Marine Le Pen en entretien mercredi 21 mars sur Radio Classique et Paris Première (Radio Classique-Paris Première / Dailymotion / AFP)

Le juge Tournaire "engagé dans un soutien au syndicat de la Magistrature" ? Rien ne permet de le dire

Marine Le Pen a mis en cause mercredi la "neutralité" du juge Serge Tournaire, l'un des trois magistrats qui a mis en examen hier Nicolas Sarkozy dans l'enquête sur les soupçons de financement libyen de sa campagne 2007, car il aurait été "engagé (...) dans un soutien au Syndicat de la magistrature". Rien, en l'état, ne permet pourtant d'étayer un tel "engagement".

M. Tournaire pilote les investigations dans cette enquête aux multiples ramifications. Il a aussi renvoyé en correctionnelle en février 2017 Nicolas Sarkozy pour financement illégal de campagne électorale, mais pour une enquête qui s'intéressait cette fois à la présidentielle de 2012.

Pour Marine Le Pen, mercredi matin sur Radio Classique et Paris Première, le juge Serge Tournaire "est engagé, comme d'autres juges d'instruction qui sont saisis d'affaires qui touchent à des politiques, dans un soutien par exemple au Syndicat de la magistrature. Et ceci pose un vrai problème de fond, sur le soupçon d'absence de neutralité de la part de ces magistrats".

Le Syndicat de la magistrature (SM), classé à gauche, est très critiqué à droite et à l'extrême droite, notamment depuis l'affaire du "mur des Cons",  un panneau à l'intérieur des locaux du SM sur lequel étaient collés les portraits de nombreuses personnalités, surtout de droite, ce qui avait suscité un tollé.

Deux articles de presse font un lien entre le juge et le syndicat. Un portrait de L'Opinion d'avril 2013 le dit "proche du syndicat de la magistrature". Un édito critique de février 2017 d'Atlantico, pure player engagé à droite, affirme lui que M. Tournaire est "réputé proche du SM". Dans un article de 2013 d'un éditorialiste du Figaro, il est même désigné comme "membre" de l'organisation syndicale.

Il y a au contraire un portrait de "Décideurs magazine" de mai 2017 selon lequel "aucun de ceux qui le connaissent (...) ne l’imagine adhérent au très critiqué Syndicat de la magistrature (SM)".

Rare élément liant M. Tournaire au SM, on les retrouve co-signataires d'une tribune de 2012 qui s'appelle "Agir contre la corruption"... également signée par 81 autres magistrats et d'autres organisations comme Anticor, Transparency International, Sherpa, la CGT-Police, etc.

Katia Dubreuil, présidente du Syndicat de la magistrature interrogée par l'AFP, rappelle que celui-ci ne donne pas le nom de ses membres, et ne dit pas non plus si le juge Tournaire en fait partie ou non. 

Pour elle, appartenir ou non au SM n'est pas la question : "Le fait d'être au SM n'a absolument aucune incidence en terme d'impartialité du magistrat (...): tous les magistrats ont des opinions, mais cela n'a pas d'incidence sur leur impartialité. Le devoir d'impartialité est garanti par notre statut".

Les articles déjà cités ont eux aussi plutôt aussi tendance à rejeter une éventuelle partialité du juge Tournaire. Le portrait de L'Opinion où M. Tournaire est décrit comme "proche du Syndicat de la magistrature" est intitulé "L'incorruptible du pôle financier". Decideurs magazine cite lui "ceux qui connaissent" le juge et qui notent "l’absence d’esprit militant chez cet homme très discret". Le magazine cite même l'avocat Thibault de Montbrial, classé à droite, selon qui "rien dans les dossiers ne m’a jamais fait penser qu’il pouvait être instrumentalisé".

Mme Dubreuil souligne aussi "la règle de la collégialité" dans la prise de décision: trois magistrats instructeurs sont saisis et M. Tournaire n'est pas le seul à prendre des décisions. Pour la patronne du SM, il y a "une personnalisation" de ce dossier.

Rien n'atteste donc que M. Tournaire fait partie ou a fait partie du syndicat de la Magistrature, et encore moins qu'il se serait, comme l'affirme Marine Le Pen, "engagé dans un soutien" à ce syndicat, ce qui suppose une action publique.

Guillaume Daudin