Captures d'écran de la vidéo accusant des journalistes de manipulation (DR)

Non, cette vidéo ne montre pas des journalistes mettant en scène une noyade de migrants

Une vidéo, devenue virale dans plusieurs pays d'Europe, prétend montrer une équipe de télévision en train de mettre en scène une noyade de migrants sur une plage de Crète. Nous avons retrouvé deux membres de l’équipe de tournage incriminée : ils tournaient en réalité un documentaire sur l'exode des Grecs d'Asie mineure de 1922.

"Pauvres petits migrants ! C'est exactement comme ça que ça passe, tout ce qu'ils nous montrent à la télé ! C'est une blague ? La réalisatrice est en train de tourner la scène du 'les migrants se noient dans la mer' ", explique une voix d'homme en tchèque.

Capture d'écran de la vidéo accusant une équipe de télévision de manipulationCapture d'écran de la vidéo accusant une équipe de télévision de manipulation (DR)

Au premier abord, la vidéo, longue d'une minute et dix-sept secondes, interpelle. Elle montre un groupe d'une dizaine de personnes dans l’eau, à proximité d’une plage. La plupart sont des femmes. Toutes sont habillées et voilées, et deux d’entre elles portent de gros balluchons rouge et blanc. Le groupe avance dans la mer, quand cinq personnes situées à leur côté se mettent à flotter à la surface de l'eau, inertes.

Capture d'écran de la vidéoCapture d'écran de la vidéo (DR)

Les images, tournées fin juillet sur une plage de Ierapetra, en Crète (voir "Comment nous avons procédé" en bas de l’article), interpellent d’autant plus que leur auteur tourne son appareil à deux reprises vers la plage, zoomant sur un groupe de trois personnes se tenant autour d'un appareil photo posé sur un trépied et orienté en direction de la mer.

La présence de ce groupe à proximité de l'appareil peut laisser penser qu’il s’agit de journalistes ou d’une équipe de tournage.

Capture d'écran de la vidéoCapture d'écran de la vidéo (DR)

Depuis le 31 juillet, des dizaines de sites internet, de pages Facebook et de comptes Twitter ont publié ces images, affirmant ou sous-entendant à chaque fois qu’elles donnaient à voir des journalistes en plein travail de manipulation.

"Des images et des clips de migrants ont été largement diffusés pour manipuler l’opinion publique et susciter la sympathie. C’est l’une des premières fois qu’une telle séquence a été capturée par un membre du public au moment où elle se produisait", écrit ainsi le site "Le Nouvel Ordre Mondial".

"Des journalistes tchèques pris la main dans le sac en train de réaliser un fake sur le débarquement d'une embarcation de #migrants. Les medias prêts à tout pour faire de l'argent et vous manipuler", s’indigne un utilisateur de Twitter.

Capture d'écran TwitterCapture d'écran Twitter (DR)

Selon notre décompte, la vidéo totalise en trois semaines plus de 1,2 million de vues sur Youtube, Facebook et Twitter. Elle a été partagée des dizaines de milliers de fois, en République tchèque tout d’abord, mais aussi en Pologne, en France, au Royaume-Uni, et en Espagne notamment.

La page Facebook tchèque AntiKavarna, qui a été l’une des premières à publier cette vidéo (le 31 juillet au matin), contribuant à diffuser l’intox à une grande échelle, présente l'auteur de ces images comme étant "Marek Chrastina".

Nous avons retrouvé cet homme (voir "Comment nous avons procédé"), présent sur Facebook sous le pseudo "Marek Ch". Dans un commentaire publié le 31 juillet, il affirme être l’auteur de la vidéo devenue virale :

"C’est super que tu aies pris cette vidéo", écrit un de ses contacts Facebook dans un commentaire publié sur sa page.

"Merci, j’espère que je ne vais pas le regretter", rétorque "Marek Ch".

