Non, cette phrase n'a pas été prononcée par Hermann Göring

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Des publications, partagées plusieurs milliers de fois sur Facebook, attribuent au criminel de guerre nazi Hermann Göring la phrase : "la seule chose dont un gouvernement a besoin pour transformer les gens en esclaves est la peur". Une citation apocryphe également relayée par Robert Kennedy Jr., neveu de l'ancien président américain, lors d'un rassemblement contre les mesures de restriction contre le Covid-19. Mais Göring n'a pas prononcé cette phrase. Une déclaration pouvant être rapprochée de celle-ci lui est attribuée dans un ouvrage, mais elle concerne la guerre. 

Voici la phrase relayée par des publications Facebook en français (1,2,3,4,5) et en polonais, dans son intégralité : 

"Il y a 75 ans on a demandé à Hermann Göring, lors du procès de Nuremberg, comment les Allemands avaient pu accepté (sic) tout cela.
Il a répondu: 'C'est très facile et ça n'a rien à voir avec le nazisme; cela a à voir avec la nature humaine. Vous pouvez le faire dans un régime nazi, socialiste, communiste, dans une monarchie ou une démocratie: la seule chose dont un gouvernement a besoin pour transformer les gens en esclaves est la peur. Si vous pouvez trouver quelque chose pour les effrayer vous pouvez leur faire faire tout ce que vous voulez'
".

Capture d'écran Facebook prise le 6 octobre 2020

"L'exploitation de la peur humaine ... et aujourd'hui , ça se dessine sous un autre éclairage...!", s'exclame un internaute dans les commentaires. "C'est bizarre de penser que nous sommes dans le même registre à l'heure actuelle", renchérit un autre, en référence aux mesures de restriction contre la pandémie de Covid-19. 

Fin août 2020, c'est Robert Kennedy Jr., neveu de l'ancien président américain John Fitzgerald Kennedy, qui affirmait que Göring avait prononcé cette phrase, lors d'un rassemblement contre les mesures de restriction anti-covid à Berlin. 

Hermann Göring au procès de Nuremberg 

A l'ouverture du procès de Nuremberg en 1945, Hermann Göring est le plus haut dignitaire du IIIe Reich encore vivant après les morts d'Adolf Hitler, Joseph Goebbels et Heinrich Himmler. Ancien bras droit d'Hitler, il a notamment officié comme commissaire à l'aviation, commandant de la Luftwaffe, ministre de l'Intérieur de Prusse et ministre du Plan quadriennal.

Hitler au pouvoir, il ouvre les premiers camps de concentration où sont internés les opposants et crée la Gestapo. Il reconstitue la Luftwaffe, l'armée de l'air, et prépare économiquement la guerre via le plan de quatre ans. Mais il perd de son influence après son échec dans la bataille d'Angleterre en 1941. Le 23 avril 1945, il est démis de toutes ses fonctions. Il se rend alors à l'armée américaine à la fin de la guerre. 

Le procès s'ouvre le 20 novembre 1945 mais ce n'est que le 13 mars 1946 qu'Hermann Göring commence sa déposition, qui s'étalera sur 8 jours. 

Hermann Göring au procès de Nuremberg

Il est condamné à mort par pendaison mais se suicide en avalant une capsule de cyanure dans sa cellule quelques heures avant l'exécution, le 15 octobre 1946. 

Pas de trace de cette citation lors du procès

La photo relayée dans les publications Facebook qui nous intéressent représente bien Göring, debout à côté d'Adolf Hitler à Vienne, en 1938. 

Toutefois, nous n'avons retrouvé aucune trace de la prétendue citation qui l'accompagne dans les archives du procès de Nuremberg, que vous pouvez consulter par exemple ici en françaisici en anglais, ou encore ici en allemand

En revanche, le psychologue américain G.M. Gilbert, qui a recueilli les témoignages de dirigeants nazis en marge du procès, attribue dans son "Journal de Nuremberg" une phrase approchante à Hermann Göring, mais qui évoque la guerre et non la peur. 

Le criminel de guerre l'aurait prononcée dans sa cellule, dans la soirée du 18 avril 1946, selon le psychologue.

Gilbert décrit une discussion qu'il a eu avec Hermann Göring : 

- Göring : "Evidemment que le peuple ne veut pas de la guerre, ni en Russie, ni en Angleterre, ni en Amérique, ni d'ailleurs en Allemagne. C'est entendu. Mais après tout, ce sont les dirigeants d'un pays qui déterminent sa politique, et il s'agit simplement d'entraîner le peuple avec soi, que ce soit dans une démocratie, une dictature fasciste, un régime parlementaire, ou une dictature communiste". 

"Naturally, the common people don't want war; neither in Russia nor in England nor in America, nor for that matter in Germany. That is understood. But, after all, it is the leaders of the country who determine the policy and it is always a simple matter to drag the people along, whether it is a democracy or a fascist dictatorship or a Parliament or a Communist dictatorship"

- Gilbert : "Il y a tout de même une différence. Dans une démocratie le peuple a une voix à travers l'élection de ses représentants. Et aux Etats-Unis, seul le Congrès a le pouvoir de déclarer la guerre". 

"There is one difference(...) In a democracy the people have some say in the matter through their elected representatives, and in the United States only Congress can declare war."

- Göring : "Oh c'est très bien tout ça, mais qu'il ait une voix ou non, le peuple peut toujours être contraint de suivre la volonté des dirigeants. C'est simple. Tout ce que vous devez faire c'est leur dire qu'ils sont attaqués, et dénoncer les pacifistes pour leur manque de patriotisme qui expose le pays à un danger. Cela fonctionne dans n'importe quel pays". 

"Oh, that is all well and good, but, voice or no voice, the people can always be brought to the bidding of the leaders. That is easy. All you have to do is tell them they are being attacked and denounce the pacifists for lack of patriotism and exposing the country to danger. It works the same way in any country".

Nos confrères du Monde ont également consacré un article à cette déclaration. 

En conclusion : il n'existe aucune trace d'une telle déclaration par Hermann Göring lors de son procès à Nuremberg. Selon le psychologue G.M. Gilbert, le criminel nazi a prononcé une phrase qui par certains éléments s'en approche, mais qui concernait plutôt sa vision sur la façon de contraindre un peuple à accepter la guerre.

Traduction et adaptation :
Sami Acef