La deuxième vague de grippe en 1918 fut la plus létale, mais pas parce que la population a abandonné “toutes les mesures de précaution”

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En pleine levée du confinement dû à la pandémie de Covid-19, des publications partagées plus de 5.000 fois sur Facebook depuis la mi-juin ont affirmé que la deuxième vague de la grippe "espagnole" de 1918 a été la plus létale parce que "la population a commencé à se réjouir dans les rues abandonnant toutes les mesures de précaution apprises". Mais s'il est vrai que la seconde vague de cette pandémie fut la plus mortifère, cela n'est pas dû à un relâchement de la population.

Pendant la pandémie de grippe espagnole, "la population a respecté les mesures (port de masque, quarantaine, etc) au début, mais lorsque la première sortie en publique (sic) a été décidée, la population a commencé à se réjouir dans les rues abandonnant toutes les mesures de précaution apprises"affirment plusieurs publications virales partagées sur Facebook (1, 2, 3) et accompagnées d’une photographie sépia où trois personnes portent des masques blancs.

"Dans les semaines qui suivaient le déconfinement (la deuxième et la troisième vague de contamination), la grippe faisait des millions de morts. Alors ne vous laissez pas emporter quand tout est repris, restez calme en observant les gestes barrières et continuez à faire très attention", intiment-elles.

Capture d'écran d'une publication Facebook prise le 8 juillet 2020.

Une recherche inversée de l'image d'illustration sur le moteur de recherches Yandex permet d'en retrouver l'origine: il s'agit d'une photo fournie à l'agence de presse américaine AP par Andy McNeil, un ancien élève de l’université Georgia Tech aux Etats-Unis.

Capture d'écran de la photographie illustrant l'article du Christian Science Monitor intitulé "To play or not to play: Lessons from 1918 on sports during virus" et publié le 22 mai 2020.

Elle montre les gradins d’un match de football lors de la saison sportive universitaire de 1918, année de la pandémie de grippe espagnole. La photo a été republiée en mai 2020 par des médias américains dont le Washington Post, Oregon Live et le Christian Science Monitor pour illustrer des articles sur le sport en temps de pandémie. 

Selon le compteur de l'outil Crowdtangle, ces publications ont comptabilisé en France plusieurs milliers d'interactions (likes, réactions, partages, commentaires) depuis mi-juin. Une période qui correspond à celle de la réouverture des cafés-restaurants en Ile-de-France (15 juin), après celle des terrasses début juin.

A la fin de ce même mois, l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) s'inquiétait d'une "augmentation du nombre de cas hebdomadaires pour la première fois depuis des mois" en Europe, tandis que l'Allemagne venait d'annoncer le reconfinement dans deux cantons. Selon un bilan réalisé par l'AFP et arrêté jeudi 9 juillet à 13H45 GMT, la pandémie de Covid-19 a fait plus de 550.000 morts dans le monde.

Des publications similaires ont été partagées plusieurs milliers de fois sur Facebook en espagnolanglais et portugais.

Létalité de la seconde vague

Selon le Centre pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC), agence fédérale américaine, la pandémie connue sous le nom de "grippe espagnole" a fait au moins 50 millions de morts. Plus de 500 millions de personnes ont été infectées dans le monde entier entre 1918 et 1919. 

Ce nouveau virus a commencé à se disséminer dans les baraquements militaires américains en mars-avril 1918 au cours de la Première guerre mondiale. 

Les déplacements de troupes ont conduit à la diffusion du virus en Europe. Touchés par "la grippe espagnole", les pays engagés dans le conflit ont sciemment tu, comme l'explique le CDC, voire censuré, comme l'explique le Smithsonian magazine, les informations qui circulaient à son propos afin de ne pas saborder le moral des troupes. 

C'est en Espagne, neutre au début de la guerre, que l'existence des premiers cas a été médiatisée dès le mois de mai durant lequel des cas sont recensés à Madrid. Cela vaudra à la pandémie d'être surnommée "grippe espagnole" par les médias étrangers, parmi lesquels les médias français qui ne couvrent d'abord l'événement que comme une situation étrangère. 

La première vague de la pandémie qui s'achève en juillet 1918 touche inégalement les différents pays concernés et les cas recensés sont "beaucoup plus bénins que ceux observés au cours des deux vagues suivantes", note le CDC.

La deuxième vague commence elle aussi aux Etats-Unis, à Camp Devens, un campement militaire en banlieue de Boston, en septembre 1918. 

C'est aussi la vague la plus létale de la pandémie : elle "apparaît en même temps en Europe, aux Amériques et en Asie, et constitue la réelle pandémie de grippe de 1918", détaille à l’AFP Anton Erkoreka, directeur du Musée basque de l’Histoire de la Médecine et de la Science, dans un courriel. 

Cette seconde vague "a tué environ 40 millions de personnes à travers le monde, en un automne [de l'hémisphère nord]", précise-t-il. 

Relâchement de la population ?

Pour autant, cette mortalité est-elle due au fait que "la population a commencé à se réjouir dans les rues abandonnant toutes les mesures de précaution apprises", comme l'avancent les publications virales partagées sur Facebook ? 

Cette affirmation est un "non-sens" pour John Barry, auteur d'un livre sur la question, The Great Influenza. The Story of the Deadliest Pandemic in History, publié en mars 2006, joint par l'AFP par courriel. 

