Non, manger des fruits à jeun ne permet pas de guérir du cancer

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Une publication cumulant près de 180.000 partages sur Facebook depuis 2017 et citant un certain "Dr Stephen Mak" assure que le kiwi, la pastèque, l'orange, la pomme et la fraise, consommés "à jeun ou avant les repas", permettent de guérir le cancer. Mais selon plusieurs spécialistes interrogés par l’AFP, ces allégations sont infondées et ne reposent sur aucune étude scientifique. Ils rappellent que le traitement contre le cancer obéit à des protocoles scientifiquement homologués. 

"Ce message vous ouvrira les yeux!" prétend une publication virale sur Facebook consacrée à la "consommation des fruits à jeun". Selon l’auteur de ce message partagé 176.000 fois depuis juin 2017, un certain "Dr Stephen Mak" aurait "trouvé le moyen de guérir le cancer" sans passer par les "traitements conventionnels".

Le secret, "c’est la façon dont nous mangeons les fruits", poursuit la publication, qui assure que le Dr Stephen Mak - dont la nationalité et la fonction ne sont pas précisés - a "enregistré à peu-près 80% des cas de guérison du cancer" avec sa  méthode, qualifiée de "peu conventionnelle".

Il est pour cela "important de savoir comment et quand manger les fruits", insiste le message, relayé par plusieurs autres publications (1, 2, 3...): "IL NE FAUT PAS MANGER LES FRUITS APRES VOS REPAS" mais "MANGER LES FRUITS A JEUN", assène-t-il en lettres capitales.

Capture d'écran de la publication virale sur Facebook, réalisée le 28 juillet 2021

Le cancer constitue la deuxième cause de décès dans le monde, selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS).  En 2020, près de 10 millions de personnes sont mortes du cancer dans le monde, principalement dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, selon l'organisme onusien.

Cette maladie se manifeste par la prolifération de cellules devenues anormales, qui peuvent envahir des parties voisines de l’organisme, puis migrer vers d’autres organes. Il existe de nombreux cancers, les plus meurtriers étant le cancer du poumon, le cancer colorectal, celui du foie, de l’estomac et le cancer du sein, le plus important en nombre de cas détectés. 

Cette maladie, présente sur l'ensemble du globe ,donne régulièrement lieu à des publications douteuses sur les réseaux sociaux : des médications parfois insolites, comme l’avait vérifié l’AFP fin 2019, mais aussi des conseils de traitement hasardeux comme ceux diffusés dans la publication qui nous intéresse. 

Des affirmations sans fondement scientifique 

La consommation de fruits -- qu'elle intervienne après les repas ou à jeun, comme préconisé dans ce post Facebook - n'a en effet pas d'incidence thérapeutique sur le cancer, selon plusieurs spécialistes interrogés par l'AFP : elle peut prévenir la maladie, mais pas la guérir.

"La consommation régulière de fruits et de légumes est une pratique qui a démontré scientifiquement un rôle dans la diminution du risque de certains cancers", notamment les "cancers des voies digestives" et les "cancers du poumon", explique le professeur Pierre Bey, en rappelant que la Ligue nationale française contre le cancer recommande de consommer "5 fruits et légumes par jour".

Toutefois, "une fois un cancer déclaré, manger des fruits peut sûrement diminuer le risque d'avoir un second cancer mais n'a pas d'action thérapeutique propre", ajoute ce spécialiste, professeur émérite de cancérologie-radiothérapie à l’université de Lorraine (est de la France).

Des propos corroborés par Serpos Dossou, oncologue radiothérapeute en service au Centre de cancérologie de Cotonou, au Bénin. "Les affirmations contenues dans cette publication virale ne reposent sur aucune donnée scientifique. Tant qu’il n’y a pas d'étude ni de données référencées, on ne peut pas se baser sur de pareilles allégations”, tranche-t-il. 

"Nous sommes à l’ère du numérique et la tendance est à faire croire qu’on peut se soigner de façon naturelle. Mais cela ne doit pas occulter une réalité : partout dans le monde, le traitement du cancer repose sur la chirurgie, la radiothérapie, la chimiothérapie, l’hormonothérapie et aujourd’hui on ajoute l'immunothérapie", poursuit le Dr Dossou. "Si le fruit guérissait le cancer, croyez-moi, les pays développés auraient très tôt fait de l’utiliser".

Des protocoles stricts et homologués

Selon le professeur Sidy Ka, chirurgien-oncologue à l’hôpital Aristide Le Dantec de Dakar, au Sénégal, "aucune composition alimentaire au monde ne soigne le cancer". "La grande majorité des patients atteints de cancer arrive tardivement à l’hôpital" parce qu'ils sont "freinés par la prise de potions et pseudo recettes médicamenteuses", soulignait ce spécialiste, interrogé par l'AFP mi-juillet dans le cadre d'un autre article de vérification.

"De tout temps, des recettes à base de plantes ont été parées de vertus thérapeutiques en cancérologie comme dans beaucoup d'autres pans de la médecine, le plus souvent sans aucune évaluation scientifique en ce qui concerne l'efficacité et le risque d'effets secondaires toxiques. Ces pratiques restent fréquentes dans les pays où l'accès aux moyens thérapeutiques éprouvés est limité voire parfois encore inexistant”, abonde Pierre Bey

Pourtant, selon l’OMS, "certains des types de cancer les plus répandus, comme le cancer du sein, le cancer du col de l’utérus, le cancer de la cavité buccale et le cancer colorectal, présentent des taux de guérison élevés". Mais c'est à condition qu'ils soient "décelés rapidement et traités selon les meilleures pratiques", insiste l'organisation basée à Genève.

Selon les spécialistes, le traitement du cancer, pour être efficace, doit obéir à des protocoles stricts et homologués mobilisant plusieurs disciplines, "plus ou moins associées selon le type de cancer et le stade d'évolution".

D'après l’OMS, la lutte contre le cancer passe par "la prévention, le dépistage précoce, le diagnostic et le traitement, la réadaptation et les soins palliatifs". Les moyens de prévention consistent entre autres à s'abstenir de fumer, à conserver un indice de masse corporelle sain, à opter pour une alimentation saine, à faire régulièrement de l’exercice physique et à ne pas abuser de l’alcool.