Non, des tribunaux américains n'ont pas "confirmé" que le vaccin contre la rougeole "cause l’autisme"

  • Cet article date de plus d'un an
  • Publié le 16 février 2019 à 20:20
  • Lecture : 5 min
  • Par : Rémi BANET, Marlowe HOOD
Des tribunaux américains ont-ils "confirmé" que "le vaccin ROR cause l’autisme", comme l’affirme le site "Santé Nutrition" dans un article partagé près de 6.000 fois ce mois-ci ? Faux : le tribunal américain cité dans l’article n’a pas établi de lien entre ce vaccin et l'autisme. Les études menées sur ce sujet n’ont par ailleurs jamais mis au jour un tel lien.

L'article de "Santé Nutrition" date de 2015, mais il est partagé au moins une fois par an par la page Facebook du site, l'une des plus suivies en France sur la thématique santé avec plus d'un million d'abonnés.

On le retrouve dans ce post du 1er juin 2015 ; dans celui-ci, du 18 septembre 2016 ; dans un autre du 27 février 2017 ; ici encore le 1er février 2018 ou, plus récemment, le 2 février dernier, ici. Avec, à chaque fois, des milliers de partages à la clé.

Image
Capture d'écran de la page Facebook Santé Nutrition réalisée le 14/02/2019

 

L’article, intitulé "Les tribunaux confirment discrètement que le vaccin ROR cause l’autisme"est catégorique : "Vous n’entendrez rien à ce sujet dans les médias traditionnels, mais le 'tribunal des vaccins' du gouvernement fédéral [américain] a une nouvelle fois concédé (...) que la combinaison de la Rougeole, des Oreillons et de la Rubéole (ROR) en un seul vaccin provoque l’autisme".

"Et donc on fait comment ?? si on fait le vaccin y'a des risques et si on le fait pas il pe être malade", s'interroge une internaute sur Facebook (voir ci-dessus). "Sa rend fou il nous empoisonne de partout."

L'affaire Ryan Mojabi

"Santé Nutrition" revient dans son article sur une affaire jugée aux Etats-Unis en 2012 : des parents affirmaient que leur enfant, Ryan Mojabi, âgé de 9 ans à l'époque, avait développé des "troubles du spectre de l’autisme" (TSA) après avoir reçu plusieurs injections du vaccin Rougeole-oreillons-rubéole (ROR) entre 2003 et 2005 (voir ci-dessous).

En réalité, le tribunal américain cité dans l'article n’a pas établi de lien entre le vaccin ROR et l'autisme, contrairement à ce qu’affirme Santé Nutrition.

Les juges ont seulement reconnu que l’enfant avait souffert d’une autre pathologie, une encéphalite (inflammation du cerveau) à la suite de la première injection du vaccin, survenue en décembre 2003.

L’encéphalite faisant partie des effets secondaires possibles - mais extrêmement rares - du vaccin ROR (voir le site du Centre américain de contrôle et de prévention des maladies), les juges ont accordé une compensation financière de près d’un million de dollars à la famille.

Un programme américain prévoit en effet des indemnisations quand des effets secondaires des vaccins se produisent. Ce programme a été lancé dans les années 1980 afin de prévenir une baisse du taux de vaccination et éviter une "résurgence de maladies évitables", comme l'expliquaient l'an dernier nos confrères de 20 Minutes.

"Il est à noter que les cas d’encéphalite ont été rapportés avec une fréquence inférieure à 1 sur 10 millions de doses. Le risque d’encéphalite suite à l’administration du vaccin est bien inférieur au risque d’encéphalite causé par les infections naturelles", affirme l'Agence française du médicament (ANSM) au sujet du vaccin ROR.

Par ailleurs, si de nombreux enfants autistes souffrent d'inflammation du cerveau, comme le souligne cette étude de 2015, "dire par ricochet que le vaccin contre la rougeole peut donner l'autisme parce que l'encéphalite peut donner des troubles du spectre autistique, c'est faux", affirme le professeur Kumaran Deiva, chef de service Neurologie pédiatrique à l'hôpital Bicêtre (Val-de-Marne) et coordinateur du Centre national de références des maladies neuro-inflammatoires de l'enfant.

"Vous ne trouverez pas, en dehors de causes bien identifiées telle que la génétique, une infection virale qui est responsable de l'autisme. Une encéphalite peut évoluer vers un tableau d'autisme, avec des troubles du spectre autistique, mais pas vers un autisme 'vrai' avec troubles des interactions sociales, troubles du langage et du comportement", explique le médecin à l'AFP. 

"Il y a beaucoup de théories fumeuses parce qu'on ne connaît pas les causes de l'autisme, qui est à ce jour multifactoriel. On est encore en train de chercher. Quand on n'a pas de causes derrière, on essaie de trouver les causes les plus facilement incriminables, comme le vaccin", ajoute-t-il.

L'étude falsifiée de Wakefield 

"Santé Nutrition" s'appuie par ailleurs dans son article une étude publiée en 1998 dans la revue médicale The Lancet par le médecin britannique Andrew Wakefield.

Le site affirme que, dans l’affaire Ryan Mojabi, la décision des juges américains est venue "confirmer" les conclusions du scientifique :

Image
Capture d'écran du site sante-nutrition.org réalisée le 14/02/2018

 

Problème : cette étude, qui suggérait un lien entre vaccination ROR et autisme chez les enfants en bas âge, s’est avérée avoir été falsifiée. 

Fait rare, l’étude a été retirée par The Lancet en 2010 (voir capture d'écran ci-dessous). Andrew Wakefield a lui été "radié" de l’ordre des médecins britannique, comme l'explique le NHS, le système public de santé britannique, sur son site internet. 

Image
Capture d'écran du site de The Lancet réalisée le 14/02/2018

Des travaux postérieurs ont démontré l'absence de lien entre vaccin et autisme, mais l'étude d'Andrew Wakefield continue d'être brandie par certains opposants aux vaccins.

Selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), cette étude, par les inquiétudes qu'elle a fait naître chez certains parents, a "fait baisser les taux de vaccination" et "provoqué par la suite des flambées de maladies". Pourtant, martèle l'organisation, "rien n’indique qu’il y ait un lien entre le ROR et l’autisme ou les troubles autistiques​".

L'OMS a alerté ce jeudi sur une flambée de rougeole dans le monde : les cas signalés ont bondi de 50 % l'an dernier par rapport à 2017. 

Les cas de rougeole avaient déjà bondi en 2017 de plus de 30% par rapport à 2016, faisant 110.000 morts à travers le monde, selon l'organisation. Une résurgence qu'elle expliquait fin 2018 dans le cas de l'Europe "par un relâchement de la vigilance à l’égard de la maladie et la diffusion de fausses informations sur le vaccin".

Vous souhaitez que l'AFP vérifie une information?

Nous contacter