Capture d'écran montrant un échange entre "Marek Ch" et l'un de ses contacts FacebookCapture d'écran montrant un échange entre "Marek Ch" et l'un de ses contacts Facebook (DR)

Contacté par l’AFP, "Marek Ch" (qui a confirmé s'appeler Marek Chrastina) a confirmé samedi 25 août, trois jours après la publication de notre enquête, être l'auteur de la vidéo, tournée selon lui le 23 juillet.

Nous avons par ailleurs retrouvé deux des membres de l’équipe de tournage accusée d'avoir mis en scène la noyade.

L’homme en short noir et au t-shirt beige, qui tient un drone dans la main droite, s’appelle Giorgos Balothiaris. Le voici ici. La femme assise sur la chaise verte, derrière l’appareil, se nomme Eleni Vlassi et se présente comme journaliste et directrice artistique du Festival international du documentaire de Ierapetra. La voici ici.

Avant d’être contactée par l’AFP, Mme Vlassi ignorait qu’une vidéo l’accusant de manipulation circulait sur internet. Et encore moins que celle-ci était virale dans plusieurs pays d'Europe.

"La scène est censée se passer en Turquie, en 1922"

Interrogée, elle explique sa version des faits, totalement différente de celle de la vidéo l'incriminant :

"Ces plans [qu’elle est en train de réaliser sur la vidéo de "Marek Ch"] ont été tournés dans le cadre du tournage d’un documentaire intitulé 'La Terre de Notre-Dame des Douleurs', qui revient sur la 'catastrophe' d’Asie mineure de 1922", lorsque des milliers de Grecs d’Asie Mineure, chassés des décombres de l'empire ottoman, ont afflué en Grèce, détaille Eleni Vlassi à l’AFP.

"La scène est censée se passer en Turquie, en 1922, quand les Grecs ont fui l’incendie d’Izmir. Ils s’échappaient par la mer, et certains se noyaient", poursuit-elle, insistant sur le fait que cette séquence "n’a aucun lien avec les migrants actuels".

Mme Vlassi a indiqué à l’AFP "se réserver le droit d’entreprendre une action en justice" contre l’auteur de la vidéo l’incriminant - au vu de la viralité de celle-ci.

Le tournage de son documentaire a débuté en septembre 2017 et s'est terminé le 24 juillet 2018, et cette scène est l’une des toutes dernières à avoir été filmée, "entre le 20 et le 24 juillet", selon Eleni Vlassi.

Les personnes filmées dans l’eau, et accusées pour certaines de simuler une noyade, "sont des volontaires des associations culturelles de Crète et des associations des Crétois originaires d’Asie mineure", ajoute-t-elle.

La réalisatrice n’a pas souhaité nous fournir une copie du documentaire dans son intégralité, ce dernier étant en lice dans plusieurs festivals, a-t-elle expliqué, arguant de raisons juridiques.

Elle nous a en revanche fait parvenir la bande-annonce de son documentaire : sur celle-ci, aux 4e et 5e secondes, les acteurs apparaissant sur la vidéo de "Marek Ch" sont visibles (voir capture d'écran et extrait ci-dessous). Il y a celles et ceux qui flottent à la surface de l’eau, inertes, et les femmes, avec leur vêtements noirs, leur voiles à motifs ou rayures et leur gros balluchons rouge et blanc. 

 
Capture d'écran du documentaire "La Terre de Notre-Dame des Douleurs"Capture d'écran du documentaire "La Terre de Notre-Dame des Douleurs" (Eleni Vlassi / DR)

Interrogé samedi par l'AFP, Marek Chrastina, à qui nous avons envoyé l'extrait de la bande-annonce du documentaire, a reconnu que sa vidéo présentait les faits de manière "erronée" :

"J'ai mal interprété la situation, et je suis désolé d'avoir publié la vidéo avec un commentaire erroné", a-t-il dit, affirmant présenter "[s]es excuses".

