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Non, l'Insee n'a pas recensé "22 % de nouveaux-nés portant un prénom musulman" en France

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L'Insee a-t-il recensé "22% de nouveaux-nés" portant un prénom musulman en France "contre moins d'1% dans les années 60" comme l'a affirmé Eric Zemmour dimanche à Villepinte ? S'il met bien à jour chaque année un fichier des prénoms, l'institut national des statistiques n'a jamais établi un classement basé sur "des critères ethno-religieux" et juge un tel référentiel "discutable". Deux chercheurs qui ont travaillé sur la question reconnaissent que la tâche est délicate.

C'est l'un de ses thèmes de prédilection et son cheval de bataille : Eric Zemmour a profité de son premier discours de campagne dimanche pour revenir sur la théorie du "grand remplacement" qu'il tente d'imposer dans le débat à quelques mois de l'élection présidentielle.

Devant plusieurs milliers de ses partisans réunis à Villepinte, l'ancien journaliste s'est dit prêt à prendre "les manettes" du pays pour répondre à deux "craintes" qui "hantent les Français", "celle du grand déclassement avec l'appauvrissement des Français" et celle "du grand remplacement avec l'islamisation de la France" et "l’immigration de masse".

"Selon l'Insee, alors que moins de 1% des nouveaux nés avait un prénom musulman dans les années 60 ils sont aujourd'hui 22%", a-t-il déclaré, déclenchant des huées dans la foule. "22%. Quel pourcentage demain ? Imaginez l'ampleur du changement culturel démographique et humain inédit que nous traversons".

Attention : contacté par l'AFP, l'Insee dément être à l'origine d'un classement de prénoms selon des "critères ethno-religieux" et met en garde sur un référentiel qui, s'il existait, serait "discutable". Deux chercheurs, qui ont travaillé sur la question, reconnaissent également que la tâche est délicate.

Reprenons point par point. L'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) publie bien un "fichier des prénoms" qu'il actualise chaque année. Ce fichier "contient des données sur les prénoms attribués aux enfants nés en France entre 1900 et 2020" et ces données "sont disponibles au niveau France, par département et par région", précise l'Insee sur son site internet.

Les informations contenues dans le fichier des prénoms sont "basées sur les bulletins d'état civil transmis à l'Insee par les officiers d’état civil des communes", précise encore l'institut. "Ces bulletins sont eux-mêmes établis à partir des déclarations des parents."

L'outil mis en place permet d'établir un classement des prénoms de filles et de garçons les plus donnés chaque année - en l'occurrence pour 2020, Jade, Louise et Emma et Léo, Gabriel et Raphaël occupent respectivement les trois premières places.

Aucune trace en revanche d'un classement qui serait établi selon des critères ethno-religieux, comme l'a laissé entendre Eric Zemmour qui a fait de l'interdiction des prénoms étrangers un de ses chevaux de bataille.

"L'Insee ne peut pas être à l’origine d’un classement de prénoms selon des critères ethno-religieux", indique l'Institut, contacté le 6 décembre par l'AFP. "L'Insee se contente de mettre à disposition le fichier des prénoms, mis à jour annuellement, sans aucune classification ethno-religieuse ou de quelque nature que ce soit."

D'où est issu alors le chiffre de 22% évoqué par le polémiste dimanche à Villepinte ? Une rapide recherche sur Google fait émerger un "baromètre du prénom musulman" publié par le site d'extrême-droite Fdesouche.

Dans sa dernière édition publiée le 4 août 2021, ce baromètre, que le site explique publier en "exclusivité" fait état de 21,73% de prénoms musulmans octroyés en 2019 en France.

Comment le site a-t-il abouti à ce chiffre? En l'absence de référentiel de prénoms musulmans, Fdesouche explique avoir été contraint d'en créer un "de toutes pièces", en s'appuyant notamment sur des listes de prénoms proposées par des sites "communautaires". Fdesouche met en avant que sa méthodologie a été "confirmée" par l'ouvrage publié par le directeur adjoint de l'Ifop Jérôme Fourquet - l'Archipel français - publié en 2019.

Dans cet essai, Jérôme Fourquet et son co-auteur, le géographe Sylvain Manternach expliquent avoir constitué la liste "la plus complète possible" des prénoms arabo-musulmans "à partir du fichier de l'Insee" et s'être appuyé sur un travail précédent ayant depuis plusieurs années recensé des "prénoms se rattachant aux mondes arabo-musulmans au travers du dépouillement des listes électorales dans différentes villes françaises".

