Ivoirienne condamnée à mort au Koweït? Attention, cet appel au don part d'une fausse information

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Une publication partagée près de 1.000 fois depuis le 30 janvier sur des pages Facebook en Côte d’Ivoire appelle les internautes à se mobiliser financièrement pour aider une handballeuse ivoirienne condamnée à mort par lapidation au Koweït. Il s’agit en réalité d’une fausse information, plusieurs fois démentie. La jeune femme en question a bien été détenue comme domestique au Koweït en 2017, mais elle est revenue en Côte d’Ivoire la même année. Interrogée à cette époque par l’AFP, elle avait assuré n’avoir jamais été condamnée à mort.

"Affaire: une handballeuse ivoirienne vivante au #Koweït est condamnée à mort par lapidation. Que fait ce régime d'#Abidjan pour sauver cette ivoirienne???" Voilà le message relayé par une publication partagée près de 1.000 fois sur plusieurs pages facebook ivoiriennes depuis le 30 janvier. 

La jeune femme, une certaine "Bamba Mariam", membre d’un club de handball ivoirien, aurait été "réduite à l”esclavage" par une famille de ce petit Etat situé au nord de la péninsule arabique. Elle aurait tenté de s’échapper mais aurait été "rattrapée par ses maîtres et condamnée à mort", explique l’auteur du texte.

Ce dernier assure être en "contact avec des avocats koweïtiens pour essayer de la sauver car le gouvernement n’est pas prêt à agir". Un lien paypal sur lequel faire des dons en ligne clôt la publication, illustrée par des photos de Mariam Bamba et du président ivoirien Alassane Ouattara.

Capture d’écran Facebook, prise le 02 février 2021
Capture d’écran Facebook, prise le 02 février 2021

 

Détenue au Koweït mais en 2017

Une recherche sur le moteur de recherche Google avec les mots clés "Mariam Bamba" et "Koweït" mène à des articles de 2017, publiés principalement sur des sites ivoiriens. Ces derniers racontent que la jeune femme a été retenue et forcée à travailler comme domestique dans une famille koweïtienne. Plusieurs d’entre eux évoquent une condamnation à mort par lapidation, mode d'exécution consistant à jeter des pierres sur une personne jusqu’à ce qu’elle succombe aux coups.

Capture d’écran de la recherche google, effectuée le 02 février 2021

Mariam Bamba avait elle-même raconté son "calvaire" dans une interview à l’hebdomadaire "Allo Police", réalisée à son retour du Koweït en 2017, et reprise par le site d’information l’Infodrome. Dans cet entretien, elle explique avoir vécu "sept mois" de souffrance, avec des violences physiques et des abus sexuels, mais n’évoque à aucun moment une condamnation à mort. Selon elle, ses patrons lui auraient payé un billet retour vers son pays d’origine, après une tentative de fugue ayant échoué.

Malgré cette mise au point, plusieurs publications similaires à celles que nous vérifions étaient apparues sur les réseaux sociaux en 2019, selon lesquelles la jeune femme se trouvait toujours au Koweït, et menacée de lapidation. Ces publications avaient été vérifiées en novembre 2019 par des journalistes de l’AFP Factuel, qui étaient parvenus à entrer en contact avec Mariam Bamba.

Pas de condamnation à la lapidation

"En y allant, je n’étais au courant de rien. Le passeport et le billet étaient à mes propres frais", avait raconté à l’AFP la jeune femme. "Une fois arrivée dans ce pays, j’ai découvert qu’on venait pour me faire travailler comme fille de ménage. Du coup j’ai voulu retourner directement en Côte d’Ivoire tout en insistant que je n’avais pas payé le billet pour venir faire ce genre de travail".

Questionnée au sujet de sa supposée condamnation, elle avait assuré n’avoir "jamais été lapidée, ni condamnée à mort". Selon elle, cette rumeur vient d’un malentendu entre elle et son entraîneur de handball de l’époque: "c’est lui qui a alerté (...) du fait que j’ai été condamnée et lapidée à mort" mais "ce n’était pas vrai".

L’AFP a contacté la Fédération ivoirienne de handball (FIHB) le 1er février 2020 afin de voir si de nouveaux éléments étaient survenus dans cette affaire depuis 2019. La FIHB a assuré que la jeune femme était toujours en Côte d’Ivoire: "il s’agit d'une histoire ancienne. A l’heure actuelle aucune autre handballeuse ivoirienne n’est détenue au Koweït", a-t-elle précisé.

Contactée par l’AFP, l’ambassade de Côte d’Ivoire en Arabie Saoudite, chargée du Koweït, a assuré de son côté qu'il n’y avait "aucun ressortissant ivoirien condamné à mort par lapidation actuellement" et qu'"il n’y en a jamais eu".

"Nous n’avons jamais été contacté par les autorités koweïtienne au sujet d’un ressortissant condamné à la peine de mort. Si c’est le cas un jour, comme toutes les ambassades, nous mettrons une protection judiciaire pour nos compatriotes", a ajouté l'ambassade, qui précise être en mesure de délivrer si nécessaire un document de voyage permettant à la personne concernée d'être rapatriée.

Les ivoiriens présents parmi les travailleurs domestiques au Koweït

Les domestiques étrangers employés au Koweït sont majoritairement d’origines asiatiques mais il y a également parmi eux de nombreux Ivoiriens, Ghanéens, Ethiopiens et Camerounais, selon une étude menée en 2018 par l’organisation Together spécialisée dans les droits des travailleurs étrangers au Koweït.

D’après cette étude, ces employés de maisons, au nombre de 669.000 en 2018, souffrent d’abus allant de l’exploitation des heures de travail à l’absence de congés, en passant par des salaires inexistants, la confiscation des passeports et l’interdiction de sortie du territoire voire des violences physiques et des agressions sexuelles. 

Selon cette même étude, supervisée par l’ONG Kuwait Society for Human Right, 71% des domestiques étrangers interrogés ne sont pas au courant de leurs droits, comme celui de bénéficier d’un billet retour payé par leur employeur, comme cela a été le cas avec Mariam Bamba.

"Il est extrêmement difficile d’avoir des chiffres sur le nombre de ressortissants ivoiriens travaillant au Koweït. Ils arrivent parfois de manière irrégulière et ne se font pas connaître auprès des autorités. C’est lorsque les cas sont médiatisés que nous pouvons nous emparer du sujet et demander une collaboration avec les autorités locales. Mais elles sont aussi débordées car il s’agit de circuits dirigés par des agences. Sinon le plus gros du travail est réalisé par les ONG", explique à l’AFP une source diplomatique.

Selon cette source, la plupart des contrats se déroulent toutefois "bien". "Les gens viennent travailler et rentrent au pays à la fin de leur contrat", explique-t-elle.

Au Koweit la peine de mort est autorisée en cas de "meurtre, d’infraction liées aux stupéfiants ou au terrorisme", selon la page du site d’Amnesty International consacrée au Koweït pour l’année 2017/2018. L’année où Mariam Bamba résidait au Koweït, sept personnes ont été exécutées, selon les autorités koweïtiennes.

D’après le dernier bilan d’Amnesty international datant de 2020, le Koweït n’a cependant procédé à aucune exécution en 2019.

Le sujet des travailleurs forcés ivoiriens au Koweït avait notamment été abordé par les Observateurs de France 24, en 2018, dans un article intitulé "Koweït: séquestrée et abusée sexuellement, comment une domestique ivoirienne a pu s’en sortir