Eric Zemmour lors d'un échange avec des enseignants, vendredi 14 janvier dans le Nord. ( BERTRAND GUAY)

"De nombreux établissements spécialisés" pour enfants handicapés "fermés" ? Les approximations d'Eric Zemmour

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Pour justifier sa sortie sur la scolarisation des enfants handicapés, Eric Zemmour a soutenu que "sous prétexte de l'inclusion à tout prix", "on ferme de nombreux centres spécialisés". Une affirmation qui n'est corroborée par aucun des acteurs interrogés par l'AFP, même si la plupart d'entre eux pointent un manque de moyens généralisé pour le secteur.

La France voit-elle fermer "de nombreux centres spécialisés" dans l'accueil d'enfants handicapés ? C'est ce qu'a affirmé Eric Zemmour dimanche 16 janvier sur France 3.

Le candidat d'extrême-droite avait, dans un premier temps, suscité une vive polémique lors d'un échange avec des enseignants dans le cadre d'un déplacement de campagne, vendredi 14 janvier à Honnecourt-sur-Escaut (Nord).

"Il faut effectivement des établissements spécialisés, sauf pour les gens légèrement handicapés, évidemment. (...) Pour le reste, oui, je pense que l'obsession de l'inclusion est une mauvaise manière faite aux autres enfants et à ces enfants-là, qui sont, les pauvres, complètement dépassés par les autres enfants. Donc je pense qu'il faut des enseignants spécialisés qui s'en occupent".

Après de nombreuses réprobations, le candidat du parti Reconquête s'est expliqué plus longuement, d'abord dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux, puis dimanche 16 janvier sur France 3 et mardi 18 janvier sur RMC et BFMTV.

"Qu'est-ce qui se passe aujourd'hui ? Qu'est-ce que j'ai voulu dénoncer ? Sous le prétexte de l'inclusion à tout prix, on ne s'occupe pas des Ulis. On ferme, on ferme de nombreux établissements spécialisés", a-t-il déclaré sur France 3.

Les Ulis --Unités localisées pour l'inclusion scolaire-- sont des classes spécialisées pour l'accueil des enfants handicapés au sein des établissements ordinaires.

S'agissant des établissements spécialisés, "c'est tout à fait faux", répond la secrétaire d'Etat chargée des Personnes handicapées, Sophie Cluzel, interrogée par l'AFP.

"Depuis 2017, on a justement créé plus de 5% de places. C'est-à-dire 711 places dans ce qu'on appelle les Itep" (Instituts thérapeutiques éducatifs et pédagogiques, NDLR). Et "on a créé plus de 3% de places dans les instituts médico-éducatifs" (IME).

"Bien sûr, je reconnais qu'il y a encore du chemin à faire. C'est pour cela que nous travaillons avec des associations, qui transforment leur offre. Mais on ne peut pas dire, quand on crée 5% de solutions supplémentaires depuis 2017, que l'on ferme des établissements", insiste la secrétaire d'Etat.

Député communiste, rapporteur en 2019 d'une commission d'enquête sur l'inclusion à l'école et à l'université, Sébastien Jumel juge que "le gouvernement n'est pas à la hauteur des enjeux" s'agissant du handicap. Pour lui, "le compte n'y est pas, notamment en termes de moyens d'accompagnement" des élèves handicapés, quelle que soit la structure d'accueil.

Pour autant, "je n'ai pas entendu parler de fermetures massives" d'établissements spécialisés, a-t-il précisé à l'AFP.

Pour le député Les Républicains (LR) Aurélien Pradié, qui ne soutient pas non plus le gouvernement, des établissements spécialisés qui ont fermé, "il n'y en a pas".

"Si on est honnête, on est encore loin de l'école inclusive. Ca patauge sérieusement." Mais "il reste beaucoup d'établissements spécialisés. Et je n'en connais pas un seul qui ait fermé depuis quelques années", affirme M. Pradié, auteur de plusieurs propositions de loi sur le thème du handicap.

