Le décès de cette dame, survenu le même jour que l’attaque de Kumba, n’a aucun lien avec cette tuerie

Les réseaux sociaux au Cameroun ont rendu viral le portrait d’une femme, en prétendant qu’elle avait rendu l’âme après avoir vu ses quatre enfants tués dans le massacre de l’école de Kumba, le 24 octobre. Cette histoire est fausse: les proches de cette dame, interrogés par l’AFP, ont indiqué qu’elle s’est bien éteinte le 24 octobre, mais son décès est survenu à l’hôpital général de Douala et n’a rien à voir avec ce triste événement. Selon les recherches de l’AFP, il n’y a pas eu quatre victimes de la même fratrie dans la tuerie de Kumba.

Depuis fin octobre, des dizaines de publications ont fait circuler le portrait d’une dame, cheveux mi-longs et vêtue d’une veste bleue (1, 2, 3, 4...).

Ces publications lui prêtent une histoire tragique: elle serait morte "sur le champ" après avoir découvert les corps de ses quatre enfants tués dans le massacre de l’école de Kumba, au Cameroun. Elle aurait ainsi "retrouvé dans l’au-delà ses enfants".

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Capture d’écran d’une publication Facebook, réalisée le 6 novembre 2020

Le 24 octobre, sept enfants âgés de neuf à 12 ans ont été tués dans la sanglante attaque d’une école de cette localité, située dans la région anglophone du Sud-Ouest. Le drame a ému tout le pays. 

L’armée et les séparatistes anglophones, qui s’affrontent depuis trois ans dans la région (comme dans celle du Nord-Ouest), se rejettent mutuellement la responsabilité de la tuerie.

Démenti de la famille 

Dans l’une de ces nombreuses publications, des internautes démentent cette histoire.

L’AFP a contacté l’un d’entre eux, inscrit sur Facebook sous le nom de Djibril Djabral.

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Capture d’écran d’un commentaire sur Facebook, réalisée le 10 novembre 2020

Ce jeune homme, qui se présente comme un blogueur, a expliqué avoir initialement relayé cette histoire touchante le 26 octobre.

"Mon (post de) blog avait déjà touché plus de 700.000 personnes par cette ‘information’, puis j’ai été interpellé par sa fille, son frère et sa nièce pour un rectificatif", confie-t-il.

Avec son aide, l’AFP est entrée en relation avec la famille de la dame présentée sur la photo. 

Son frère, qui se présente sous le nom de Alain Michel Nguessa et réside en Allemagne, a indiqué à l’AFP le 30 octobre que sa soeur, nommée Adelle Keugne Nguessa, était décédée le 24 octobre, le jour de l’attaque de Kumba.

Mais elle est décédée à Douala, la capitale camerounaise située à plus de cent kilomètres de Kumba, et plusieurs heures après l’attaque qui s’est déroulée dans la matinée du 24 octobre. 

"Ma sœur est décédée samedi le 24 octobre vers 23H00 (heure du Cameroun, ndlr) de suites d’hypertension et de rupture de l’aorte", a déclaré Alain Michel Nguessa.

Ce décès "n’a rien à voir avec Kumba", assure-t-il.

"Elle laisse certes quatre enfants, mais aucun n’a l’âge des victimes du massacre de Kumba, âgés entre 9 et 12 ans, selon les communiqués officiels", souligne-t-il. 

Les quatre enfants sont aujourd’hui âgés de 17 à 26 ans, a-t-il précisé.

"Nous ne comprenions pas ce qui se passait"

Le correspondant AFP à Douala, Jean-Baptiste Ketchateng, s’est rendu au domicile de cette famille, sis dans le quartier "Dakar".

Une photo d’une femme ressemblant trait pour trait à celle du portrait viral sur Facebook était posé à l’entrée de la maison. 

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A gauche, photo prise au domicile de la défunte le 4 novembre (photo Jean-Baptiste Ketchateng) et à droite photo figurant sur une publication Facebook

Présente sur place, une fille de la défunte, nommée Sharon Tetchi et âgée de 24 ans, a confirmé les propos de son oncle. 

"Ma mère est décédée à 49 ans le samedi 24 octobre 2020 à l'hôpital général de Douala de suites de maladie. Elle était commerçante", a-t-elle déclaré à l’AFP. 

"Aucun autre décès n'a été enregistré dans la famille ce jour-là, ni même après", a-t-elle ajouté.

Elle a raconté avoir reçu beaucoup de coups de téléphone d’amis et de proches qui avaient reconnu la photo de sa mère sur les réseaux sociaux.

"C'était très surprenant. Nous ne comprenions pas ce qui se passait", raconte-t-elle: "Ma mère n'avait aucun lien avec Kumba, je ne crois même pas qu'elle se soit jamais rendue là-bas de toute sa vie. La majorité des gens qui la connaissaient ont appris sa mort à travers la fausse information qui a circulé sur Facebook."

La famille ignore comment la photo de Mme Nguessa s’est retrouvée diffusée publiquement sur les réseaux sociaux, associée à cette histoire.

Aucun parent n’a perdu quatre enfants à Kumba 

Alain Michel Nguessa, le frère de la défunte, a fait une brève publication, publiée en privé sur Facebook mais que l’AFP a consultée, le lendemain du décès de sa sœur avec deux photos dont l’une est celle reprise par les fausses publications. 

L’AFP a par ailleurs retrouvé trace sur les réseaux sociaux d’une histoire d’une mère ayant perdu quatre enfants dans l’attaque de Kumba, diffusée dans l’après-midi du 24 octobre.

Une internaute a publié un tweet (thread partiellement supprimé), partagé des centaines de fois sur Twitter, et relayé en capture d’écran sur Facebook et Whatsapp, affirmant que la sœur de sa voisine avait perdu quatre enfants dans le massacre de Kumba et qu’elle était "morte sur le champ après avoir appris la nouvelle". 

Aucune photo n’est toutefois associée à ce récit sur ce tweet publié le 24 octobre vers 18H00, soit plusieurs heures avant le décès de Mme Nguessa.

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Capture du tweet viral, réalisée le 6 novembre 2020 sur Facebook

Cette histoire d’une mère de famille morte après avoir perdu ses quatre enfants avait été reprise par des médias et personnalités publiques locales. 

Le site local Stopintox a vérifié ce tweet et retrouvé les noms des victimes et de leurs parents. Aucune ne porte le nom de Nguessa.

Par ailleurs, dans un rapport sur le massacre de Kumba, l’ONG Human Rights Watch affirme avoir "mené des entretiens téléphoniques avec cinq parents de victimes."

Selon cette affirmation, il est donc impossible qu’un parent ait perdu quatre enfants dans la tuerie. 

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Capture du site www.hrw.org/fr, réalisée le 6 novembre 2020

L’intendante (ou économe) de l’école attaquée, Sylvia Bih, contactée par l’AFP le 6 novembre, a également confirmé qu’"aucun parent n’avait quatre enfants décédés dans ce sinistre". 

Les sept victimes ont été enterrées le 5 novembre lors d’une cérémonie commune.

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