Un rassemblement de la Fédération française des Motards en Colère, le 3 février 2018 à Paris (AFP / Jacques Demarthon)

L'expérimentation à 80km/h, revue --et un peu corrigée-- par l'AFP

Elle avait fait grand bruit: une expérimentation sur trois routes nationales a été menée pendant deux ans pour voir les effets de la réduction de la vitesse maximale autorisée de 90km/h à 80km/h. Les résultats dévoilés en janvier par Edouard Philippe ont été minutieusement analysés depuis par l'AFP. Surprise: entre temps, les chiffres communiqués par le gouvernement ont évolué --même s'ils ne changent pas l'orientation générale plutôt positive de l'expérimentation.

Autant le dire de suite, les résultats auxquels sont parvenus l'AFP, en analysant minutieusement les données disponibles en ligne et en se basant sur les réponses apportées par le gouvernement à nos questions, sont peu ou prou les mêmes que les derniers résultats publics à jour, dévoilés le 13 février par l'ONISR, l'Observatoire national interministériel de la sécurité publique.

Avec quelques différences à la marge, une différence d'analyse sur trois accidents et leur place ou non dans le périmètre d'expérimentation. Le tout sur un total d'environ 76 accidents ayant entrainé des blessés sur les cinq ans témoins (2010-2014) et sur la période de deux ans d'expérimentation (été 2015-été 2017).

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Edouard Philippe, Elisabeth Borne en réunion avec des députés et des élus locaux, le 9 janvier 2018 à Matignon (AFP / Bertrand Guay)

Tout va bien alors? Pas tant que ça: ces chiffres récents de l'ONISR, qui concordent avec ceux de l'AFP, ne sont pas les mêmes que ceux annoncés par le Premier ministre Edouard Philippe début janvier.

A l'époque, le locataire de Matignon s'exprime à deux reprises:

- Une première fois dans une lettre au sénateur de la Haute-Saône Michel Raison: il lui indique que "l'analyse de l'accidentalité est positive" avec une "tendance à la baisse" sur la base de ces chiffres: sur les cinq ans témoins, 67 accidents corporels, 15 morts, 66 blessés graves, 42 légers. Sur les deux ans de l'expérimentation, 20 accidents, 3 tués, 21 blessés graves, 21 hospitalisés.

Mais dans ses derniers chiffres communiqués à l'AFP, l'ONISR voit les choses différemment: avant-expérimentation, 57 accidents, 12 morts, 54 blessés grave, 37 légers. Sur les deux ans de l'expérimentation, 18 accidents, 3 tués, 18 blessés graves, 25 hospitalisés. 

Ce qui donne pour 2010-2014, avant l'expérimentation:

  Accidents Tués Blessés graves Blessés légers
Lettre Edouard Philippe à Michel Raison 67 15 66 42
ONISR 13 février 57 12 54 37
Chiffres AFP 58 12 54 38

Juillet 2015 - Juin 2017, l'expérimentation :

  Accidents Tués Blessés graves Blessés légers
Lettre Edouard Philippe à Michel Raison 20 3 21 21
ONISR 13 février 18 3 18 25
Chiffres AFP 18 3 18 25

 

- Edouard Philippe s'exprime une seconde fois dans un discours le 9 janvier: lors de l'annonce du passage de 90 à 80km/h sur les routes nationales. Il assure qu'au cours de l'expérimentation, "l’accidentalité a diminué avec une réduction de 25 % du nombre d’accidents, et 50 % de tués en moins, 3 morts contre 6 au cours des deux années précédentes, 5 blessés hospitalisés en moins, 21 pour 26." Il semble donc comparer les deux années d'expérimentation (1er juillet 2015-30 juin 2017) aux deux années complètes précédentes (2013-2014).

Ce qui donne pour 2013-2014, avant l'expérimentation:

  Accidents Tués Blessés graves Blessés légers
Discours Edouard Philippe le 9 janvier ? 6 26 ?
ONISR 13 février 24 5 25 14
Chiffres AFP 24 5 25 14

Juillet 2015 - Juin 2017, l'expérimentation

  Accidents Tués Blessés graves Blessés légers
Discours Edouard Philippe le 9 janvier ? 3 21 ?
ONISR 13 février 18 3 18 25
Chiffres AFP 18 3 18 25

Dans chaque cas, donc, les chiffres d'accidentalité de la période test à 90km/h annoncés par Edouard Philippe en janvier étaient plus élevés que tels qu'ils étaient en réalité selon les données croisées de l'ONISR et de l'AFP.

Est-ce pour autant déterminant ?

Sur la forme, non: à de multiples reprises, le gouvernement a fait savoir que sa décision de passer à 80km/h n'était pas liée aux résultats de l'expérimentation. Edouard Philippe expliquait par exemple le 9 janvier que l'expérimentation "n'est pas déterminante dans le choix du Gouvernement, compte tenu de sa limite dans l’espace et dans le temps", 86km de routes-test sur deux ans contre cinq nécessaires en matière d'accidentologie pour avoir une valeur scientifique.

Sur le fond, non plus: même avec les chiffres corrigés, le bilan de l'accidentalité et donc de l'expérimentation reste positif. Avec les chiffres concordants AFP/ONISR, il y a eu une moyenne de 11,4 accidents corporels annuels, 2,4 personnes tuées et 10,8 blessés hospitalisés sur les tronçons concernés entre 2010-2014 contre une moyenne de 9 accidents corporels annuels, 1,5 personne tuée et 9 blessés hospitalisés sur la période de l'expérimentation, entre le 1er juillet 2015 et le 30 juin 2017.
Seul le nombre de blessés légers a augmenté: 12,5 par an ces deux dernières années contre 7,5 par an les cinq années précédentes.

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Des motards de la Fédération française des Motards en Colère le 3 février 2018 à Paris (AFP / Jacques Demarthon)

Quid des "contre-enquêtes" faites par "radars-auto.com" et "40 millions d'automobilistes" ?

- L'analyse de radars-auto.com selon laquelle il y a "plus de victimes d'accidents dans les zones tests de la vitesse à 80 km/h" reconnaît volontairement exclure "l'année 2010 qui a enregistré 20 accidents corporels avec un mort et 33 blessés" mais qui est prise en compte par le gouvernement. Elle ne comporte pas les six premiers mois de 2017, dont les résultats ont été communiqués à l'AFP par le gouvernement. Elle reconnaît d'ailleurs que le "nombre d'accidents corporels a légèrement baissé" tout comme "le nombre de morts", facteur le plus important, mais préfère insister sur une éventuelle hausse du "nombre de blessés graves" et de "blessés légers".

- L'analyse de "40 millions d'automobilistes" ne comporte pas elle non plus les six premiers mois de 2017, au cours desquels l'accidentalité a été particulièrement faible, et exclut carrément les années 2010 et 2011, ce sans explication. Pour arriver à des chiffres plus élevés que ceux de l'ONISR et de l'AFP pour les années 2012 à 2014, elle inclut probablement des accidents qui ne devraient pas figurer dans l'étude --notamment parce qu'ils sont situés en ville, donc pas à 80 ou 90km/h même s'ils sont dans les tronçons d'expérimentation.

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