Eric Zemmour, jeudi soir, sur le plateau de l'émission de France 2 "Elysée 2022". ( AFP / CHRISTOPHE ARCHAMBAULT)

Les inexactitudes d'Eric Zemmour sur les "90%" de jeunes de banlieue originaires du Maghreb ou d'Afrique

Copyright AFP 2017-2022. Droits de reproduction réservés.

Pour étayer sa thèse du "grand remplacement", Eric Zemmour soutient que 80 à 90% des moins de 18 ans sont d'origine maghrébine ou africaine en banlieue parisienne et affirme se fonder sur un rapport d'un organisme rattaché à Matignon. Deux de ses auteurs joints par l'AFP observent toutefois que leurs travaux ne font pas état d'un tel chiffre et indiquent que la proportion des jeunes d'origine "extra-européenne" se situe à 37,4% dans une zone couvrant l'Ile-de-France.

Confronté jeudi soir au ministre de l'Economie Bruno Le Maire, Eric Zemmour a de nouveau défendu la thèse d'un "grand remplacement", théorisée par l'essayiste d'extrême droite Renaud Camus et qui devrait conduire à transformer la France en "république islamique" à l'horizon 2100.

Pour étayer son propos, le polémiste d'extrême droite et candidat à la présidentielle s'est référé à des "chiffres édifiants" qui émaneraient de France Stratégie, un organisme de conseils et d'études rattaché au Premier ministre.

"Il y a quelques mois, (France Stratégie, ndlr) a sorti des chiffres édifiants: vous savez, dans la banlieue parisienne aujourd’hui, entre 0 et 18 ans, il y a 80, 90% d'enfants qui sont d'origine maghrébine ou africaine. C'est ça le grand remplacement", a-t-il affirmé sur le plateau de France 2, un chiffre choc qu'il a déjà utilisé à plusieurs reprises. L'extrait peut être entendu à partir de 1h28 sur cette vidéo:

Cette affirmation est toutefois erronée: le rapport de France Stratégie, paru en juillet 2020 et consacré à la mixité sociale, ne fait jamais état d'une telle proportion sur l'ensemble de la banlieue parisienne, ce que confirment à l'AFP deux de ses auteurs. Fondés sur les données de l'Insee, leurs travaux font ainsi apparaître, en moyenne, que 37,4% des moins de 18 ans étaient issus de "l'immigration extra-européenne" en 2017 dans une zone recoupant à peu près l'Ile-de-France.

Que dit le rapport de France Stratégie?

Publié en juillet 2020, ce rapport avait pour ambition de dresser un "panorama de la ségrégation résidentielle" en France au cours des 25 dernières en confrontant à des "données solides" l'idée que la mixité sociale serait en recul dans les grandes agglomérations, explique à l'AFP un de ses auteurs, Clément Dherbécourt.

En se fondant sur des données de l'Insee issues du recensement, les auteurs sont parvenus à la conclusion qu'il y avait "une stabilité de la répartition des différents groupes sociaux dans les quartiers des grandes agglomérations et qu'il n'y avait donc pas moins de mixité sociale aujourd'hui", poursuit M. Dherbécourt.

Mais ce n'est pas ce constat qui a alimenté la controverse. En annexe de leur rapport, ses auteurs ont conçu et rendu accessible une base de données très complète qui permet de montrer la répartition territoriale des populations en fonction d'une série d'indicateurs socio-économiques, dont la profession, l'âge ou l'origine géographique.

Ce que le rapport ne dit pas

Le premier hiatus entre le rapport de France Stratégie et les affirmations d'Eric Zemmour vient du fait que la base de données ne recense pas la part des jeunes d'origine maghrébine ou africaine en banlieue parisienne.

La catégorie qui s'en rapproche le plus dans la base de données regroupe les "enfants de parent d'immigrés (hors Europe)" âgés de 0 à 18 ans et leur répartition dans une unité urbaine (U.U) qui intègre les zones les plus densément peuplées d'Ile-de-France (incluant Paris) où vivent quelque 10 millions d'habitants . Tous ne viennent donc pas d'Afrique ou du Maghreb.

Selon les données de 2017 compilées par les auteurs de l'étude, la proportion de ces jeunes issus d'une immigration extra-européenne ne s'élève pas à "80" ou "90%", mais à 37,4% en moyenne. Cette proportion était de 22,4% en 1990 et masque des disparités selon les départements et les communes d'Ile-de-France.

"Sur l'ensemble de la Seine-Saint-Denis, on est à 55% et, à la Courneuve, dans la commune de Seine-Saint-Denis où cette proportion est la plus élevée, on est à 74%", relève un autre coauteur de l'étude Pierre-Yves Cusset.

Si on prend un autre indicateur géographique qui correspond davantage à des quartiers --des IRIS/TRIRIS selon la terminologie statistique--, seule une "poignée" d'entre eux en Seine-Saint-Denis abritent plus de 80% de jeunes issus de l'immigration extra-européenne, relève M. Dherbécourt.

Au niveau national, la part des moins de 18 ans ans vivant avec au moins un parent immigré extra-européen s'élevait par ailleurs à 16,4% en 2015 contre 10% en 1990, relève également l'étude.

D'un certain côté, l'intérêt suscité par cette étude convient à ses auteurs. "Ca fait plusieurs mois que ces travaux sont discutés et l'idée c'était justement que ces données soient rendues publiques et que ce travail soit largement repris", témoigne M. Dherbécourt.

Mais à condition toutefois que leurs conclusions ne soient pas déformées dans le débat public. "Quand il y a des choses qui sont factuellement inexactes, relève M. Cusset, on rétablit l'exactitude des données".

Elections 2022