Evacuation d'un campement de migrants à Grande-Synthe, le 16 novembre. ( AFP / DENIS CHARLET)

Gérald Darmanin a-t-il "fait arrêter" les lacérations des tentes de migrants ?

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En plein débat sur le sort des migrants, le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin a assuré avoir "fait arrêter" les lacérations de leurs tentes lors des évacuations de campements dans le nord de la France. Un certain flou demeure toutefois sur la date à laquelle ces consignes auraient été transmises et plusieurs acteurs de terrain assurent que ces pratiques perdurent encore aujourd'hui.

Après le naufrage fatal à 27 personnes qui tentaient de traverser la Manche, la situation des migrants dans le nord de la France est à nouveau au coeur d'une crise, qui fait aussi rejaillir les critiques sur le sort de ces populations à Calais (Pas-de-Calais) ou à Grande-Synthe (Nord).

De la mi-octobre à la mi-novembre, des militants associatifs de Calais avaient ainsi observé une grève de la faim pour réclamer un "moratoire" sur les évacuations de campements, aujourd'hui quasi-quotidiennes, et dénoncer la confiscation des effets personnels des migrants au gré des expulsions.

Interrogé dimanche sur France 5, le ministre de la Justice Eric Dupond-Moretti a rejeté avec force l'accusation portée par des ONG selon laquelle des tentes de migrants seraient lacérées lors de ces évacuations, avec l'aval des autorités.

"Je ne pense pas qu’il y ait un ordre gouvernemental pour lacérer des tentes", s'est indigné le garde des Sceaux. "Le gouvernement naturellement n’a aucune posture hostile en ce sens qu’on permettrait --vous vous rendez compte? Vous vous rendez compte de ce que l’on suggère ? - que l’on pourrait comme ça impunément lacérer des tentes et que même on l'encouragerait et qu’on ne distribuerait pas des vivres à ces migrants?"

Sur Twitter, ces déclarations ont été aussitôt raillées par des responsables d’ONG d'aide aux défavorisés, à l'image de Manuel Domergue, de la Fondation Abbé-Pierre.

Invité le lendemain sur BFMTV, le ministre de l'Intérieur a tenté de clore la polémique en admettant que des tentes étaient parfois lacérées lors d'évacuations mais que ces pratiques --dont il dit avoir appris l'existence par "les journalistes"-- étaient le fait d'une "société privée" et pas des forces de l'ordre. Surtout Gérald Darmanin a affirmé avoir "fait arrêter" ces dégradations.

"Une société privée était embauchée par l’Etat, une fois que les évacuations étaient faites par les policiers et les gendarmes, pour récupérer les tentes pour les jeter et ils les lacéraient en effet, a admis le ministre. Il n’y avait pas de commande de l’Etat, c’est la société qui le faisait parce qu’elle prenait les tentes et les mettait ensuite à la benne".

"Nous avons demandé d’arrêter cela", a-t-il affirmé, ajoutant un peu plus tard: "La lacération des tentes que j’ai fait arrêter était faite par une société privée".

Selon l'enquête de l'AFP, un certain flou entoure toutefois la date à laquelle ces consignes auraient été transmises et si elles sont réellement appliquées sur le terrain, ce que mettent en doute des ONG et un photojournaliste très actif sur le dossier des migrants.

D'où viennent ces accusations ?

Régulièrement dénoncées par les associations, les lacérations de tentes ont été notamment documentées il y un an par le photojournaliste indépendant Louis Witter, qui a publié fin décembre 2020 sur Twitter des photos d'une évacuation à Grande-Synthe qui ont fait grand bruit.

Un récent rapport d'Human Rights Watch en a d'ailleurs fait état, en affirmant que les tentes étaient "souvent" tailladées lors des opérations d'expulsion.

Capture d'écran du rapport de Human Rights Watch.

Ainsi que l'indique Gérald Darmanin, c'est bien une société privée, le groupe Ramery, qui est chargée à Grande-Synthe de remettre les lieux en état après les évacuations et qui se charge notamment d'enlever --et parfois de taillader-- les tentes des migrants.

"Le concours de la force publique est décidé par les préfets et notifié par voie d’huissier. C’est à ce titre qu’une entreprise privée intervient, à la demande et sur les crédits de l’État, pour assurer la bonne exécution de la mission d’assistance à huissier, pour la mise en œuvre d’une décision de justice, dont l’objet est d’avoir décidé la libération des lieux", confirme la préfecture du Nord, contactée par l'AFP.

