Capture d'écran de Julien Denormandie, mardi 30 janvier 2018 sur France Inter (France Inter / Dailymotion / AFP)

Non, il n'y a pas 50 hommes sans-abri en Île-de-France la nuit (mais beaucoup plus)

Julien Denormandie, secrétaire d'Etat auprès du ministre de la Cohésion des territoires, a affirmé sur France Inter qu'"une cinquantaine d'hommes isolés en Île-de-France" ont dormi dehors de lundi à mardi. Mais toutes les sources s'accordent pour dire que ce chiffre est considérablement sous-évalué.

Invité de France Inter mardi matin, M. Denormandie essaie d'expliquer pourquoi le gouvernement n'a pas tenu la promesse de juillet d'Emmanuel Macron selon lequel il n'y aurait "d'ici à la fin de l’année" 2017 "plus personne dans les rues".

"La situation est extrêmement compliquée, ce sont des hommes et des femmes avec leurs propres histoires qui, parfois, sont difficiles à repérer", justifie ce membre du gouvernement, avant de souligner que "ces 13.000 places (ndlr: d'hébergement) supplémentaires que nous avons ouvertes permettent par exemple au moment où on se parle à toute femme, à toute famille qui appelle le 115 de se voir proposer une solution adaptée. Ca faisait très longtemps que c'était pas arrivé."

"- Il y a combien de gens qui ont dormi dehors cette nuit, vous le savez ?", le coupe alors la journaliste.

"Les chiffres que nous avons, c'est à peu près une cinquantaine d'hommes isolés en Île-de-France, pour être très précis", répond M. Denormandie.

Selon le président du Samu social Eric Pliez, contacté par la journaliste de l'AFP Claire Doyen, ce chiffre correspond aux 50 appels qu'a reçus le 115 dans la nuit de lundi à mardi de la part d'hommes seuls à Paris et qui n'ont pas abouti à une solution d'hébergement.

Le chiffre donné par le secrétaire d'Etat est donc d'ores et déjà doublement problématique: la question est globale mais M. Denormandie répond sur une zone géographique bien plus restreinte ; M. Denormandie donne des chiffres qui correspondent à la ville de Paris alors qu'il dit répondre pour toute l'Île-de-France.

Surtout, ajoute M. Pliez, "on ne peut pas utiliser ce chiffre de cette manière-là, car il faut bien prendre cette unité de mesure pour ce qu'elle est. C'est à l'image du grand écart entre ce que l'on voit dans la rue en sortant de chez soi et la réalité du 115", a-t-il expliqué.

Toutes les personnes qui appellent le 115 ne sont pas stricto sensu à la rue, mais vivent parfois dans des squats, des lieux non prévus pour l'habitation comme des parkings, des halls d'immeubles, des appartements insalubres ou sur-occupés…

Mais en même temps, de nombreuses personnes à la rue renoncent à appeler le 115 car le numéro d'urgence est saturé ou parce qu'elles ne veulent pas aller dans les centres d'hébergement. 

Ce chiffre est donc très peu représentatif du nombre de personnes qui passent effectivement la nuit à la rue.

Selon Eric Pliez, s'appuyant sur les maraudes faites par le Samu social, on estime que chaque nuit, pour la seule ville de Paris, ce sont 2.500 à 3.000 personnes qui sont à la rue ou dans des lieux non prévus pour l'habitation.

Un comptage "test" du nombre de SDF a d'ailleurs été réalisé dans la nuit du 24 au 25 janvier dans le 10e arrondissement, avant une "nuit de la solidarité" organisée par la mairie de Paris le 15 février pour comptabiliser les SDF sur l'ensemble de la capitale.

Un décompte de 450 SDF a été évoqué par des associations ou la presse. "Je ne confirmerai ni n'infirmerai un chiffre qui n'est pas loin de la réalité mais, cela dit, qui mérite d'être affiné", a indiqué jeudi à la presse Bruno Julliard, premier adjoint de la maire PS de Paris Anne Hidalgo.

Mais c'est déjà plus, bien plus que les 50 hommes isolés évoqués pour toute l'Île-de-France par M. Denormandie.

Un sans-abri à Paris, le 29 décembre 2017Un sans-abri à Paris, le 29 décembre 2017 (AFP / Stephane De Sakutin)

Selon la dernière enquête sur le sujet de l'Insee, il y avait d'ailleurs en France métropolitaine 141.500 personnes sans domicile fixe début 2012, avec la plus forte concentration en région parisienne. Et selon le 23e rapport de la Fondation Abbé Pierre rendu public mardi, "tout porte à penser que la hausse s'est poursuivie".

Claire Doyen
Guillaume Daudin