La censure du sport féminin par la TV iranienne ? Il s'agit selon toute vraisemblance d'une vidéo satirique

Des journalistes et politiques, mais aussi de très nombreux internautes, notamment à l'extrême droite, ont repris ces jours-ci une vidéo attribuée à la TV iranienne qui censurerait une épreuve féminine des mondiaux d'athlétisme de Doha. Cette vidéo est selon toute vraisemblance une vidéo satirique créée en Russie, calquée sur une autre vidéo satirique diffusée en 2013 par un programme TV en persan émis hors d'Iran. La TV d'Etat iranienne ne couvre que très peu le sport féminin en images.

La vidéo a notamment été retweetée par la députée LR Valérie Boyer, mais aussi par des journalistes du Monde, de Paris Match ou de BFM TV, qui l'ont pour certains supprimée, ou encore par des sites internet d'extrême droite.

En français, la vidéo a notamment été popularisée par une utilisatrice @alimcbil1, qui elle-même l'a reprise d'un internaute turcophone.

A chaque fois, des milliers de retweets, de l'incrédulité mais aussi beaucoup d'indignation à l'égard de l'Iran. L'information a circulé dans de très nombreux pays, en de très nombreuses langues. En espagnol, un seul tweet du 1er octobre a fait plus de 23.000 retweets et a été vu près de 3 millions de fois.

Que voit-on sur la vidéo ?

Des femmes courent un 100m sur une piste d'athlétisme. Les images ressemblent à celles d'une retransmission télévisée. Presque toutes les parties dénudées de ces athlètes sont recouvertes soit par des bandes noires, soit par des astérisques géants. Il n'y a pas de son.

Alors que nombre de publications avec cette vidéo prétendent qu'il s'agit d'un enregistrement des Mondiaux d'athlétisme qui se déroulent actuellement à Doha, ou de "Jeux Olympiques", on voit vers la 18e seconde le logo de la mairie de Paris sur un panneau publicitaire en fond, ce qui exclut l'un et l'autre.

Le compte Twitter Fake Investigation a retrouvé la course originale : elle s'est déroulée à Paris à l'occasion de la Ligue de Diamant, le 6 juillet 2013, comme en témoigne cette vidéo non officielle.

Une vidéo qui vient selon toute vraisemblance de Russie

Nous avons utilisé l'outil InVID, co-développé par l'AFP, et notamment la fonctionnalité "video keyframes", pour segmenter la vidéo en imagettes que l'on soumet à des moteurs de recherche pour savoir si ces vidéos ont déjà été diffusées sur Internet.

En choisissant de voir plus d'imagettes, nous sommes tombés sur celle-ci, encadrée en rouge.

Capture d'écran de l'outil InVID, réalisée le 3 octobre 2019

Lorsque l'on recherche cette imagette avec le moteur de recherche inversée Google images, on la retouve dans une vidéo du 14 mars 2016, postée sur Youtube.

Capture d'écran d'une recherche Google, le 3 octobre 2019

Elle a été publiée sur la page "LIF Laboratoire des faits intéressants" qui se prétend sérieuse, puisqu'il est écrit dans sa description qu'il s'agit d'"une chaîne de faits intéressants sur tout dans le monde".

Néanmoins, le mot "laboratoire" peut laisser penser que cette chaîne crée ses faits plutôt qu'elle ne les relaie d'autre sources.

La légende Youtube qui accompagne la vidéo, traduit depuis le cyrillique, donne :  "les compétitions féminines retransmises sur les chaînes arabes", ce qui vient déjà contredire les versions circulant en France évoquant l'Iran.

Nous avons tenté de contacter la chaîne Youtube, sans succès. 

Après de multiples recherches sur Google, Twitter, Facebook ou Youtube, tout laisse à penser qu'il s'agit de la première vidéo manipulée de la course. Voici pourquoi :

1/ C'est la plus ancienne version de cette vidéo que nous avons retrouvée sur Internet.
2/ La vidéo est en très bonne qualité (par rapport par exemple à celles  qui circulent en ce moment sur Twitter), ce qui est souvent le signe d'un contenu original ou peu altéré.
3/ Sur la vidéo, on peut apercevoir un logo en cyrillique, celui d'une ancienne chaîne de télé russe dédiée au sport, NTV Sport. Or, sur la chaîne Youtube LIF, tout est également en cyrillique, un alphabet notamment utilisé en Russie.

Capture d'écran réalisée sur Youtube le 3/10/2019

4/ La version sur la chaîne LIF est l'un des rares exemples de cette vidéo en format 4/3, et non en format carré plus resserré, comme sur les récentes versions sur Twitter. Il est possible que ces dernières versions aient été volontairement réduites au format carré pour que le logo en cyrillique ne soit plus lisible, et ainsi faire disparaître un indice.
5/ Enfin, lorsqu'un internaute laisse transparaître son doute sur la véracité de la vidéo dans les commentaires, en expliquant : "cela paraît étrange, je doute de son authenticité. D'où vient la vidéo, donnez des preuves", la chaîne LIF lui répond : "vous avez raison, c'est de la fantaisie :)"

Capture d'écran d'un échange de commentaires sur la page Facebook LIF, le 3 octobre 2019

D'où est venu l'inspiration pour ce détournement ?