Deux ONG jointes par l'AFP, l'association Salam et l'Auberge des migrants, tout comme Louis Witter conviennent que les forces de l'ordre ne sont pas en contact direct avec les effets des migrants lors des évacuations mais dénoncent une "hypocrisie", les dégradations des tentes ayant lieu dans le cadre d'opérations menées par des policiers et des gendarmes et souvent en leur présence.

Sollicitée à plusieurs reprises par l'AFP, la société Ramery n'a pas souhaité s'exprimer.

Selon les différentes sources interrogées par l'AFP, les dégradations de tentes surviennent quasi-exclusivement à Grande-Synthe, une ville située proche de Dunkerque qui compterait plus d'un millier de migrants.

A Calais, la situation est différente: l'entreprise APC qui est chargée depuis environ quatre ans du nettoyage des campements collecte les tentes et les achemine vers l'association Face Valo Ressourcerie qui doit les faire sécher et les mettre à disposition des migrants qui viennent en faire la demande, aux termes d'un "protocole" défini par les autorités et critiqué par les ONG.

"Les migrants doivent y aller avec une association mais c’est très compliqué pour eux d'y aller dans les heures d’ouverture et les tentes sont souvent inutilisables", assure Claire Millot de l'association Salam. "On doit fouiller dans les ordures pour les récupérer. Quand on dit que les affaires sont triées et séchées, c'est une honte de dire ça", affirme Pierre Roques de l'Auberge des migrants.

Ces ONG et d'autres avaient d'ailleurs dénoncé mi-octobre un "écran de fumée" qui "permet à l'Etat de légitimer un vol systématisé et institutionnalisé" des affaires des migrants, comme le rapportait l'AFP. La préfecture avait répondu en promettant de mettre en place des "plages horaires plus adaptées".

L'AFP a pu joindre la société APC et l'association France Valo mais leurs dirigeants n'ont pas souhaité s'exprimer publiquement.

Questions sur la consigne ministérielle

Dans son intervention, Gérald Darmanin affirme donc avoir fait passer une consigne qui a mis fin aux lacérations.

Interrogé par l'AFP sur le moment où cette consigne a été transmise, l'entourage du ministre ne donne pas de date précise et indique que "dès que des comportements inacceptables de la part de salariés d’entreprises sous traitantes sont constatés, des instructions très fermes sont passées". "Ce fut encore le cas ces dernières semaines par le préfet du nord", ajoute cette source.

La préfecture du Nord ne donne, elle non plus, pas d'élément chronologique précis. "Les modalités d’intervention de ce prestataire ont fait l’objet d’instructions écrites, proscrivant explicitement la lacération des tentes et sollicitant l’emploi de pinces, pour enlever ces équipements sans les dégrader et prévenir une occupation contraire à une décision de justice", assure-t-elle.

Selon les acteurs présents à Grande-Synthe, ces consignes ne sont toutefois pas toujours appliquées, comme l'atteste également une photographie prise le 16 novembre par Louis Witter pour le compte de l'agence américaine Associated Press , où l'on voit un agent équipé d'un couteau lors d'une évacuation.

"Je ne sais pas de quand daterait cette consigne mais ce que je peux vous dire c'est qu'elle n'était pas appliquée jusqu'à très récemment", affirme à l'AFP M. Witter, qui doit "jouer au chat et à la souris" avec les forces de l'ordre pour photographier ces opérations dont sont tenus à l'écart journalistes et associations.

"A notre connaissance, ils n’ont jamais arrêté de lacérer les tentes. Encore ce matin (le 30 novembre, ndlr) à Grande-Synthe, ils vont détruire les tentes et passer tout au tractopelle comme à chaque fois", assure Pierre Roques, de l'Auberge des migrants. "Si le ministre a donné des instructions, personne ne les a écoutées pour l'instant".

D'après les différents acteurs interrogés par l'AFP, en rendant ces tentes inutilisables, les autorités cherchent à éviter des "points de fixation" de migrants sur des lieux appartenant parfois à des propriétaires privés, et éviter de créer un "appel d'air".

Cette stratégie du "zéro point de fixation" a été critiquée par une récente commission parlementaire en raison de "son coût élevé" --qui se chiffrerait à plusieurs dizaines de millions d'euros--, et de "ses effets délétères sur les populations migrantes", qui se disent victimes d'un "harcèlement" policier.

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