Manifestations en Guinée : attention aux images sorties de leur contexte

Des images partagées des centaines de fois sur Facebook prétendent montrer les récentes manifestations en Guinée au cours desquelles au moins neuf personnes ont perdu la vie depuis le 14 octobre. Mais deux de ces clichés ont été pris en Afrique du Sud et le troisième dans la capitale Conakry, mais en 2015.

Des violentes manifestations ont agité la Guinée entre le 14 et le 16 octobre. L'opposition et la société civile militent depuis des mois contre un projet de nouvelle Constitution, évoqué par le pouvoir, qui permettrait à Alpha Condé, 81 ans, de se présenter fin 2020 pour un troisième mandat. 

Selon les autorités, ces violences ont fait neuf morts, huit manifestants et un gendarme. 

Le Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), coalition de partis d'opposition, de syndicats et d'associations de la société civile à l'origine des manifestations, dénombre de son côté 10 morts et 70 blessés par balle. 

C'est dans ce contexte que le compte Facebook "Guinea Global News", qui se définit comme un compte sur l'actualité Guinéenne, a diffusé trois clichés. 

Capture d'écran Facebook prise le 21/10/2019

D’où vient la première image ?

Ce cliché montre un homme en gros plan qui brandit un bâton, menaçant, dans un décor apocalyptique, recouvert de cendre. Pour savoir s’il illustre réellement "une ambiance de guerre civile en République de Guinée" comme le prétend Guinea Global News, nous faisons une recherche d'images inversée avec l’outil "images" de Google.

Nous retrouvons la même photo dans cet article de France Info qui note en légende: "Le 2 septembre 2019, des émeutes ont éclaté à Turffontein, dans la banlieu de Johannesburg, en Afrique du Sud." L’image est signée Michele Spatari/AFP. Elle se trouve effectivement sur le site de l’AFP, AFPForum.com.

Photo prise sur afpforum.com

D’où vient la deuxième image?

Capture d'écran Facebook prise le 17/10/2019

Pour prouver que "la Capitale Conakry est à feu et à sang", Guinea Global News a aussi publié cette photo qui montre un homme blessé à l’abdomen et couché à même le bitume. Avec l’outil de recherche inversée du moteur de recherches russe Yandex, nous retrouvons sa trace dans cet article des Observateurs de France 24 à propos d'une grève des camionneurs sud-africains protestant contre l’emploi de chauffeurs étrangers.

Elle s’accompagne de cette légende: "une capture d’écran d’une vidéo du chauffeur de camion Tinei Takawira, après avoir été poignardé lors d’une manifestation, le 25 mars 2019". Le dénommé Tinei Takawira témoigne dans cet autre reportage vidéo du 7 mai 2019 de France 24 sur les violences xénophobes en Afrique du Sud qui ont précédé celles de septembre dernier. 

Nous retrouvons la vidéo utilisée au début du reportage de France 24, sur le compte Twitter de Dewa Mavhinga, représentant de l'ONG Human Rights Watch (HRW) en Afrique du Sud, au Zimbabwe et en Eswatini. Sous son tweet, il retranscrit ce qui est dit en iZulu sur la vidéo: "We do not work and you work, do you?" . Traduction en français: "Nous ne travaillons pas, mais vous oui, n'est-ce pas?". Une des correspondantes de l'AFP en Afrique du sud précise que cette question est sur un ton sarcastique. Notons que le Izulu n’est pas parlé en Guinée Conakry. 

Contacté par l'AFP, le représentant de HRW, M. Mavhinga, affirme connaître la personne sur le vidéo. “Je peux confirmer à 100% que cette vidéo a été prise à Durban, en Afrique du sud, le 25 mars 2019. Je connais le jeune homme sur la vidéo.  C’est un chauffeur zimbabwéen qui travaille dans la ville de Durban en Afrique du Sud", soutient-il. 

D’où vient la troisième image?

La troisième image montre un grand nuage de fumée noire qui surplombe une foule éparse. 

Elle a illustré de nombreuses publications sur Facebook qui évoquaient de récentes violences à la "casse de Madina" à Conakry, comme ici, ici et ici. Pourtant, ses premières occurrences sur Facebook remontent à octobre 2015 comme ici et ici.  Les auteurs affirment qu'elles illustrent des affrontements survenus "à la casse de Madina", à Conakry le 8 octobre 2015,  entre militants du parti au pouvoir, le Rassemblement du peuple de Guinée (RPG), et ceux du principal parti d'opposition,  l’Union des Forces démocratiques de Guinée (UFDG).

Cet incident est par ailleurs signalé sur le site web de l’UFDG, et relayé le 8 octobre 2015 sur ce site guinéen d’informations en ligne avec une vidéo qui ne s’ouvre pas mais qu’on retrouve ici sur Youtube. Les scènes de cette vidéo correspondent à notre troisième image.

Une recherche sur ces manifestations nous mène à cette dépêche de l’AFP reprise par l’hebdomadaire Jeune Afrique et qui signale la morts de deux Guinéens le jeudi 8 octobre 2015 lors des heurts entre les partisans du parti au pouvoir et ceux de l'opposant guinéen Cellou Dalein Diallo, leader de l'UFDG

Cette dépêche est illustrée par une photo de l’agence Associated Press (AP), qui rappelle l’image qui fait l’objet de notre recherche et que nous retrouvons sur le site de AP. 

Une autre recherche sur Google permet de retrouver des articles comme celui-ci, qui évoquent des affrontements dans un marché de Conakry en 2015. Nous trouvons cette image qui ressemble trait pour trait à la photo qui nous intéresse. Elle accompagne un article intitulé "Marché madina: des tirs entendus, une fumée noire se dégage au ciel." 

De gauche à droite: Image publiée le 9 octobre 2015 sur le site d'informations guinéen libreopinionguinee.com et image publiée le 14 octobre 2019 sur Facebook
Image prise sur apimages.com, site de l'Associated Press

 

Tout porte donc à croire que la première image a certes été prise à Conakry, mais qu’elle date de 2015 et non de 2019. 

EDIT 22/10 : modifications

Monique Ngo Mayag
Guillaume Daudin