Depuis de nombreuses années circule l'idée que l'Iran censurerait les retransmissions de compétitions sportives féminines, en ajoutant aux images des astérisques ou des bandes noires.

Une seconde vidéo vient appuyer cette théorie, et a été très largement diffusée, y compris en français. On ne peut pas formellement lier les deux, mais elles présentent de très fortes similarités.

La voici notamment publiée en 2013 sur Youtube :

Elle a été largement diffusée pendant les Jeux Olympiques 2016 de Rio, avec une légende affirmant alternativement qu'il s'agissait de censure à la télévision iranienne, ou à la télévision saoudienne. 

En regardant simplement la vidéo, son caractère satirique saute aux yeux. Ainsi, lorsqu'une athlète effectue un saut en hauteur, la bande noire censée la recouvrir peine à suivre sa course, produisant un effet de ridicule (à partir de 0:22").

Plusieurs sites de fact-checking ont également démenti le fait qu'il s'agisse de censure en Iran. Nos confrères américains de Snopes ont présumé qu'elle provenait d'une émission satirique en farsi intitulée "Parazit".

Il s'agit en réalité d'une autre émission satirique, "ONTEN", diffusée après la fin de Parazit, sur la chaîne Voice of America en farsi, depuis New York.

La vidéo, reproduite à de nombreux endroits, comporte en effet un logo jaune en bas à gauche, qui apparaît aussi une seconde avant la fin. En faisant une capture d'écran de ce logo et une recherche d'image inversée, nous avons retrouvé cette émission satirique.

Ces images apparaissent à deux reprises.

- Dans un épisode diffusé le 12 juillet 2013.

- Dans un épisode diffusé le 23 août 2013.

Contacté via Twitter le 3 octobre 2019, Saman Arbabi, producteur de l'émission ONTEN, a indiqué à l'AFP que ces images satiriques visaient à "se moquer du gouvernement iranien pour ne pas diffuser les sports féminis. Il s'agissait d'une sorte de +suggestion+ pour ceux qui censurent les émissions de télévision montrant des sports féminins. C'était une blague".

Que disent les créateurs d'ONTEN de la vidéo détournée qui circule aujourd'hui ?

Saman Arbabi a indiqué à l'AFP que la première vidéo, les images d'athlétisme avec astérisques et bandes créées à partir d'une course d'athlétisme en 2013, ne sont pas de lui. "C'est une copie de mon travail. Ce n'est pas de moi.", a-t-il indiqué.

Arash Sobhani, ancien présentateur de l'émission ONTEN, a expliqué le même jour à l'AFP que cette vidéo est un "plagiat". "Ils ont visiblement copié notre vidéo", a-t-il affirmé. 

Comment est diffusé le sport féminin à la TV iranienne ?

D’une manière générale, la télévision d’Etat (il n’y en a pas d’autres en Iran) ne couvre que très peu le sport féminin en images.

Un 100 m féminin international par exemple, ne correspondant pas aux normes islamiques en ce qui concerne la tenue des femmes, ne sera tout simplement pas diffusé, de même que pratiquement toute compétition d’athlétisme ou de natation féminine ou les matchs dames des tournois de tennis.

Généralement, en ce qui concerne le sport féminin international, la télévision se contente de donner les résultats des Iraniennes quand il y en a (et si elles réussissent). Elle diffusera éventuellement des photos de sportives avec médailles, voire prises pendant la compétition, à condition que les équipes ou concurrentes soient habillées dans une tenue "appropriée", ce qui est rare dès lors que l'on parle de rencontres internationales.

Voici, sur le site de l'agence officielle Irna, un exemple du code vestimentaire admis, dans ce cas pour du futsal.

Capture d'écran d'un article de l'agence iranienne officielle Irna, le 3 octobre 2019

En revanche, la télé peut montrer des séquences vidéo de sports de combat (dans lesquels les Iraniennes se défendent très bien), comme le tae-kwon do, le judo ou le karaté, puisque les sportives sont généralement couvertes par le kimono, parfois même un casque.

Dans ce cas, s’il y a une Iranienne face à une autre sportive étrangère non voilée, ça n’est pas un problème.

Sur le plan politique, Federica Mogherini, la haute représentante de l'UE pour les Affaires étrangères, la chancelière allemande Angela Merkel, ou encore jusqu’à récemment la Première ministre britannique Theresa May, apparaissent régulièrement à la TV iranienne sans que la censure ne masque leur cheveux.

En revanche, le haut du buste de Mme Mogherini a pu être flouté à certaines reprises sur les chaînes intérieures quand elle portait un décolleté, mais pas sur Press TV, la chaîne d’info en anglais destinée à l’étranger.

En Arabie Saoudite, la télévision saoudienne diffuse des compétitions fémines mais seulement quand les athlètes sont habillés en tenue islamique pudique. 

EDIT 04/10/19 : coquille corrigée
Guillaume Daudin
Rémi Banet