Des cochons prêts à être tués à Port Dickson en Malaisie, le 2 mars 1999 (AFP / Upali Aturugiri)

Non, ces cochons n'ont pas été enterrés vivants car ils étaient "impropres à la consommation"

Non, des cochons n'ont pas été enterrés vivants par l'"industrie de la viande" parce qu'ils étaient "impropres à la consommation", contrairement à ce qu'affirme la légende d'une photo très largement diffusée sur Facebook, mais par les autorités sanitaires de Malaisie parce qu'ils étaient porteurs d'un virus extrêmement nocif et qui avait déjà tué 55 personnes quand ladite photo a été prise en 1999.

Le message sur Facebook d'un utilisateur nommé Laurent Kasprowicz, accompagné d'une photo éloquente, lie l'enterrement "vivant" des cochons à l'industrie de la viande, qui se débarrasserait de ces animaux pour la seule raison qu'ils seraient "impropres à la consommation".

Attention: image violente

Capture d'écran de la publication sur Facebook de Laurent Kasprowicz (DR / AP / Facebook / AFP)


En ligne le 11 août, la publication a déjà suscité près de 50.000 partages et de nombreux commentaires sur Facebook. "Je ne pensais pas que cette publication deviendrait virale sur facebook. Dans l'urgence et si elle peut servir à quelque chose, j'aimerais que certains prennent conscience de la souffrance animale en général et ce que notre consommation de viande entraîne" a ajouté dimanche le même utilisateur en commentaire à sa publication.

D'où vient la photo ?

Le cliché accompagnant le texte est authentique mais a été en réalité diffusé le 22 mars 1999 par l'agence de presse américaine AP, et pris en Malaisie par le photographe Andy Wong.

Une photo très similaire a été diffusée ar l'AFP le lendemain, prise depuis le même élevage porcin dans la localité de Sungai Nipah située à moins de cent kilomètres au sud de la capitale malaisienne, Kuala Lumpur.

Des cochons sont jetés dans une fosse commune à Bukit Pelandok, en Malaisie, le 22 mars 1999 (AFP)

Que s'est-il passé ?

A l'époque, une épidémie soudaine fait rage dans le pays et a déjà tué plus de 50 personnes, sans que la souche du virus ne soit précisément identifiée. Une certitude, toutefois: l'épidémie est d'origine porcine, puisque les autorités observent que "seuls les personnels employés dans les élevages porcins sont victimes de cette épidémie".

Le 19 mars 1999, l'AFP annonce de source officielle dans une dépêche en anglais la mobilisation de "la police et l'armée pour abattre 64.000 cochons dans l'Etat de Negeri Sembilan pour contrôler la propagation du virus, qui a d'abord surgi dans l'Etat de Perak". Une première étape.

Pourquoi les cochons ont-ils été abattus ?

Des experts internationaux tentent d'aider début 1999 les autorités malaisiennes à identifier ce virus fulgurant qui sera plus tard appelé "nipah".

Mesure principale: les autorités politiques décident d'étendre à une grande partie du pays leurs mesures d'abattage de cochons pour éviter la propagation du virus aux autres élevages et aux humains.

Les porcs sont eux-mêmes affectés par la maladie dont ils ne sont pas simples vecteurs: comme l'explique aujourd'hui l'Organisation mondiale de la Santé, "l’infection par le virus Nipah provoque également une maladie grave chez les animaux, notamment chez le porc, occasionnant des pertes économiques importantes pour les éleveurs", même si chez ces animaux "en général la mortalité est faible, sauf chez les jeunes porcelets".

L'abattage des animaux n'est donc pas décidé parce qu'ils seraient simplement "impropres à la consommation". Les autorités malaisiennes expliquaient d'ailleurs à l'époque que "consommer de la viande de porc est sans risque", ce qui est contradictoire avec l'idée d'animaux "impropres à la consommation" avancée par la publication Facebook.

Au final, 100 personnes sont mortes en Malaisie à cause du "nipah" tandis que près d'un million de porcs ont été abattus pour enrayer la maladie, selon le bilan de l'époque de l'OMS. Aujourd'hui, toujours d'après l'OMS, il n'existe pour le nipah "ni traitement, ni vaccin disponible, que ce soit pour l’homme ou l’animal", et la maladie présente un "taux de létalité" chez les humains de "40% à 75%".

Des cochons enterrés vivants ?

Oui, pour abattre ces cochons comme l'a décidé le gouvernement de l'époque, certains d'entre eux ont bien été enterrés vivants.

Une dépêche AFP confirme bien le procédé évoqué dans la photo et la publication de l'utilisateur Facebook. 

Andy Wong, le photographe d'AP alors présent sur place et contacté par mail par l'AFP, confirme lui que "les autorités ont utilisé la manière la plus rapide pour gérer les cochons infectés, à savoir les jeter dans une fosse commune pour les enterrer vivants, plutôt qu'utiliser des armes pour les abattre".

The Straits Times, un quotidien référence de Singapour, affirme lui aussi dans un article du 13 juin 2000 que ce sont finalement 900.000 cochons qui ont été "tués, matraqués ou enterrés vivants".

Cela ne signifie pas pour autant que l'unique méthode d'abattage de l'époque est d'enterrer ces cochons vivants. Dans d'autres récits et clichés de l'époque, comme d'autres très violents de l'AFP, on peut voir que les animaux sont abattus à l'aide d'armes ou de matraques avant d'être enterrés. 

Un autre cas d'enterrement vivant de cochons avait fait grand bruit en 2011, en Corée du Sud pour lutter contre une épidémie de fièvre aphteuse.

Quid de "l'industrie de la viande" ?

Enterrer vivant des cochons reste une exception: Brigitte Gothière, une des fondatrices de l'association anti-viande L214, spécialiste des images "volées" dans les abattoirs pour "démontrer l'impact négatif de la consommation de produits animaux", a indiqué à l'AFP n'avoir "pas connaissance de telles pratiques" dans l'industrie de la viande.

La NPR, la radio publique américaine, estime toutefois que l'industrie de la viande peut avoir joué un rôle dans la propagation de l'épidémie en Malaisie : citant le docteur Chong Tin Tan, neurologiste à l'université de Malaya et spécialiste du "nipah", elle affirmait dans un reportage de février 2017 que l'industrialisation rapide des élevages porcins en Malaisie à la fin du XXe siècle a engendré une "multiplication plus rapide" du virus du fait de la taille accrue des élevages et d'une plus grande proximité des porcs entre eux.

EDIT: rajout de la photo de Bukit Pelandok

Guillaume Daudin