L’écriture inclusive, beaucoup de débats peu d’études

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  • Publié le 20 mai 2021 à 17:10
  • Mis à jour le 21 mai 2021 à 14:21
  • Lecture : 5 min
  • Par : AFP France, Marion THIBAUT
L’écriture inclusive est "un barrage à la transmission de la langue pour tous" notamment pour les dyslexiques, a affirmé début mai le ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer dans une interview au JDD avant de publier une circulaire pour l’interdire à l’école. Toutefois aucune étude n’a jamais été faite sur le sujet expliquent à l’AFP les orthophonistes et les spécialistes de cette forme d’écriture, qui vise à mieux représenter les femmes dans la langue française.

"Notre langue est le premier trésor français, celui qui nous relie tous et fait notre puissance mondiale. Elle ne doit donc pas être triturée ou abîmée. La féminisation des métiers et fonctions est un progrès, mais mettre des points au milieu des mots est un barrage à la transmission de notre langue pour tous, par exemple pour les élèves dyslexiques", avait expliqué le ministre de l’Education au JDD.

Début mars, il avait même affirmé, devant la commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale, qu’il est "évident que cela accentue la dyslexie".

Des propos suivis par la publication le 6 mai dernier d’une circulaire adressée recteurs et rectrices d’académie, aux directeurs et directrices de l’administration centrale et aux personnels du ministère de l’Education nationale.

Dans cette circulaire, il est demandé aux enseignants, du primaire au lycée, de proscrire "l’écriture dite +inclusive+, qui utilise notamment le point médian pour faire apparaître simultanément les formes féminines et masculines d'un mot employé au masculin lorsque celui-ci est utilisé dans un sens générique".

Par exemple: "étudiant.e.s".

Ce débat autour de l’écriture inclusive qui agite la France depuis des décennies est très souvent l’objet de polémiques sur les réseaux sociaux ces dernières années entre partisans et détracteurs. 

Pas d’études 

Il n’existe toutefois, d’après les professionnels, aucune étude effectuée sur le sujet. "Cela pourrait être une gêne supplémentaire à la lecture mais nous restons très prudents car il n’existe pas  d’étude", explique mi-mai à l’AFP Anne Dehêtre de la Fédération nationale des orthophonistes (FNO).

La dyslexie, qui touche 3 à 5% des enfants d’après l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), est une difficulté à identifier les mots qui entrave la lecture et la compréhension du langage écrit.

"Pour les enfants dyslexiques, des tas d’autres facteurs constituent une gêne comme certaines polices de caractère de texte, ou bien les mauvaises photocopies noirâtres", ajoute Anne Dehêtre.

"Aucune étude n’est en cours", abonde Agnès Vetroff, présidente de l'Association nationale des associations de parents d'enfants dyslexiques (Anapedys), interrogée mi-mai par l’AFP.

Elle estime cependant que le point médian pourrait être "une difficulté de plus" pour les enfants dyslexiques, mais pas les autres possibilités offertes par l’écriture inclusive.

Vu comme un outil destiné à lutter contre les stéréotypes liés aux sexes et les inégalités entre les femmes et les hommes, l’écriture inclusive ne se résume en effet pas au point médian.

"En se focalisant sur le point médian on oublie tout le reste. Il y a mille façons de manifester l’ouverture au genre", explique mi-mai à l’AFP Auphélie Ferreira, doctorante en Sciences du langage à l’Université Sorbonne Nouvelle Paris.

Ainsi, la double flexion qui permet de décliner les mots à la fois au féminin et au masculin - en utilisant par exemple "Mesdames et Messieurs" ou "Françaises, Français" - "ne pose aucun problème aux dyslexiques", ajoute la sociolinguiste.

L’écriture inclusive peut également se traduire par la féminisation des noms de métier mais aussi par les accords de majorité (si les femmes sont majoritaires dans un groupe alors on féminise la phrase), ou de proximité ("chères toutes et tous"), ou bien encore en proposant d’utiliser le plus souvent possible des mots épicènes - dont la forme ne varie pas selon le genre (habile est un adjectif épicène).

