord" (MOU) portant sur "la relance et l'intensification renouvelée de la coopération militaire et stratégique entre les deux nations", et couvrant un investissement de cinq millions de dollars consacrés aux opérations de maintien de la paix, à l'éducation militaire et à l'entraînement des troupes congolaises.

Photo d'un entraînement de militaires américains en France

Si aucun des internautes qui partagent cette fausse information n'affirme explicitement que l'image utilisée par la publication Facbeoo représente les troupes américaines qui seraient déployées dans le pays, il s'avère que la photographie en question n'a aucun lien avec la RDC.

Une recherche d'images inversée sur le moteur de recherches Google permet de retrouver cette pohoto sur la page Facebook officielle de l'Armée de Terre française. Selon l’armée, elle montre "un cadre de l'armée américaine [qui] donne ses consignes avant le départ de la répétition" pour la parade du 14 juillet 2017, en hommage à "l'entrée en guerre des troupes américaines en 1917 aux côtés des forces alliées".

Capture d'écran d'une publication Facebook, réalisée le 1er mars 2021

D’après la description de l'album photos du compte Facebook de l'armée française, cet entraînement a eu lieu à Satory, un quartier de la ville de Versailles, en France, lors de la semaine précédant les célébrations.

Capture d'écran d'un album photos Facebook, réalisée le 1er mars 2021

Un "enlèvement ciblé qui aurait mal tourné" ?

La principale question encore ouverte au sujet de la mort de l'ambassadeur italien, de son garde du corps et de leur chauffeur porte sur l’identité des auteurs et sur leurs motivations. Les autorités congolaises ont accusé le 22 février les rebelles hutus rwandais des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), installées dans l'est de la RDC, d'en être responsables. 

Mais dans un communiqué envoyé le lendemain à l'AFP, les rebelles des FDLR ont nié être impliqués dans cette attaque, en demandant "aux autorités congolaises et à la Monusco (Mission de l'ONU en RDC) de faire toute la lumière sur les responsabilités de cet ignoble assassinat au lieu de recourir à des accusations hâtives".

Quant au mobile des meurtriers, tout laisse penser qu'il s’agissait d'"une tentative d'enlèvement qui a mal tourné", selon des sources occidentales à Kinshasa. "La route était considérée comme sécurisée et ne nécessitait pas une escorte militaire", a expliqué un diplomate européen. Le convoi du PAM avec lequel il circulait était constitué de deux véhicules Toyota Land Cruiser 4x4, qui n'étaient pas blindés, selon ce diplomate.

Des soldats des Nations Unies (Onu) récupèrent les corps de l'ambassadeur italien en RDC, son garde du corps et son chauffeur aux abords du parc national de Virunga, près du village de Kibumba, à 25 kilomètres de Goma, où ils ont été tués lors d'une attaque le 22 février 2021 (AFP / Alexis Huguet)

Les circonstances de la fusillade devront être éclaircies par les enquêtes du PAM et de l'ONU, à qui le chef de la diplomatie italienne Luigi Di Maio a demandé "des réponses claires et exhaustives". Le parquet de Rome a ouvert de son côté une enquête pour "séquestration de personnes à des fins terroristes", selon la presse italienne. 

Dans un entretien au quotidien italien Il Messaggero, Zakia Seddiki, veuve de l'ambassadeur, a évoqué le 26 février "la trahison" d'un proche qui connaissait les faits et gestes du diplomate. "Quelqu'un qui connaissait ses déplacements a parlé, l'a vendu et l'a trahi", a-t-elle ajouté, sans plus de précisions.

Les funérailles d'Etat de Luca Attanasio et de Vittorio Iacovacci, son garde du corps, se sont déroulées le 25 février à Rome, en présence du chef du gouvernement italien Mario Draghi, des présidents du Sénat et de la Chambre des députés. Plusieurs ministres ont également assisté à la cérémonie.

Des officiers de police italiens portent les cercueils drapés des couleurs italiennes de l'ambassadeur italien en République démocratique du Congo Luca Attanasio (gauche) et de son garde du corps Vittorio Iacovacci (droite) dans la basilique Sainte-Marie- Des-Anges-et-Des-Martyrs, à Rome, lors de leurs funérailles d'Etat (AFP / Vincenzo Pinto)

Selon le journal La Stampa, Luca Attanasio, arrivé en RDC en 2017, avait demandé l'année suivante au ministère italien des Affaires étrangères de porter de deux à quatre le nombre de carabiniers mis à disposition pour sa sécurité rapprochée, à l'instar de ce dont bénéficiait son prédécesseur.

Après une mission d'inspection en RDC, sa requête a été refusée, écrit le quotidien. Une affirmation démentie par le ministère qui assure que cette requête, formulée à l'approche des élections générales de décembre 2018, dans un "climat de grandes tensions politiques et sociales", a été accordée durant la période requise.

Troubles sécuritaires dans l'est de la RDC

L'est de la RDC est déstabilisé depuis près de trois décennies par la présence de dizaines de groupes armés locaux et étrangers. Dans un récent rapport, le groupe d'études KST a recensé au moins "122 groupes armés" actifs dans quatre provinces orientales (Ituri,Nord-Kivu, Sud-Kivu et Tanganyika).

Le 1er mars, l’armée congolaise a annoncé avoir tué seize miliciens et perdu trois soldats en trois jours d'offensive contre un groupe armé actif en Ituri, dans le nord-est du pays. L'offensive des Forces armées de la RDC (FARDC) lancée le 26 février a ciblé des fiefs du groupe armé Force Patriotique et Intégrationniste du Congo (FPIC) actif dans le territoire d'Irumu. 

Par ailleurs, dix civils ont été tués dans la nuit du 27 au 28 février dans deux attaques attribuées au groupe armé Forces démocratiques alliées (ADF), dans la même région, selon l'armée.

Les ADF sont historiquement des rebelles musulmans ougandais, installés dans l'est de la RDC depuis 1995. Ces bandes armées commettent régulièrement des massacres sur des civils dans la région de Beni et ses environs. L'armée congolaise a mené depuis fin octobre 2019 des opérations militaires contre ces groupes armés, sans avoir toutefois pu mettre fin aux massacres.

Fausses informations en série

L'attaque du convoi du PAM a déjà fait l'objet de plusieurs rumeurs infondées depuis le 22 février. Des utilisateurs ont par exemple partagé sur Facebook une fausse lettre attribuée au ministère des Affaires étrangères italien, qui affirmait que "l'Italie se réserve le droit de mettre en accusation devant les instances Internationales Félix Tshisekedi" après le drame. 

Quelques jours plus tard, plusieurs internautes ont commencé à faire circuler sur Facebook et sur Whatsapp des photos de Luca Attanasio, prouvant selon eux que le diplomate était en réalité un "exploitant minier de longue date" et visitait une exploitation minière lorsqu'il a été pris pour cible.

Selon les vérifications réalisées par l’AFP, il s’agit là encore d’une fausse information: les images virales ont été prises lors d'une visite effectuée deux jours auparavant dans une école située dans la même région que le village de Kibumba, où a eu lieu l'attaque mortelle. 

Marion Lefèvre