Selon un rapport de la défenseure des droits publié en juillet 2020, "à la rentrée scolaire 2005-2006, 151.000 enfants et adolescents étaient scolarisés en milieu ordinaire. Ils étaient environ 360.000 à la rentrée 2019-2020 dans les établissements publics de l'Educations nationale. Parallèlement, le nombre d'élèves scolarisés en établissement médico-social, de l'ordre de 70.000, reste globalement stable."

"Toutefois, poursuit ce texte, comme le reconnaît le rapport de l'Etat, plusieurs milliers d'enfants, notamment polyhandicapés, ne sont pas scolarisés, ou bien ne le sont qu'à temps partiel."

La France est signataire de la Convention internationale des droits de l'Enfant de 1989. Celle-ci exige que "les enfants handicapés aient effectivement accès à l'éducation, à la formation (...) et bénéficient de ces services de façon propre à assurer une intégration sociale aussi complète que possible."

Au plan hexagonal, la loi de 2005, adoptée durant la présidence de Jacques Chirac commande, pour les élèves en situation de handicap, que l'Etat "met en place les moyens financiers et humains nécessaires à la scolarisation en milieu ordinaire des enfants, adolescents ou adultes handicapés."

Depuis cette loi, le nombre d'élèves handicapés scolarisé en milieu ordinaire a plus que doublé, comme le montrent les chiffres de la Défenseur des droits ou du rapport parlementaire cité plus haut.

Des "économies sur le dos" des enfants ?

Dans ses récentes sorties médiatiques, Eric Zemmour a également accusé l'Etat de "faire des économies sur le dos des enfants handicapés."

"Il y a aussi un problème de politique gouvernementale. parce que derrière les bons sentiments, et la dénonciation de ma prétendue brutalité, il y a le fait qu'un enfant coûte, dans un enseignement ordinaire, 6.000 euros. Dans un établissement spécialisé, 70.000 euros. Oui, on fait des économies sur le dos des enfants handicapés. L'Education nationale et le gouvernement", a-t-il notamment déclaré mardi 18 janvier.

Ces chiffres sont confirmés par les différents interlocuteurs contactés par l'AFP, avec une nuance : dans un établissement spécialisé, un enfant "coûte" entre 30.000 et 70.000 euros, selon les cas. "70.000 euros, on est sur du polyhandicap-internat. C'est ce qu'il y a de plus cher", relève Sophie Biette, vice-présidente de l'Unapei.

"On ne peut pas comparer ce qui n'est pas comparable: on ne parle pas des mêmes enfants", rétorque Aurélien Pradié. "Personne n'a jamais tenté de mettre un gamin paraplégique dans le milieu ordinaire. Le gamin très, très lourdement handicapé qui ne peut pas supporter le milieu ordinaire, il n'y est pas. Ca n'existe pas."

Des "milliers d'enfants" en Belgique ?

Reste que les difficultés sont nombreuses à tous les étages de l'école inclusive : manque d'accompagnants d'élèves en situation de handicap (AESH) -- dont le nombre est passé de 92.700 à 125.500 entre 2017 et 2022, selon le gouvernement --, manque de moyens pour les Maisons départementales des personnes handicapées (MDPH), manque de places en établissements spécialisés et "délais incommensurables d'attente pour les parents", selon les termes de Sébastien Jumel.

Eric Zemmour a d'ailleurs fait valoir que, faute de places suffisantes, "il y a des milliers d'enfants qui aujourd'hui prennent le taxi pour aller en Belgique, parce qu'il y a plus d'établissements spécialisés".

D'après le ministère, 1.500 enfants sont concernés, et 7.000 adultes. La secrétaire d'Etat Sophie Cluzel évoque une enveloppe de 90 millions d'euros pour financer "plus de 1.700 solutions programmées pour être déployées en proximité dans les trois régions qui, entre guillemets, envoyaient en Belgique des personnes handicapées, l'Ile-de-France, le Grand Est et les Hauts-de-France".

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