Mais dans les manuels scolaires, cette évolution de la langue est encore de toute façon peu présente. Il s’agit d’un "faux débat" estime même Anne Dehêtre de la Fédération nationale des orthophonistes (FNO) car "les enfants n’apprennent pas cela à l’école".

Seules les éditions Hatier ont déjà sauté le pas en publiant en 2017 un manuel scolaire destiné au CE2 qui utilisait le point médian, déclenchant une polémique.

"Il s’agit d’avoir des textes au cas où les éditeurs se poseraient la question", précise à l’AFP le 19 mai le ministère de l’Education nationale car "les manuels sont édités en prenant en compte les textes publiés par le ministère".

Par ailleurs, la circulaire - qui préconise "l’usage de la féminisation des métiers et des fonctions" - "ne concerne pas que le point médian", ajoute le ministère. "On y précise aussi que les règles grammaticales en vigueur doivent perdurer donc le masculin est la forme du neutre". 

Un positionnement très "politique", estime Marlène Coulomb-Gully, professeure en sciences de la communication à l'université Toulouse-II-Jean Jaurès. "En France, la langue est un objet éminemment politique".

A l’inverse, au Québec par exemple, la question est réglée depuis 1979... Depuis plus de 40 ans, les mots cheffe, ingénieure, députée ont droit de cité dans la province francophone du Canada sans que cela offusque quiconque.

La France s’empare du sujet dans les années 1980 quand Benoite Groult est chargée par Yvette Roudy, la ministre socialiste des Droits de la femme, de présider la Commission de terminologie pour la féminisation des noms.

Mais plus de 30 ans plus tard, l'Académie française,  institution fondée au XVIIe siècle par Richelieu, ne désarme pas :  face à l'accélération du processus de féminisation, notamment dans les médias et les manuels scolaires, elle rejette "un esprit de système qui tend à imposer, parfois contre le vœu des intéressées, des formes telles que professeure, recteure, sapeuse-pompière, auteure, ingénieure, procureure etc, (...) qui constituent de véritables barbarismes".

Et c’est finalement en février 2019 que l’Académie donne son feu vert à la féminisation des noms de métier.

Mais c’est aujourd’hui le contre les autres dispositions de l’écriture inclusive que se bat l’Académie, citée en préambule de la circulaire de l’Education nationale par Jean-Michel Blanquer: "En prônant une réforme immédiate et totalisante de la graphie, les promoteurs de l'écriture inclusive violentent les rythmes d'évolution du langage selon une injonction brutale, arbitraire et non concertée, qui méconnaît l'écologie du verbe". 

Cette question pourrait être de nouveau à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale : une nouvelle proposition de loi interdisant l'usage de l'écriture inclusive aux personnes en charge d'une mission de service public a été déposée par François Jolivet (LREM).

Une soixantaine de députés, issus de la majorité et de l'opposition LR principalement, appellent à "interdire l'écriture inclusive dans les documents administratifs" et pour les personnes morales chargées d'une mission de service public, selon une proposition de loi transmise à l'Assemblée en février.

Son auteur François Jolivet (LREM) décrit l'écriture inclusive comme un choix "personnel et militant" et "en rien majoritaire", qui "brouille les messages" et "complexifie l'apprentissage de la langue française".

Il aimerait inciter les ministères à prendre des circulaires à l'instar d’Edouard Philippe en 2017.

Dans une circulaire du 21 novembre 2017 sur "les règles de féminisation", l'ex-Premier ministre avait "invité" ses ministres, "en particulier pour les textes destinés à être publiés au Journal officiel de la République française, à ne pas faire usage de l'écriture dite inclusive".

Edit du 21/05/21 : corrige coquille à "fédération" dans la citation en exergue 

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