 

COMMENT NOUS AVONS PROCÉDÉ :

1 - L’identification du lieu : plusieurs indices nous ont permis de retrouver l’endroit précis où la vidéo a été tournée. Tout d’abord, l’auteur de la vidéo, Marek Chrastina, affirme que les images sont tournées en Crète. Ensuite, la présence d’un arbre sur la plage (1), très proche de l’eau, la forme de la plage, en croissant de lune (2), et la présence de nombreux immeubles (3) et d'une montagne (4) en arrière-plan, ainsi que celle de plusieurs paillottes sur la plage (non visibles sur cette capture d’écran). 

Capture d'écran de la vidéoCapture d'écran de la vidéo (DR)

Nous avons alors survolé le littoral crétois avec Google Maps (vue satellite) en quête des indices ci-dessus. Nous sommes parvenus à identifier une plage similaire en tout point, et avons confirmé avec l’outil Google Street View qu’il s’agissait bien du même endroit en comparant notamment les paillottes visibles dans la vidéo.

Vue satellite de la plage de IerapetraVue satellite de la plage de Ierapetra (DR)

2 - L’identification de l’auteur de la vidéo : grâce à une recherche inversée réalisée avec l’outil InVID*, nous avons identifié plusieurs sites et pages ayant diffusé la vidéo. Un page Facebook tchèque présentait l’auteur des images comme étant Marek Chrastina.

Une requête "Marek Chrastina" sur Facebook ne permettant pas de remonter jusqu’à l’auteur, qui s'exprime en tchèque dans la vidéo, nous avons effectué cette même recherche sur le réseau social russe Vkontakte, assez populaire en République tchèque. Nous avons identifié une publication Facebook partagée sur cette plateforme et redirigeant vers le compte Facebook dont l’identifiant (ID) est "marek.chrastina.1967".

Capture d'écran VkontakteCapture d'écran Vkontakte (DR)

Un simple copier-coller de cet URL dans notre navigateur nous a permis de nous rendre sur son profil Facebook. Il s’y présente sous le pseudo "Marek Ch".

Capture d'écran FacebookCapture d'écran Facebook (DR)

Surtout, nous avons retrouvé grâce à l’outil "Who posted what ?" (qui permet d'effectuer une recherche avancée sur des posts Facebook publics) un commentaire de "Marek Ch" dans lequel il affirme être l’auteur de la vidéo de Ierapetra.

Par ailleurs, entre le 19 au 28 juillet, "Marek Ch" s’est géolocalisé à sept reprises sur Facebook à l'hôtel Almyra, un complexe situé dans la petite ville Koutsounari, à 8,5 km à l'est de Ierapetra (voir ci-dessous).

Samedi 25 août, Marek Chrastina nous a confirmé dans un échange Facebook être l'auteur de la vidéo, tournée selon lui le 23 juillet. Pour rappel, Eleni Vlassi avait indiqué de son côté avoir tourné sur la plage de Ierapetra "entre le 20 et le 24 juillet". 

Capture d'écran FacebookCapture d'écran Facebook (DR)

3 - L’identification de l’équipe de tournage : il s’agissait là de la tâche la plus importante, afin d’obtenir la version des personnes incriminées dans la vidéo de Marek Chrastina et de comprendre ce qu'elles étaient en train de faire.

Nous avons envoyé une capture d’écran de la vidéo montrant distinctement les visages des membres de cette équipe à plusieurs vidéastes et "fixeurs" vivant en Crète après avoir trouvé leurs contacts sur internet.

Moins d’une heure trente plus tard, l’un d’eux, Manolis Kritsotakis, nous a donné le nom de deux des membres de l’équipe de tournage (voir article plus haut), ainsi que le numéro de téléphone et l’adresse mail d’Eleni Vlassi.

*Outil développé notamment par l'AFP et permettant, entre autres, d'effectuer des recherches 
inversées à partir de vidéos.

Article mis à jour samedi 25 août à 14h20 avec les excuses de l'auteur de la vidéo mettant en cause 
l'équipe de tournage.
Rémi Banet