"Le virus a muté et a pris une forme bien plus létale. De fait, la deuxième vague fut si virulente qu'une minorité de virologues a cru qu'il s'agissait d'un virus différent", poursuit l'historien, qui a été membre de plusieurs groupes américains travaillant à anticiper les pandémies et le consil d'institutions nationales et internationales.

"Il est probable que l'une des sources du virus responsable de la grippe espagnole ait muté et ait adopté une forme plus virulente, plus sélective. Ce qui a provoqué l'hécatombe à travers tout l'hémisphère nord entre septembre et novembre 1918", abonde Anton Erkoreka. 

Ce regain de virulence s'est combiné au fait que le virus tuait "surtout les jeunes adultes, entre 30 et 45 ans; et bien sûr aux conditions inhumaines dans lesquelles vivaient des millions de soldats au front", ajoute le directeur de musée.

En tout cas, "la deuxième phase, la plus mortelle entre septembre 1918 et décembre 1918 n’est pas due à un déconfinement car il n'y a pas eu confinement lors de la première phase", explique Freddy Vinet, professeur à l’Université Paul Valéry de Montpellier, contacté par l’AFP. 

"Pour les gens de l'époque, la grippe n'est pas une maladie grave et ne justifie pas de mesures que nous appelons aujourd'hui confinement", ajoute l'agrégé de géographique, auteur d'un livre sur le sujet intitulé La grande grippe: 1918, la pire épidémie du siècle : histoire de la grippe espagnole

Il précise également que faute de moyens technologiques comme ceux que nous avons aujourd'hui (réfrigérateurs, télécommunications), "les sociétés de 1918 n'ont pas vraiment les moyens de se confiner au sens où nous l'avons fait".

Dans une émission de France Culture "La Fabrique de l’Histoire" diffusée en octobre 2018, Freddy Vinet rappelait par ailleurs que le contexte belliqueux de 1918 a forcé les populations de plusieurs pays à travailler sans relâche. Beaucoup ne s'autorisèrent pas à se reposer - "Et le premier remède [contre la grippe], comme les médecins le disaient déjà à l’époque, c'est le repos" - avant qu'il soit trop tard, raconte-t-il. 

"La première vague en 1918 n'a pas conduit à l'obligation de porter des masques, ni à l'instauration de mesures spéciales à grande échelle. Dans nombre de pays européens, elle est en réalité passée inaperçue", juge Anton Erkoreka du Musée basque de l’Histoire de la Médecine et de la Science.

Aucune comparaison n'est possible entre la situation en 1918 et l'actuelle pandémie de Covid-19, explique José Luis Betrán, professeur d’histoire moderne à l’Université autonome de Barcelone, contacté par l’AFP par courriel. 

"Ni la médecine, ni les systèmes de santé publique n’étaient aussi développés qu'aujourd’hui. La population ne disposait pas des moyens de communication actuels pour s'informer des mesures à respecter et prendre conscience des risques au niveau individuel".

Dans un article consacré à la pandémie, José Luis Betrán suggère d’autres pistes qui pourraient expliquer la propagation du virus sur ces quelques mois de 1918, notamment plusieurs mouvements de population successifs. 

D'abord, le retour dans la péninsule ibérique des travailleurs saisonniers partis faire les vendanges en France en septembre et la relève des soldats ayant accompli leur service militaire. Puis, à partir de novembre, "le retour des combattants de la Première guerre mondiale dans leurs pays respectifs".

A l'instar d’Anton Erkoreka, il souligne "les mauvaises conditions hygiéniques dans de nombreuses villes" et "la présence rare de médecins dans les zones rurales, encore très peuplées en ces années-là".

Cependant, "la situation varie énormément d'un pays à l’autre et même à l’intérieur des pays", nuance Freddy Vinet, de l’Université Paul Valéry de Montpellier. 

Un exemple : le 3 octobre 1918, la ville de Philadelphie aux Etats-Unis ordonne la fermeture des collèges, des églises et d’autres lieux publics. Cette décision fait suite à un défilé gouvernemental visant à faire la promotion de bons étatiques pour financer la Première guerre mondiale, qui avait conduit à une flambée des contagions. 

La ville de Saint-Louis, à l’inverse, choisit d’annuler le défilé et d’appliquer des mesures pour favoriser la distanciation sociale. 

Mesures de prévention 

Si, entre 1918 et 1920, aucun confinement comparable à celui qui a concerné une grande partie de la planète en 2020 n'a été imposé, plusieurs études démontrent que certaines mesures de prévention adoptées pour lutter contre la "grippe espagnole" ont permis d'éviter un grand nombre de décès. 

Selon une analyse publiée en 2020 par le Loyola University Medical Center aux Etats-Unis, les villes qui ont pris tôt des mesures de prévention comme la fermeture de lieux publics, l’interdiction des grands rassemblements ou l'isolement des personnes contaminées ont enregistré des taux de contagion et de mortalité inférieurs à ceux des villes qui ont réagi moins strictement ou plus tardivement. 

En 2007, des chercheurs de Princeton University aux Etats-Unis ont comparé la surmortalité due à la grippe et à la pneumonie dans 17 villes américaines lors de la vague de grippe de l’automne 1918. 

Leur conclusion : la mise en place de mesures visant à limiter les contagions peut réduire "significativement" le taux de transmission de la maladie tant qu’elles restent en vigueur.

Les scientifiques signalent toutefois que les preuves étayant ces découvertes sont limitées, car surtout fondées sur "des observations historiques et contemporaines plutôt que des études contrôlées".

 
Sonia González
AFP Espagne
Traduction et adaptation :
Marion Lefèvre
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