Au total, ils expliquent avoir recensé 4.550 prénoms masculins et 3.500 féminins arabo-musulmans, précisant avoir ensuite écarté tous les prénoms féminins afin d'éviter une "surévaluation statistique" - les prénoms Sonia, Nadia ou Inès, par exemple, pouvant être donnés par des parents "n'ayant aucune ascendance immigrée".

"On avait une grosse base de données – on avait travaillé sur les listes électorales, où figurent le nom de famille qui a pu nous aider, et on a complété avec tout un tas de prénoms", explique Sylvain Manternach, contacté par l'AFP le 6 décembre. Résultat, "on est passé de quasiment rien du tout (en matière de prénoms arabo-musulmans ndlr) dans les années 60 à 18,8% en 2016. Ca ne dit pas qu’ils sont tous musulmans, ca ne dit pas tout le contraire non plus".

Contrairement au site Fdesouche et à Eric Zemmour dimanche, les deux auteurs restent toutefois très prudents sur la méthodologie retenue.

"En dépit des multiples précautions qui ont entouré notre travail, les chiffres que nous présentons sont à considérer comme des ordres de grandeur et des tendances à l'oeuvre plus que comme des estimations millimétriques totalement figées", écrivent-ils dans leur ouvrage. Par ailleurs, "il convient de rappeler même si cela va de soi que toutes les personnes portant un prénom d'originaire du monde arabo-musulman ne sont pas nécessairement musulmanes".

( AFP / AURORE MESENGE)

Pour l'Insee, les travaux dans le cadre de l'ouvrage "l'Archipel français" ne relèvent "pas de la statistique publique" et les résultats obtenus "ne peuvent se prévaloir de l'Insee comme source, tant pour la définition du référentiel que pour son interprétation."

A l'heure actuelle, poursuit l'institut, "les classifications de prénoms sont pour le moment réalisées par les chercheurs eux-mêmes ou par des entreprises privées. Il en existe beaucoup et aucune ne fait consensus."

Un référentiel classant les prénoms selon leur origine serait "d'un point de vue scientifique extrêmement discutable", développe l'Insee, qui fait notamment valoir l'existence "de nombreux prénoms partagés par plusieurs cultures", comme Adam ou Inès par exemple.

Par ailleurs, "l'interprétation de ce référentiel et des résultats d'un tel classement serait sujet à caution : il n'est pas possible d'interpréter quoi que ce soit sur l'origine des parents à partir des prénoms qu'ils choisissent pour leurs enfants. Toutes les Jennifer n'ont pas des parents anglo-saxons, et tous les Loïc n'ont pas des parents bretons, le choix des prénoms est déterminé par de nombreux facteurs au-delà de l'origine géographique des parents".

Certains prénoms "mixtes", selon la manière dont ils sont classés, peuvent complètement changer les analyses, relève l'Insee. "Inversement, certains petits-enfants d’immigrés maghrébins ne portent pas du tout de prénoms arabo-musulmans", ajoute l'institut qui cite pour exemple la "vague de +Enzo+ parmi les personnes originaires d’Algérie suite au fait que Zinedine Zidane a prénommé son fils Enzo."

( AFP / MARTIN BUREAU)

Même prudence chez Baptiste Coulmont, sociologue et chercheur à l'Institut national d'études démographiques (INED), co-auteur d'une étude sur les prénoms donnés par les immigrés à leurs enfants en France publiée en 2019. L'enquête avait notamment conclu que les immigrés en France délaissaient rapidement le registre de leur culture d'origine pour privilégier des prénoms "internationaux", auxquels "tous peuvent s'identifier".

A la première génération, les immigrés du Maghreb qui arrivent en France portaient ainsi, à plus de 90%, des prénoms arabo-musulmans (Mohamed, Rachid, Fatima, Khadija....), c'est encore le cas de "près des deux tiers" des enfants de la deuxième génération, "mais leur registre culturel est plus ambigu" (Nadia, Myriam..).

"On voit bien une augmentation (des prénoms arabo-musulmans, NDLR) depuis les années 70 parce que la population est beaucoup plus variée", souligne Baptiste Coulmont interrogé par l'AFP le 7 décembre, "mais vous avez également une hausse des prénoms italiens, des prénoms bretons ou encore des prénoms anglophones".

"L'extrême droite dans les années 20 se plaignait du fait qu'on n'arrivait plus à savoir qui était immigré ou issu de l'immigration parce que les parents avaient tendance à donner des prénoms français", rappelle le chercheur. "Quoi que fassent les immigrés et leurs enfants pour l'extrême droite ce ne sera jamais bien : soit ils sont invisibles, soit ils sont trop visibles".

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